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Full text of "L'Apologie d'Apulée .."

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University of Illinois Library 



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ADDITIONS ET CoKKKCTK >NS 



P. 3, n. 6, I. 



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lire : Staatsverw(altung). 



ii. 5 de la [>. (>, I. i \ 
t5j I. i. « Il faut descendre jusqu'à Sidoine Apollinaire... » 
C'est là une erreur matérielle provenant d'une confusion, et 
qu'on a laissé passer par inadvertance. Nous avons en réalité des 
témoignages beaucoup plus anciens. (Test ainsi qu'il aurait fallu 
mentionner tout au moins, comme ayant connu Apulée, Ausone 
et Ammien Mareellin. Y. d'ailleurs Weyman, Studien zu Apu- 
lelus und seinen Nachahmern. 

P. iïj, n. 3. Ajouter: Laeuius ap. Apul. Apol. 3o, 463 (p. 36, 
8 Helm). 

P. 68, | 4> 1« ' 2 i lire: piscarium 

P. 71, n. 3, I. /h au lieu de : hommes, lire: personnages 

P. 83, 1. 5 du bas, lire : il nie, ou du moins il s'efforce 

P. 98, n. 1, 1. 5, lire : question 

P. 114. 1. 17- 11 est pour le moins douteux que Quinte-Curce 
ait voulu faire un jeu de mots sur le nom de Galigula. V. d'ail- 
leurs maintenant Pichon, L'époque probable de Quinte-Curee 
(Revue de philologie, 1908, p. 210). 

P. 121, n. r, 1. 1 ; p. 179, n. 1, lire: Déclamations 

P. i5i, n. 1, 1. 1, lire: comme s'il 

P. i5i, n. 1, I. 4? lire: Regulus, 

P. 204, n. 3, 1. 3, lire: oratioitis 

P. 207. n. 1, lire : id. ibid. 

P. 29;"), n. 2, I. 2, lire: <svr aol 

L'impression du présent volume était achevée quand a paru : 
A. Abï, Die Apologie des Apuleias non Madaura und die 
antike Zauberei r (Religionsgeschichtliche Versuche u. Vorarbei- 
ten, IV, 2). Giessen 1908. 



Vallette, L'Apologie d'Apulée, 



L'APOLOGIE 



D'APULÉE 



THÈSE DE DOCTORAT 

Présentée à la Faculté des Lettres de l'Université de Paris 



PAR 



PAUL VALLETTE 

Rgrégé des Lettres, Professeur à l'Université de Lausanne. 






PARIS 
LIBRAIRIE G. KLINGKSIEGK 

I I , RUE DE LILLE, I I 
I 9 08 



IMPRIMERIES REUNIES, LAUSANNE 



A MON ONCLE 

MONSIEUR MAX BONNET 

PROFESSEUR A L'UNIVERSITE DE MONTPELLIER 
CORRESPONDANT DE i/lNSTITUT 



-9 



B1923Î) 



RENSEIGNEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES 



A. — EDITIONS CONSULTEES; TRAVAUX RELATIFS A L'APOLOGIE 

Le texte suivi, sauf indication contraire, est celui de la collection Teubner, 
savoir : 

pour Y Apologie et les Métamorphoses, l'édition de R. Helm (1900 et 1907) ; 

pour les Florides, l'édition de J. van der Vliet [Apologiu el Florida. 1900); 

pour les œuvres philosophiques, l'édition de Paul Thomas (de philoso- 
phiez libri. 1908). 

Le chiffre qui, dans les références, fait suite à l'indication du chapitre, ren- 
voie à la pagination d'Oudendorp, que tous les éditeurs modernes reproduisent 
en marge. 

On a eu recours en outre : pour Y Apologie, aux éditions de dasauhon 
(1694), Krueger (Berlin i864), van der Vliet (Leipzig- 1900); pour les Méta- 
morphoses, aux éditions de Eyssenhardt (Berlin 1869), van der Vliet (Leipzig 
1897); pour les œuvres philosophiques, à l'édition de Goldbacher (Opuscula 
quae sunt de philosophia. Vienne 1876). 

L'édition annotée qui doit actuellement encore servir de base à l'étude d'A- 
pulée est celle de Hildebrand (L. Apaleii opéra omnia. Leipzig 1842. 2 v., 
in-8), renfermant les notes d'Oudendorp. 

On a tenu compte enfin, dans le présent volume, des notes de Julien Fleury 
(Floridus) (L. Apaleci opéra. Paris, 1688. 2 v. in-4°), et l'on a fait quelques 
emprunts à la traduction française de Victor Bétolaud (Nouv. édition. Paris 
[1861] 2 v.). 

Des nombreux travaux qui ont paru sur Apulée, quelques-uns seulement 
traitent de Y Apologie. Ce sont en particulier, outre les histoires de la littéra- 
ture latine : 

Bayle. — Dictionnaire historique et critique (Rotterdam 1697) art. Apulée. 
Helm (R.). — Quaestiones Apuleianae. (Philologus, suppl. IX, p. 5i3 ss.) 
Monceaux (Paul). — Apulée; roman et magie. Paris (1888). 
Rohde (Erwin). — Zu Apuleius. (Rheinisches Muséum XL, 1880, p. 66 ss. 

Kleine Schriften, II, p. 43 ss.) 
Schwabe. — Appuleius. (Pauly-Wissowa, Real-Encyclopadie, II, 246 ss.) 



VI RENSEIGNEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES 

B. — PRINCIPAUX OUVRAGES CITÉS - ABRÉVIATIONS 

Dans cette liste, qui n'a pas la prétention d'être complète, ne figurent, sauf excep- 
tion, ni les articles de revue, dont on trouvera les titres dans les notes, ni les tra- 
vaux consultés qu'on n'a pas eu l'occasion de citer. 

Arnim (H. von). — Leben und Werke des Dio von Prusa. Berlin, 1898. 
Audollent (Auguste). — Carthage romaine. Paris, 1901. 

Id. Dejîxionum tabellae quotquot innotuerunt ta m in Oraecis Orientis 
quant in totius Occidentis partibus praeter Atticas in Corpore inscrip- 
tionum Atticarum éditas. Paris, 1904. 
Berthelot (Marcelin). — Les origines de V alchimie. Paris, i885. 

Id. Archéologie et histoire des sciences. Paris, 1906. 
Boissier (Gaston). — L'Afrique romaine. Paris, 1895. 

Id. La jin du paganisme. 2 v. Paris, 1891 . 
Bornecque (Henri). — Les déclamations et les déclamateurs d'après Sénèque 
le Père. Lille, 1902. 
Id. V. Sénèque. 
Bouché-Leclercq. — Histoire de la divination dans l'antiquité. l\ v. Paris, 
1879-1882. 
Id. Lustratio. (Daremberg et Saglio, Dict. des antiquités.) 
Bovet (Pierre). — Le Dieu de Platon. Thèse de doctorat. Genève, 1902. 
C. I. L. = Corpus inscriptionum latinarum. 

Colardeau (T.). — De Fauorini Arelatensis studiis etscriptis. Thèse de doc- 
torat (Paris) 1903. 
Croiset (Alfred et Maurice). — Histoire de la littérature grecque. T. v. Paris, 

1899. Période de V empire, par Maurice Croiset. 
Daremberg et Saglio. — Dictionnaire des antiquités grecques et romaines. 

Paris, 1874 ss. 
Decharme (Paul). — La critique des traditions religieuses chez les Grecs, 

des origines au temps de Plutarque. Paris, 1906. 
De Jong (K. H. E.). — De Apuleio Isiacorum mysteriorum teste. (Disserta- 
tion de doctorat, Leyde, 1900.) 
Deubner (L.). — De incubatione. Leipzig, 1900. 
Diels (H.). — Sibijllinische Blâtter. Berlin, 1890. 

Dieterich (A.). — Papyrus magica musei Lugdunensis Bataui. (Jahrbùcher 
f. class. Philologie, Suppl. XVI, 1888.) 
Id. De hymnis orphicis. Marburg, 1891. 
Id. Abraxas. Studien zur Beligionsgeschichte des spàtern Altertums. 

Leipzig, 1891. 
Id. Eine Mithrasliturgie. Leipzig, 1903. 
Foucart (P.). — Recherches sur V origine et la nature des mystères d'Eleu- 
sis. (Mémoires de l'Académie des Inscriptions et B. L., t. XXXV, 2 e par- 
tie.) Paris, 189,5. 



RENSEIGNEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES VII 

Fhazku. — The (loi <len lloinjh. 3 vol. :>.'' éd. 

Id. Le rameau d'or. Traduction française de Stiebel el Toutain. Paris, 

1903 ss. (En cours de publication). 
Friedl.endek (L.). - — Darstellangen ans der Sittengeschichte Roms. 6« édi- — 

tion, 3 vol. Leipzig", 1888- 1890. 
Id. V. Petronius. 
Girard (P. F.). — Textes de droit romain. 3 e éd. Paris, igo3. 
Heim (R.). — V. Incantamenta. 
Heinze (R.). — Xenokrates. Darstellung der Lehre and Sammlung der 

Fragmente. Leipzig, 1892. 
Helm (R.). — Lucian nnd Menipp. Leipzig-Berlin, 1906. 
Henry (Victor). — La magie dans l'Inde antique. Paris, 1904. 
Hild (J.-A.) — Etude sur les démons dans la littérature et la religion des 

Grecs. Paris, 1881. 
Hubert (H.). — Magia, (Daremberg et Saglio, Dict. des antiquités.) 
Hubert et Mauss. — Esquisse d'une théorie générale de la magie. (Année 

sociologique, VII, 1902 -1903.) 
Huvelin (P.). — La notion de l'«iniuria» dans le très ancien droit romain. 

(Annales de l'Université de Lyon, N. S. H, fasc. XIII, 1903, p. 371 ss.) 
Incantamenta magica graeca latina. Collegit, disposuit, edidit R. Heim. (N. 

Jahrbùcher f. class. Philologie, Suppl. XIX.) Leipzig, 1892. 
Jahn (0.). — Ueber den Aberglauben des bôsen Blicks bei den Alten. 

(Berichte uber die Verhandl. der k. sâchs. Gesellsch. der Wissenschaften, 

philol.-hist. Klasse, VII, p. 28 ss.) Leipzig, i855. 
Lafaye (G.). — Histoire du culte des divinités d'Alexandrie... hors de 

l'Egypte, depuis les origines jusqu'à la naissance de l'Ecole néoplatoni- 
cienne. Paris, 1884. 
Id. Isis. (Daremberg et Saglio, Dict. des antiquités.) 
Id. Les Métamorphoses d'Ovide et leurs modèles grecs. (Bibliothèque de 

la Faculté des lettres de Paris, fasc. XIX.) Paris, 1904. 

Léo (F.). — Die griechisch-romische Biographie nach ihrer literarischen 1/ 
For m. Leipzig, 1901. 

Liechtenhan. — Die Offenbamng im Gnosticismus. Gôttingen, 190 1. 

Mommsen (Th.). — Rômisches Strafrecht. Leipzig, 1899. (Traduction fran- 
çaise, Paris, 1907.) 

Naudé (G.). — Apologie pour tous les grands personnages qui ont été faus- 
sement soupçonnés de magie. La Haye, i653. 

Norden (E.). — Die antike Kunstprosa. 2 v. Leipzig, 1898. 

Pallu de Lessert (Cl.). — Fastes des provinces africaines sous la domina- 
tion romaine. 2 (=4) v. Paris, 1896 ss. 

Pauly. — Real-Encyclopâdie der classischen Altertumswissenschaft. Neue — * 
Bearbeitung herausg. von G. Wissowa. Stuttgart, 1894 ss. 

Petronii Cena Trimalcionis. Mit deutscher Uebersetzung u. erklâr. Anmer- 
kungen von L. Friedlaender. Leipzig, i8f)r. (2e éd., 1906.) 



VIII RENSEIGNEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES 

R. E. A = Revue des études anciennes. (Annales des Universités du Midi.) 
Reitzexstein (R.). — Poimandres. Studien zur griechisch-çtgyptischen and 

friïhclwi si lichen Literatur. Leipzig, 1904. 
Id. Hellenistische Wundererzâhldngen. Leipzig, 1906. 
Réville (Jean). — La religion à Rome sous les Sévères. Paris, i885. 
Rh. M. = Rheinisches Muséum. 
R. H. R. = Revue de l'histoire des religions. 
Rohde (Erwin). — Psyché. Seelencult und Unsterblichkeitsglaabe der 

Griechen. 2 e éd. 2 vol. Freiburg i. B., 1898. 
Id. Kleine Schriften. 2 v. Tùbingen, 190 1. 
Schanz (M.). — Geschichte der rômischen Literatur. Dritter Teil. 2 te Aufl. 

Mûnchen 1905. 
Sénèque le Rhéteur. — Controverses et suasoires. Traduction nouvelle, texte 

revu par H. Bornecque. 2 v. Paris. 
Sinko (Th.) — De Apulei et Albini doctrinae Platonicae adumbratione. (Mé- 
moires de l'Acad. de Cracovie, t. XLI.) Craovie, 1906. 
Teletis reliquiae. Edidit, prolegomena scripsit 0. Hense. Friburgi i. B., 1889. 
Tissot. — Fastes de la province romaine d'Afrique. Paris, i885. 
Tissot et Reinach (S.). — Géographie comparée de la province romaine 

d'Afrique. 2 vol. et atlas. 
Thomas (Paul). — Remarques critiques sur les œuvres philosophiques 

d'Apulée. (Bulletins de l'Académie roy. de Belgique, 6 séries. Bruxelles, 

1898-1905.) 
P. Vergilius Maro. — Aeneis. B. VI, erklârt von E. Norden. Leipzig, 1903. 
Wessely (C.) — Z. P. = Griechische Z auberpapijrus von Paris u. London. 

(Denkschriften der k. Akad. der Wissenschaften zu Wien, phil.-hist. Classe, 

XXXVI, 1888, 2 le Abteil., p. 27 ss.) 
Id. N. Z. P. zr: Neue Griechische Zauberpapyri. (Même recueil, XLII, 

i8 9 3.) 
Weyman (G.). — Studien zu Apuleius und seinen Nachahmern. (Sitzungsb. 

der phil.-hist. Classe der k. bayer. Akad. der Wissensch. II, 3.) Mûnchen, 

i8 9 3. 
Whittaker. — The Neo-Platonists . Cambridge, 1901. 

Wuensch (R.)- — Selhianische Verfluchungstafeln aus Rom. Leipzig, 1898. 
Id. Antikes Zaubergeràt aus Pergamon. (Jahrb. des k. deutschen archaol. 

Instituts, Ergânzungsheft VI. Berlin, 1905.) 
Zahn. — Forschungen zur Geschichte des neutestamentlichen Kanons. Erlan- 

gen, 1881 ss. 
Zeller (Ed.). — Die Philosophie der Griechen in ihrer geschichtlichen Ent- 

wicklnng. T. III, 1. 2. 3" éd. Leipzig, [880. (III, 2, 4° éd. 1902.) 



PRKMIKRK l'AKTIl') 



LE PROCÈS D'APULEE 



CHAPITRE PREMIER 

INTRODUCTION 

Quand, pour se venger de l'intrus dont le mariage avec la 
riche Pudentilla dérangeait les plans de sa prévoyante cupidité, 
Sicinius Emilianus, vieux paysan superstitieux et plaideur 
enragé, s'avisa d'intenter à Apulée un procès de magie, il 
réussit peut-être à attirer quelques ennuis au beau-père de ses 
neveux ; mais quelle aubaine, d'autre part, pour le vaniteux 
rhéteur, quelle plus belle occasion de parler de lui, de se pro- 
duire, de faire les honneurs de sa personne, de sa science et de 
son talent ! Depuis quelque temps déjà, d'étranges histoires 
couraient sur le compte d'Apulée, trop savant, trouvait-on, et 
trop habile. Ces rumeurs, l'accusation s'en empare; elle les rap- 
proche et les groupe en un faisceau ; c'est toute la conduite de 
sa vie qu'Apulée aura à justifier. Mais il n'y a pas là de quoi 
l'embarrasser. On lui demande compte de ses moindres démar- 
ches, on prétend découvrir, dans chacune de ses paroles et dans 
chacun de ses actes, la preuve manifeste d'une coupable compli- 
cité avec des puissances occultes ? A merveille, ce n'est pas lui 
qui se fera prier pour suivre l'adversaire sur ce terrain. Loin de 
se dérober, il insiste avec complaisance sur les faits relevés à sa 
charge, il y ajoute au besoin des détails inédits, et, faisant 
servir à sa gloire les bruits que sèment sur son compte l'envie 
et la malveillance, là où l'ignorance dit : magie, il répond triom- 
phalement : philosophie ! Vie publique et vie privée, travaux 



CHAPITRE I INTRODUCTION 



littéraires et recherches scientifiques, spéculations philosophiques 
et croyances religieuses, il n'est rien dont il nous refuse, rien 
dont il nous épargne la confidence. 

De là un portrait quelque peu flatté, c'est certain, mais 
vivant, presque sincère, et, moyennant quelques légères retou- 
ches, assez fidèle pour nous donner du curieux personnage une 
idée suffisamment exacte. Ne nous plaignons donc pas de tout 
ce bavardage, qui, à la longue, peut paraître fastidieux : à nous 
aussi, Sicinius Emilianus a rendu service. Sur ce siècle des 
Antonins — la fin du monde antique, comme l'appelle Renan — 
nous ne sommes pas si riches de documents dignes de foi, et ce 
qu'Apulée, dans ses divers ouvrages, nous apprend soit sur lui- 
même, soit sur les mœurs et les idées de son temps, dont il 
représente mieux que personne les tendances et l'esprit, n'est 
pas luxe superflu, tant s'en faut. Mais les renseignements épars 
dans toute son œuvre, Y Apologie nous les présente groupés en 
quelque sorte, et elle en donne comme la substance. De tous les 
ouvrages du fertile écrivain, c'est peut-être, au point de vue 
psychologique et historique, celui dont nous aurions le plus de 
peine à nous passer. Si les Florides, les traités philosophiques, 
les Métamorphoses complètent et précisent, en les confirmant 
d'ailleurs, les conclusions qu'on peut tirer de Y Apologie, ce 
discours n'en garde pas moins, dans l'ensemble de l'œuvre 
d'Apulée, une valeur indépendante et un intérêt qui lui est 
propre ; il se suffit en quelque sorte à lui-même, et l'on est en 
droit de tenter une étude spéciale du procès et de la plaidoierie 
d'Apulée, sans risquer d'assigner à son sujet des limites trop 
arbitraires. 



DATE DU PROCES. AGE D APULEE ; SON PASSE 

Si nous sommes assez bien informés de quelques-unes des 
circonstances de la vie d'Apulée, la chronologie, en revanche, 
en demeure incertaine et obscure. C'est de la date de Y Apologie 
qu'il faut partir, et cette date ne peut elle-même être établie que 
par conjecture. Résumons sur ce point, en les rectifiant, s'il y a 



DATE Kl' PROCES 



lieu, les hypothèses les plus vraisemblables H les conclusions 
sur lesquelles on peut, semble-t-il, se mettre le plus facilement 

d'accord l . 

Le procès d'Apulée a eu lieu sous Antonin le Pieux, c'est-à- 
dire entre octobre 1 38 et mars r6i 2 . 11 s'est plaidé devant le 
proconsul d'Afrique Glaudius Maximus, auquel s'adresse le dis- 
cours d'Apulée. La date de ce proconsulat n'est pas connue 8 . 
Nous savons seulement que Glaudius Maximus avait eu pour 
prédécesseur immédiat Lollianus Avitus 4 . Celui-ci avait été 
consul en 1 44 5 - ^ r l'usage du temps paraît avoir été de laisser 
un intervalle d'au moins dix ans, et généralement de treize ou 
quatorze ans, entre le consulat et le proconsulat d'Asie ou 
d'Afrique 6 . Lollianus Avitus aurait donc été proconsul au plus 
tôt en i54, probablement en i56 ou 167, et comme la durée 
normale de la charge était presque certainement alors d'une 



1 Pour la chronologie d'Apulée, il faut recourir avant tout à l'important article 
d'Erwin Rohde (Zu Apuleius, Rh. M. XL, i885 p. 6G = Kl. Schr. II, p. 43) qu'on 
pourrait, sauf quelques points, se contenter de suivre, s'il ne s'était laissé entraîner à 
présenter sous une forme trop catégorique et presque comme des certitudes, des 
conclusions dont les plus vraisemblables ne reposent en somme que sur des hypo- 
thèses. 

* Apol. ii,4io : « Diuus Hadrianus ». 85,670 : « Ante lias imperatoris Pii statuas. » 
Hadrien meurt en juillet i38, mais c'est en octobre qu' Antonin reçoit du sénat le sur- 
nom de Pius. 

3 Claudius Maximus fut légat impérial en Pannonie supérieure de i5o à i54 [CIL, 
III, 38i. Ann. Epigr, 1894, n° 3). Rien ne permet de décider si ce fut avant ou après 
son proconsulat d'Afrique. Gassius Dio Coeceianus, sous Alexandre Sévère, fut légat 
impérial en Pannonie supérieure après avoir été proconsul. Mais on ne saurait évi- 
demment conclure de l'un à l'autre. Cf. Pallu de Lessert, Fastes des prov. afr. I, p. 
199 sq. 

4 Apol. 94,088. Il s'appelait L. Hedius Rufus Lollianus Avitus d'après Borghesi 
{Oeuvres IV p. 507 sq.), L. Hedius Lollianus Avitus d'après Pallu de Lessert [Fastes, I 
p. 197 sq.) Il fut en 146 curator operum publicovum [CIL, VI, 1008). 

5 Borghesi /. /. 

6 Waddington, Fastes des prov. asiat. p. 12. a3r. Rohde, Rh. M. XL, p. 67.— Mar- 
quardt (Staatsverf. I 2 p. 546 n. 3) cite un certain nombre de proconsuls d'Asie et d'A- 
frique. A partir de Tibère, l'intervalle le plus court entre le consulat et le proconsulat 
est d'environ dix ans. Pour quelques-uns il va jusqu'à dix-sept et même dix-neuf ans. 
Nous trouvons comme proconsuls d'Afrique : A. Caecilius Faustinus, cos. 99, pro- 
cos. 116/7 ; Scipio Orfitus, cos. 149, procos. iG3; Serius Augurinus,cos. i56,procos. 169. 



CHAPITRE I INTRODUCTION 



année 1 , Claudius Maxïmus lui aurait succédé et le procès 
d'Apulée aurait eu lieu en 157 ou i58 2 . Vouloir préciser 
davantage serait téméraire. L'approximation elle-même est incer- 
taine, aucun témoignage positif ne permettant d'affirmer que la 
durée de l'intervalle entre le consulat et le proconsulat fût sou- 
mise à des règles fixes 3 . 

Approximativement aussi, on peut évaluer à quelque trente- 
deux ou trente-trois ans l'âge d'Apulée au moment du fameux 
procès. Pudentilla, sa femme, a à cette époque un peu plus de 
quarante ans, quarante et un ou quarante-deux peut-être 4 . Elle 
était donc aux approches de la quarantaine quand, après un 
veuvage de près de quatorze ans (27, 454; 68, 54i), elle s'était 



1 Rohde, Rh. M. XL, p. 67, n. 2. — Marquardt (Staatsv. I 2 p. 544, n. 6) cite des 
proconsulats plus longs. Audollent [Carth. rom. p. 34o) : « Quoique la charge fût an- 
nuelle en principe, il arriva le plus souvent que le titulaire fut prorogé au-delà de cette 
limite. » Mais Apulée ne fait jamais allusion qu'à des proconsuls restés en charge un 
an, et dans des termes qui supposent que la chose allait de soi {Flor. g, 3g. 4o). 

2 Rohde p. 67, Schwabe (Pauly-Wissowa, RE II, 247) adoptent la date de i58. 
Tissot (Fastes de la prou. rom. d'Afr.) suivi par Goyau (Ghronol. de l'emp. rom.)'. 
157. Hildebrand p. XVIII : entre i54et i58. Schanz (Roem. Litt. III 2 p. 122) : entre 
i55 et i58. — Monceaux (Apulée, p. 32 1), Pallu de Lesscrt (Fastes), avec une pru- 
dence assez justifiée, s'abstiennent de se prononcer. — D'après Zahn (Forschungen z. 
Gesch. des neutest. Kanons, VI, 1900, p. 11, n. 4) V Apologie serait antérieure à 167. 
Scipion Orfitus, en effet, dont Apulée prononce l'éloge Flor. 17, fut proconsul en iG3/4 
(Tissot, Fastes, p. 110). A cette date Apulée aurait été fixé à Garthage depuis six ans ; 
il aurait donc quitté Oea, qu'il habitait encore au moment du procès, en 167/8. Mais 
le passage sur lequel Zahn se fonde se trouve dans un autre discours, dont la date 
est incertaine (Flor. 18,86), et il n'est nullement prouvé qu'il s'applique à l'établisse- 
ment d'Apulée à Carthage. Apulée dit simplement : « Vox mea utraque lingua iam 
uestris auribus ante proximum sexennium probe cognita. » Il pouvait être connu à 
Carthage comme orateur avant de s'y installer. — Dans la même note, Zahn veut 
établir que la nomination de Lollius Urbicus aux fonctions de praefectus urbl est 
postérieure, mais non de beaucoup, à l'année i5o. Lollius Urbicus occupant cette situa- 
tion quelque temps avant le procès (cf. Apol c. 3.4), on pourrait être tenté de tirer de 
là une indication chronologique. Mais pour établir cette date, Zahn se fonde entre 
autres sur celle de Y Apologie. Nous n'avions donc pas à en tenir compte. 

3 Waddington, Fastes des prou, asiat. p. n5. i38. 

4 89, .678 : « Inuenies nunc Pudenlillae haud multo amplius quadragensimum 
annum aetatis ire. » Apulée, qui a intérêt à rajeunir Pudentilla, évite de trop préciser, 
et donne jin nombre rond; mais^commc d'autre part il produit l'acte de naissance, il 
ne peul pas s'écarter beaucoup de la vérité. 



Adi; d'aim i.i'i: ; son PASSÉ B 

décidée à se remarier 1 . D'un premier mariage avec un nommé 
Sicinius Clarus, il lui restait alors deux fils, don! le plus jeune, 
Pudens, n'était encore qu'un adolescent, et dont l'aîné, Pon- 
tianus, qui devait mourir cuire le mariage et le procès, était 
parvenu à l'âge d'homme : une vingtaine d'années au moins : il 
avait achevé ses études, séjourné à Athènes et à Home, et faisait 
à Carthage ses débuts dans la carrière oratoire 2 ; — vingk-quatre 
ou vingt-cinq ans au plus : il est peu vraisemblable que sa mère, 
à sa naissance, fût âgée de moins de quinze ans 3 . 

Apulée et Pontianus s'étaient connus à Athènes, où ils avaient 
été camarades d'études et s'étaient liés d'une étroite amitié 
(72, 546). On en a conclu qu'ils étaient du même âge, et que 
Pudentilla aurait pu être la mère de son mari. En réalité, 
quoique Apulée fût en effet plus jeune que sa femme, il est 
probable que la différence était sensiblement plus petite, et qu'il 
était de plusieurs années l'aîné de son ami. Il n'était pas rare 
qu'il s'établît des relations de ce genre entre un débutant et un 
étudiant plus âgé et plus avancé, qui lui servait de guide et dont 



1 Apulée dit être arrivé à Oea près de trois ans (ferme triennium : 55, 517) avant 
le procàs. Le mariage, qui, toujours d'après Apulée (73, 549), fut décidé un an plus 
lard, ne dut guère avoir lieu néanmoins qu'un an avant le procès. Sans doute, les dé- 
lais jugés nécessaires (ibid.) ne le retardèrent pas d'une année entière ; mais 
les indications chronologiques d'Apulée ne sont pas d'une rigoureuse exactitude. 
En tout cas, le mariage eut lieu sous le proconsulat de Lollianus Avitus. Apulée, 
en effet, avait recommandé Pontianus au proconsul (94, 587). Ce fait est antérieur 
à leur brouille, car Pontianus redoute ensuite que ses mauvais procédés envers 
Apulée ne détruisent l'effet de cette recommandation ; il est donc antérieur au 
mariage d'Apulée, que Pontianus avait cherché à empêcher après en avoir été l'auteur. 
D'autre part, c'est à la fin du proronsulat de Lollianus (94, 588) que Pontianus obtient 
le pardon de son ami ; et il résulte du récit d'Apulée (c. 93-97) qu'à ce moment le ma- 
riage avait eu lieu. En tout cas Pontianus était marié depuis plusieurs mois (97, 592) 
quand il était reparti de Carthage, porteur d'une lettre d'Avitus. Apulée devait donc 
être marié aussi, les deux mariages s'étant suivis de près. 

2 72, 546 ; 69, 543 ; 94, 587. Du mariage de Pontianus, qui eut lieu avant celui d'A- 
pulée, on ne peut tirer aucune conclusion sur son âge. Friedlaender {SG. I 6 p. 463) 
admet qu'en Italie l'âge moyen du mariage, pour les hommes, était de vingt-trois ou 
vingt-quatre ans ; mais les témoignages sont rares, et il arrivait certainement, surtout 
en Afrique, qu'on se mariât beaucoup plus tôt. Augustin (Conf. II, 3; 8) semble ne 
rien trouver d'anormal au mariage d'un jeune homme de seize ans. 

3 Cf. Friedlaender, SG. I e p. 565 ; 570. 



6 CHAPITRE I — INTRODUCTION 

il partageait la vie 1 ; et tels paraissent avoir été les rapports 
des deux jeunes gens. Pontianus, qui, à Athènes, a été 
recommandé à Apulée, le comble, lors de son arrivée à Oea, de 
prévenances non seulement amicales, mais presque respec- 
tueuses (72, 546) ; Apulée dirige ses travaux en même temps 
que les études de son jeune frère 2 ; enfin, si Apulée peut 
recommander à la bienveillance du proconsul Lollianus Avitus 
les débuts oratoires de son futur beau-fils (94, ^87), c'est appa- 
remment qu'il jouit d'une certaine considération et qu'il est lui- 
même plus avancé dans la carrière. En somme, Apulée devait 
avoir cinq ou six ans de plus que Pontianus. Et il va d'autres 
raisons de penser qu'en effet il n'avait guère moins de trente 
ans en arrivant à Oea 3 . 

Apulée a derrière lui, à ce moment, des études prolon- 
gées et variées, des jvoyages étendus, tout un passé d'homme 
de lettres et d'orateur. Fils d'un des premiers magistrats de 
Madaure 4 , admis de bonne heure au nombre des décurions de 
sa ville natale 5 , il dut recevoir, dès ses premières années, l'édu- 



1 Rohde, art. cit. — Sinko {De ApuL et Albin, p. 44) pense que le Faustinus au- 
quel sont adressés le de mundo et le de Platone avait de même été confié à sa direc- 
tion, et que c'est pour l'initier à l'étude de la philosophie qu'Apulée composa à son 
intention ces deux traités. 

2 73, 547. Cf. 97, 5qi : « Me parentem suum, me dominum, me magistrum... 
uocans ». » 

3 II serait donc né approximativement en 125 ou 126. Hildebrand (p. XVIII) fait 
naître Apulée entre 126 et i32. Rohde {art. cit.) remonterait volontiers jusqu'à 124. 

* Il n'y a qu'un passage où Apulée dise en propres termes qu'il est né à Madaure. 
On lit dans le -jtspt épa-nvetaç, 4, 267 (p. 178, 16 Th.) : « Vt si pro Apuleio dicas Philo- 
sophum Platonicum Madaurensem. » Mais on sait que l'authenticité de ce traité est 
fort contestée, et la phrase en question trahirait plutôt le faussaire. (V. toutefois Sinko, 
De Apul. et Alb. p. 4° ss.) En tout cas ces mots confirment le témoignage des mss, 
qui l'appellent « Apuleius Madaurensis ». Lui-même dit être « seminumida et semi- 
gactulus » {Apol. 24, 445) et applique à sa ville natale l'épithète de «splendidissima co- 
lon ia » (447), toutes expressions qui conviennent bien à Madaure. Cf. Metam. XI, 27. — 
August. G. D. VIII, 14 : « Apuleius Platonicus Madaurensis ». — Apoll. Sid. Ep.lX, 
1 3, 3 : « Platonicus Madaurensis. » 

6 Apol. 24, 447- H est peu probable qu'il ait lui-même exercé les fonctions de 
duumuir, comme l'admet Hildebrand p. XXII. (Il n'y a donc à tirer de là aucune 
indication sur son âge au moment du procès). Il dut être admis à siéger au sénat, 
comme le furenl sous l'empire, avec le titre de praetextati, et sans voix délib éralive, 



a<;i; h mm iii. ; son PASSl 7 

cation soignée qui étail de rigueur dans (ont l'empire pour 1rs 
jeunes gens de bonne famille. Il est probable que Madaure avait 
dès cette époque des écoles florissantes, où Apulée put suivre 
au moins les leçons du grammairien. Augustin, deux siècles 
plus tard, après avoir appris les éléments à Tagaste, vint à 
Madaure s'initier à la Littérature et à la rhétorique (Conf, II, 3). 

Ce «pic nous savons par Apulée lui-même, c'est qu'après avoir 
étudié la rhétorique à Carthage, qui devait rester longtemps 
encore le centre d'une brillante culture littéraire, et où les Flo- 
rides nous le montrent établi dans la seconde moitié de son 
existence, il se rendit à Athènes, qui gardait toujours son antique 
prestige, et qui devait alors à la renaissance des lettres grecques 
un éclat nouveau 1 . 

Tout ce temps d'études dut être assez long. Le désir de savoir 
et l'insatiable curiosité d'Apulée ne pouvaient se satisfaire de 
l'instruction hâtive et superficielle dont se contentaient les jeunes 
gens pressés d'arriver, et dont se plaint déjà, dans le roman de 
Pétrone (S. 4), le rhéteur Agamemnon. A la rhétorique, couron- 
nement indispensable de toute éducation complète, il ajouta la 
philosophie, d'abord à Carthage même, qu'il quitta probable- 
ment aux environs de sa vingtième année, puis surtout à Athè- 
nes 2 , où il se livra également à des études littéraires et scienti- 
fiques. Et comme il trouva encore le temps de se faire initier 
en Grèce à plusieurs cultes mystérieux (Apol. 55, 517), il est 
vraisemblable que son séjour dans ce pays dura plusieurs 
années. Apulée dit d'ailleurs lui-même que ses études furent 
longues. 

Il ajoute qu'il fit aussi de grands voyages. C'est ainsi qu'il 



les fils de décurions (Marquardt, Slaatsverf. I" 2 p. 190 sq. Rohde, Rh. M. XL, p. 70). 

August. Ep. i38, 19: «Ne ad aliquam quidem iudiciariam reipublicae polestatem 

potuit pcruenire. » 

1 Flor. 18, 80: « lia mihi et patria in concilio Africae, id est uestro, et pueritia apud 
uos et maçistri uos et secta, licet Athenis Atticis confirmata, tamen hic inchoataest.» 
Cf. 20, 97. 98. — 18, 92 (p. 184, 22 VI.) — Apol. 72, 546. 

2 Cf. Flor. 20, 97 : « Ego et alias creterras Athenis bibi, etc. » Mais 18, 86 
(secta... hic inchoata est) semble indiquer qu'Apulée commença dès son séjour à 
Carthage à faire profession de philosophie. Nous verrons toutefois qu'en arrivant à 
Athènes il n'avait sur le platonisme que des notions assez vagues. 



(S CHAPITRE I — INTRODUCTION 

mentionne l'île de Samos et la Phrygie en homme qui les a vues 
de 1 ses veux l . Parcourut-il eu outre les contrées de la Grèce à 
travers lesquelles Lucius, changé en âne, devait promener son 
infortune, à la recherche de l'insaisissable rosier? Il ne nous l'a 
pas dit, mais il eut été assez naturel qu'un homme, attiré, com- 
me lui, par les mystères, ne laissât pas à l'écart de sa route la 
iM'otie et Samothrace ; et la Thessalie, terre classique des charmes 
magiques et des enchantements, avait de quoi séduire son esprit 
avide de merveilleux. Tout ce que nous savons, c'est qu'après 
avoir quitté Athènes, Apulée alla à Rome 2 , où il contracta 
des amitiés dont il devait se prévaloir dans la suite, et où il fit 
un séjour d'une certaine durée, s'il est vrai qu'il y ait gagné 
quelque argent comme avocat 8 . 

Quand il retourna en Afrique, ce n'était point encore dans la 
pensée de demander à sa patrie un établissement définitif, mais 
de continuer ses voyages, car il était en route pour Alexandrie 
quand il passa par Oea, où le retinrent les circonstances impré- 
vues qui donnèrent naissance à son procès 4 . Pour que la ville 
d'Oea se trouvât sur son chemin, il fallait qu'il vînt d'une région 
plus occidentale de la province, de Carthage presque à coup sur, 
peut-être de Madaure, où pouvaient l'avoir appelé des intérêts 



1 Flor. i5, 5i ; de mundo 17, 327 (p. i53, 11 Th.) (en admettant, comme on doit 
le taire, à mon avis, l'authenticité de ce traité). Si Apulée, comme le vent Sinko (p. 
'/i ss.l a composé Fe de mundo au temps de ses études à Athènes, il avait visité la 
Phrygie avàn! ou pendanl son séjour dans cette ville. Mais nous verrons qu'il y a des 
r.iisous de douter que le de mundo soit de cette époque. 

2 Flor. 17, 77 ; Met. XI, 26 ss. Peut-être connaissait-il déjà Rome avant de sé- 
journer à Athènes. C'esl du moins la conclusion que Sinko (p. l\l\) tire du de mundo 
(35, 366; p. 171, i5 Th.) Je ne crois pas cependant, même en admettant la date ap- 
proximative «pie Sinko assigne au de mundo, que cette simple allusion au portique de 
Minucius suffise à prouver qu'Apulée l'eût vu de ses yeux. Sait-on d'ailleurs s'il n'y 
avait pas un portique de <><> nom dans quelque ville d'Afrique? Apulée, dans ce passage, 
paraît songer plutôt à la vie d'un munieipe. 

3 II faut remarquer aussi (pie son amitié avec Pontianus n'est plus toute récente. 
« Fueral mihi non ita pridem ante multos annos... conciliatus. » [Apol. 73, 546). Helm 
(Philologus, Suppl. IX ]). 5a4) garde avec raison « ante multos annos», conforme aux 
habitudes de style d'Apulée. G'esl une sorte do restriction et de correctif à « non ita 
pridem » : il n'y a pas très longtemps, mais cela remonte bien cependant à quelques 
années. 

* Apol. 72, 545 ; 73, 549. 



AGE i> \PULEE ; SON PASSE g 

de famille. Et il devait \ être resté un certain temps. Pontianus, 
en effet, était lui aussi allé à Rome, mais il ressort du récil 
d'Apulée qu'il ne s'y était pas trouvé au même moment que son 
ami ; il en était revenu en toute hâte en apprenant q uc sa mère 
songeait à se remarier, et c'est à ce moment que, dans l'inquié- 
tude où le louait ce projet, l'arrivée d'Apulée lui avait fait 
entrevoir un secours inespéré 1 . II s'écoula donc un certain 
intervalle entre le moment où Apulée quitta Rome et celui où il 
vint à Oea 2 . 

C'est là qu'il remporta l'un des premiers succès oratoires dont 
nous ayons connaissance. Mais tout porte à croire qu'il nen était 
plus à son coup d'essai quand il avait fait applaudir un discours 
dans la basilique d'Oea 3 . Ses amis, en lui arrachant un consente- 
ment facile 4 , désiraient apparemment profiter de la présence d'un 
orateur en renom pour s'offrir le régal trop rare d'une de ces au- 
ditions à la mode dans les grandes villes de l'empire. Etudes et 
voyages n'avaient pas seuls rempli les années précédentes : Apulée 



i ibid. 6g ; 70, 543; 71, 544 ; 72, 545. 

2 D'après Rohdc (art. cit.) Apulée, né en 124, aurait quitté sa province en i43, 
aurait poursuivi ses voyages d'études jusqu'en i5i, serait revenu en Afrique, après 
son séjour à Rome, vers i55, et serait arrivé à Oea en i5G. Mais il est risqué de 
vouloir trop préciser. 

3 Antérieurement au procès, Apulée avait prononcé en présence de Lollianus Avi- 
tus un discours qu'il avait publié (Apol. 24, 445). Mais à ce moment il était déjà 
établi à Oea, sans quoi il faudrait admettre qu'il y était arrivé sous le proconsulat de 
Lollianus Avitus, c'est-à-dire moins de deux ans avant le procès; l'intervalle serait 
trop court. Il ne s'ensuit pas d'ailleurs que le discours en question ait été prononcé à 
Oea ; les adversaires d'Apulée le connaissent, semble-t-il, non pour l'avoir entendu, 
mais pour l'avoir lu (cf. /. /. : « meis scriptis ostcndist.is »). Peut-être fut-ce là pour 
Apulée l'occasion de se faire entendre à Cartilage avant d'y être établi. En effet, il ne 
s'journa pas à Oea sans interruption; si son voyage dans les montagnes de Gétulie 
(Apol. 4i, 4o4) n'avait pas eu lieu après son arrivée dans cette ville, comment ses 
adversaires seraient-ils aussi exactement instruits et du voyage lui-même, et du mo- 
ment où il le fit ? 

4« Dissero aliquid postulantibus amicis » (73, 547). Quoiqu'il ajoute un peu plus 
loin (54q) qu'il était alors à Oea depuis une année, ce discours est probablement le 
même que celui dont il parle c. 55, 517 en disant : «. Abbinc ferme triennium est cum 
primis diebus quibus Oeam ueneram publiée disscrens etc.» Le discours dont il est 
question c. 73 paraît bien en effet être le premier qu'il ait prononcé devant les citoyens 
d'Oea. On voit qu'il ne faut pas prendre a la lettre ses indications chronologiques. 



tO CHAPITRE I INTRODUCTION 

avait fait aussi avec succès ses débuts dans la carrière d'écrivain et 
de conférencier, où il allait devenir Tune des gloires de l'Afrique ; 
et bien que ses courses vagabondes ne lui eussent guère laissé 
le loisir d'exercer d'une façon continue la profession d'avocat, 
on peut admettre cependant, nous l'avons vu, qu'il avait pratiqué 
à Rome l'éloquence du barreau. Au moment où les attaques de 
ses adversaires l'obligèrent à présenter sa propre défense devant 
le tribunal du proconsul, il plaidait pour sa femme dans une 
cause civile (1,378). On a prétendu aussi, mais sans preuves, 
qu'il fut professeur de rhétorique : c'est à titre d'ami qu'il 
donna quelques conseils à Pontianus et à Pudens (73,547). Ses 
goûts le portaient plutôt vers une éloquence d'apparat, dans 
laquelle se réconciliaient, comme chez quelques-uns des sophistes 
grecs, ses contemporains, ces deux rivales séculaires : la rhéto- 
rique et la philosophie. 

Mais ce n'est pas tout. Outre un ou plusieurs recueils de petits 
vers, qui pouvaient n'être qu'un divertissement de jeunesse 1 , 
Apulée a à son actif, au moment où nous faisons sa connais- 
sance, des travaux scientifiques, en particulier des ouvrages 
d'histoire naturelle, dans lesquels il semble, à vrai dire, n'avoir 
fait que traduire — en les améliorant, prétend-il — les phi- 
losophes grecs, mais dont la composition représente au moins 
une certaine dépense de temps 2 . 

En somme, Apulée n'est plus un obscur débutant; il a une 
érudition littéraire, scientifique, philosophique, dont l'acquisition 
n'a pas été l'œuvre d'un jour, à supposer même qu'il en ait puisé 
une bonne partie dans des manuels et des recueils d'anecdotes ; 



1 « Legerunt c ludicris meis epistolium. » (Apol. 6, 3gi) « Ludicra » est le titre d'un 
recueil que Nonius nomme également et dont il cite un vers (ï p. g3 M. Cf. Hildebrand 
II p. 636). Il est question aussi [Apol. 9, 3g8) de « uersus ludicri et amatorii ». Nous 
ne savons pas s'il s'agit là de deux recueils distincts, ou si les pièces erotiques étaient 
au nombre des «ludicra». 

2 Apol. 36, 478: « Prome tu librum e Graecis meis naturalium quaestionum ». On 
ne peut dire si « naturales quaestiones » était ou non le titre de l'ouvrage. — Il faut 
noter aussi (33, 472 ; 34, 47-3) la mention d'un livre dont le sujet est inconnu. Apulée 
devait avoir écrit d'autres ouvrages que ceux auxquels il est fait allusion dans VApo- 
lojie. Il est probable en particulier qu'il faut ajouter à la liste le de Platone, com- 
posé à Athènes, et peut-être le de Mundo (Sinko p. 43-47)- 



LES MÉTAMORPHOSES ÉTAIENT-ELLES COMPOSÉES î 1 I 

il est en relations avec des personnages de marque ' ; il est connu 
comme écrivain ; on le consulte comme médecin ; il a l'oreille du 
public africain ; en un mot, il est quelqu'un. 



2 



LES MÉTAMORPHOSES ETAIENT-ELLES COMPOSEES : 
A. Arguments généraux. 

11 n'a pas été question jusqu'à présent de celui de ses ouvrages 
qui était de nature plus qu'aucun autre à étendre sa réputation : 
je veux parler des Métamorphoses. Mais Apulée était-il, au mo- 
ment où il prononça son Apologie, Fauteur des Métamorphoses ? 
On l'a dit; il faudrait le prouver ; et cette preuve manque encore. 

Un fait domine toute la question, et devrait, semhle-t-il, suffire 
à la résoudre : pas une seule fois, dans tout son discours, Apulée 
ne mentionne les Métamorphoses. D'où il résulte avec évidence 
que ses adversaires n'y avaient fait aucune allusion 2 ; et s'ils n'en 
avaient rien dit, c'est qu'ils les ignoraient 3 . Eux dont la clairvoyance 
hostile et avertie ne laisse rien passer dans la vie d'Apulée, qui 
tirent parti des faits les plus menus, qui s'ingénient à relever dans 
son œuvre, pour le compromettre, les phrases les plus anodines, 



1 Ainsi Lollianus Avitus (ApoL 94 ; 95, 589). Cf. Flor. 17, 77. 

2 On ne saurait objecter en effet qu'Apulée jugea sans doute plus prudent de pas- 
ser sous silence ce grief trop embarrassant. Tout son plaidoyer restait vain tant qu'il 
ne s'était pas justifié de cette accusation. Avoir l'air de l'éluder ou d'espérer la faire ou- 
blier, c'était en augmenter l'importance. Etait-il d'ailleurs si malaisé de répondre qu'un 
récit fictif, dont le sujet ne lui appartenait même pas, dont le héros n'avait rien de 
commun avec lui, ne prouvait rien, et d'appliquer d'autre part au roman la même ex- 
cuse qu'aux vers erotiques (11, [±\o) ? 

3 D'après Hesky (Wiener Studien XXVI, 1904, p. 76) qui, d'ailleurs, conclut dans 
le même sens que nous, même si l'on avait connu à ce moment les Métamorphoses et 
leur auteur, l'accusation n'en aurait pas parlé : ce ne pouvait être un grief ; la réponse 
était trop facile, et la partie trop belle pour l'accusé. Mais la moitié des accusations 
auxquelles Apulée répond sont aussi absurdes et aussi fragiles. L'adversaire avait 
intérêt d'ailleurs à créer une équivoque, facile à dissiper, peut-être, mais non moins 
facile à faire accepter. N'a-t-on pas dans la suite attribué à Apulée lui-môme les aven- 
tures de son héros? (Cf. August. C. D. XVIII, 18). Et sans même aller jusque là, il y 
avait dans les Métamorphoses assez de licence et une connaissance assez suspecte des 
pratiques magiques pour en tirer des armes contre leur auteur. 



12 CHAPITRE I INTRODUCTION 

ils auraient négligé ce long- récit d'aventures galantes, où la magie 
coule à pleins bords, et dont il était d'autant plus indiqué de se 
faire une arme contre lui, qu'on pouvait avec plus de vraisem- 
blance établir un rapport d'identité entre le héros du roman, 
qui parle à la première personne dans les dix premiers livres, et 
l'auteur, qui, brusquement et sans transition, se substitue à lui 
dans le dernier? Les Métamorphoses, c'était pour l'accusation la 
preuve convaincante, décisive, et cette preuve aurait été laissée 
de côté ? Encore un coup, si l'avocat de Sicinius Emilianus, si 
bien instruit de tout ce qu'avait écrit Apulée, n'a pas cité les 
Métamorphoses, c'est qu'il ne les connaissait pas ; et s'il ne les 
connaissait pas, tout le public avec lui en ignorait même l'exis- 
tence. A supposer en effet qu'elles eussent échappé à sa curiosité, 
il se serait bien trouvé quelque âme charitable pour les lui signa- 
ler : tel ce Calpurnianus qui communiqua à l'accusation les petits 
vers accompagnant l'envoi d'une poudre dentifrice (6,391). L'œu- 
vre capitale d'Apulée aurait donc été inconnue en Afrique, et lui- 
même, toujours avide de popularité, lui dont l'amour -propre 
d'auteur est si vif, qui se cite à tout propos, qui s'irrite d'un de 
ses vers mal lu (5, 391), qui trouve comme à point nommé dans 
l'assistance des compères pour lui passer ses ouvrages d'histoire 
naturelle (36, 478), il aurait laissé perdre pour son entourage les 
plus précieux trésors de son art subtil et raffiné ? N'est-il pas 
plus simple et plus vraisemblable d'admettre qu'au moment où 
Apulée eut à se défendre du crime de magie, les Métamorphoses 
n'étaient pas encore composées ? 

Ceux qui persistent à voir dans les Métamorphoses une œuvre 
de jeunesse, antérieure à YApologie, s'efforcent bien de résoudre 
la difficulté, mais la diversité même des explications suffirait déjà 
à en diminuer la valeur. 

Pour les uns 1 , Apulée avait bien composé son roman, mais 
l'avait gardé en portefeuille, et ne devait le publier que plus tard. 
Admirable modestie, dont on ne nous dit pas la raison : jusqu'à 
présent nous l'avions vu moins réservé, et plus pressé de livrer ses 
écrits au public. On ajoute parfois qu'Apulée, assagi, et de diable 

1 Cf. Hildebrand |>. XXV sq. 



i.r.s MÉTAMORPHOSES ÉTAIENT-ELLES COMPOSÉES? I ."'> 

sYiani l'ait ermite, rougissait, comme d'un péché de jeunesse, d'une 
œuvre dont la légèreté lui paraissait peu compatible avec sa di- 
gnité de philosophe. Il est d'autant plus surprenant qu'il ail 
attendu d'être philosophe pour en entreprendre la publication. 
Et d'ailleurs, VApôlogie nous le montre-t-elle si gêné de prendre 
à son compte des épigrammes décidémenl un peu lestes? 

On a dit encore : les Métamorphoses avaient paru au moment 
du procès, mais elles avaient pain sans nom d'auteur, ou sous un 
pseudonyme 1 , (l'est une hypothèse, rien de plus. Admettons 
toutefois qu'Apulée ait d'abord hésité à prendre ouvertement la 
responsabilité d'une œuvre de début : au moment du procès, il 
n'avait plus les mêmes raisons de se montrer discret. On a 
peine à concevoir qu'Apulée, devenu un homme grave et un per- 
sonnage de marque, se soit décidé à signer son œuvre, si, avant 
le procès, des scrupules de timidité, de prudence ou de dignité 
lui interdisaient de l'avouer 2 . 

Faut-il croire enfin que les Métamorphoses, écrites et publiées 
à Rome, n'avaient pas encore passé la mer 3 ? Et qu'attendaient- 
elles pour le faire ? Apulée, nous l'avons vu, avait quitté Rome 
depuis plusieurs mois, plusieurs années peut-être. On était curieux 
dans les provinces de ce qui y paraissait. Les œuvres de Pline se 
vendaient à Lyon, les épigrammes de Martial à Vienne 4 . Un 
centre littéraire comme Carthag-e devait se tenir au courant des 
dernières nouveautés, et les relations étaient fréquentes entre Oea 
et la capitale de la proconsulaire. Au besoin, Apulée se serait 



i Cf. Rohde, Rh. M. XL, p. 87 sq. Buerger, Hernies XXIII, 1888, p. 4 9 5 sq. — 
Schanz, Roem. Litt. IIP, p. 107. 

2 Remarquons que ces explications reposent sur une pétition de principe: la jeu- 
nesse d'Apulée, au moment où il est censé avoir composé les Métamorphoses, est 
l'argument dont on se sert pour rendre compte des conditions dans lesquelles elles 
lurent publiées. — A l'appui de l'hypothèse suivant laquelle les Métamorphoses auraient 
d'abord paru sans nom d'auteur, on remarque que le ms. qui fait autorité [Laurentia- 
nus 08, 2 [F]) ne nomme Apulée dans aucune des souscriptions des Métamorplwses, 
tandis que son nom %ure dans la souscription des deux livres de Majia et des quatre 
livres des Florida. L'argument est plus sérieux ; mais il ne suffît pas à lui seul, et ne 
saurait servir que de confirmation à d'autres arguments positifs. 

3 Rohde, ib'ul. 

* Plin. Ep. IX, 11. Martial. VII, 88. CA\ VIII, 73. 



l4 CHAPITRE I INTRODUCTION 

chargé de suppléer à l'ignorance ou à l'indifférence de ses 
compatriotes. 

Il y a d'ailleurs des raisons de penser que c'est bien en Afrique, 
et non à Rome, que les Métamorphoses virent le jour. Apulée fut 
de son vivant et resta jusqu'à la fin de la domination romaine un 
des écrivains les plus populaires de l'Afrique ; c'était une gloire 
locale que le particularisme provincial pouvait avec orgueil oppo- 
ser aux grands noms de Rome ; et dans sa célébrité les Métamor- 
phoses entraient pour une bonne part. Quelques années au plus 
après sa mort, peut-être même avant, Clodius Albinus, qui avait 
des prétentions littéraires, charmait ses loisirs par la lecture des 
Métamorphoses. S'il faut en croire son biographe Gapitolin 
(Alb. 12, 12), Septime Sévère lui reprochait, dans une lettre au 
sénat, de s'être laissé vieillir « neniis quibusdam anilibus occu- 
patus, inter Milesias Punicas Apulei sui et ludicra litteraria ». 
L'intention n'est guère douteuse : Septime Sévère confond 
dans un même mépris le général romain qui passe le temps en 
amusements frivoles, et les contes galants où son compatriote 
Apulée unit à la barbarie punique la mollesse efféminée et la po- 
lissonnerie de la fable milésienne. « Milesiae Punicae » ! Apulée 
en eût bondi d'indignation. Mais pour que l'expression ait un sens, 
il faut bien admettre que les Métamorphoses passaient pour un 
produit du sol africain. 

Remarquons en outre que les auteurs qui parlent d'Apulée 
sont presque tous africains. Lactance le nomme à deux reprises, 
à côté d'Apollonius de Tyane, comme un magicien en renom 1 . 
Augustin le cite fréquemment, le réfute 2 , fait allusion, comme à 
des choses connues, à son procès (G. D. VIII, 19) ou à sa pré- 
tendue métamorphose en âne (67. D. XVIII, 18 ; p. 278 Domb.) et 
le considère comme un auteur en vogue parmi ses compatriotes : 
« Apuleius qui nobis Afris Afer est notior. » (Ep. i38, 19) Il 



1 Inst. dia. V, 3, 7 : «Idem (Hicrocles) cum facta cius mirabilia dcstruerct, nec ta- 
rnen negaret, uoluit ostendere Apollonium ucl paria uel ctiam maiora fecisse. Mirum 
quod Apulei um practcrmisit, cuius soient et multa et mira memorari. » Cf. § 21. Si 
Hicroclcs ne t'ait pas mention d'Apulée, ne serait-ce pas précisément qu'il ne le connaît 
pas ? 

2 C. D. VIII, 1/1 ss. IX, 3; 6 sq. ; 9; 27. XII, 10. 



LES MÉTAMORPHOSES ETAIENT-ELLES COMPOSÉES? I 5 

faut descendre jusqu'à Sidoine Apollinaire 1 pour trouver un té- 
moignage de sa réputation hors d'Afrique. Les textes sont donc 
d'accord pour attester le caractère local de la popularité d'Apulée 
et de ses Métamorphoses, 

\\\\ tout cas, les hypothèses proposées ont le défaut com- 
mun de n'exprimer que des possibilités, et d'être uniquement 
des expédients dont on ne se serait pas avisé, sans le parti pris de 
rendre compte malgré tout du surprenant silence d'Apulée. 

Y a-t-il au moins des raisons positives de voir dans les Méta- 
morphoses une œuvre de jeunesse? 

Qu'il n'y soit fait allusion à aucun fait postérieur au séjour 
d'Apulée à Rome, cela ne prouve nullement que l'ouvrage soit de 
cette époque. Apulée, qui n'écrivait pas une autobiographie, était 
libre d'arrêter son récit où bon lui semblait. 

Les Métamorphoses, dit encore Hildebrand (p. XXV ss.), sont 
d'un temps où Apulée était adonné à la magie : dans Y Apologie 
il la réprouve formellement : « Magia ista, quantum ego audio, 
res est legibus delegata.... igitur et occulta non minus quam 
tetra et horribilis. » (47, 5o4) Et au début : « Omne peccatum 
semper iiefas habui. » (5, 390.) Voilà des déclarations qui ne 
laissent subsister aucun doute sur l'heureux changement qui s'est 
produit dans ses dispositions. 

Mais Erwin Rohde, qui n'a rien de la candeur de Hildebrand, 
a cru constater, en comparant entre elles les œuvres d'Apulée, 
certaines différences de point de vue, et une déviation progressive 
dans l'orientation de son esprit. D'après Rohde (p. 86 sq.), on 
pourrait suivre chez Apulée une évolution intellectuelle et morale. 
Après ses études oratoires et philosophiques en Grèce, Apulée 
aurait commencé, lors de son séjour à Rome, par l'éloquence du 
barreau ; et cette période serait aussi celle où les préoccupations 
religieuses auraient tenu le plus de place dans sa vie et dans sa 
pensée. Le livre XI des Métamorphoses est tout empreint d'onc- 
tion mystique : Apulée est sous l'impression récente de l'initiation. 



1 Ep. II, 9, 5 ; 10, 5. IX, i3, 3. IV, 3,i. — Chez Macrobc {Sat. VII, 3, 24), qui était 
peut-être africain, Eustathe fait allusion à Apulée en disant « uester Apulcius ». Apulée 
est encore nommé Go/nm. in Somn. Se. I, 2, 8. 



l6 CHAPITRE I INTRODUCTION 

Plus tard, la ferveur religieuse s'attiédit; Apulée est devenu plus 
curieux de philosophie et de problèmes scientifiques : c'est le 
moment où il prononce son Apologie. Enfin, sans abandonner ni 
l'éloquence ni la philosophie, il se consacre à la vulgarisation de 
questions morales : c'est l'objet propre des discours dont les 
fragments forment le recueil des Florides. Telles seraient les 
phases successives d'un développement au début duquel il faudrait 
rapporter la composition des Métamorphoses. 

Mais cette progression correspond-elle à la réalité ? Les Florides 
sont d'époque diverse; et à supposer postérieurs à Y Apologie tous 
les discours dont ces fragments sont tirés, Apulée en avait pro- 
noncé auparavant qui devaient être assez semblables de forme et 
d'inspiration à ceux que nous connaissons. C'est par un éloge 
d'Esculape qu'il remporte son premier succès oratoire à Oea : il 
reprendra ce sujet plus tard, une fois établi à Garthage (Flor. 18, 
91). S'il insiste dans Y Apologie sur ses travaux scientifiques, c'est 
qu'il y est amené par la nature même des faits qu'on lui repro- 
che ; mais en même temps il s'y montre dévot ; sa conception de 
la philosophie y est la même qu'à d'autres époques de sa vie, et 
nous aurons l'occasion d'y relever le même goût que dans les 
Florides pour l'anecdote et les lieux communs de morale. Le 
discours sur le dieu de Socrate, dont la date est inconnue, 
concilie, dans la doctrine des démons, les croyances traditionnel- 
les et les enseignements de la philosophie, pour finir, d'une façon 
assez inattendue, par de simples préceptes de morale pratique. 
S'il y a, d'un ouvrage à l'autre, des différences de fond et de 
forme — et encore faut-il se garder de les exagérer — elles résul- 
tent du genre et du sujet beaucoup plus que d'un changement 
dans les tendances et les dispositions de l'auteur. Evitons surtout 
d'établir dans sa pensée des lignes de démarcation trop accusées : 
ce qui lui manque le plus, c'est la netteté d'esprit et le raisonne- 
ment logique. Nous le constaterons : science, religion, philosophie 
— et nous pouvons dès maintenant ajouter : magie — ne sont 
pas pour lui des domaines distincts ; les frontières en sont incer- 
taines et flottantes, et il n'y voit en somme que des aspects diffé- 
rents d'un même ordre de recherches et de spéculations. En vérité, 
c'est peine perdue de se demander si, à tel moment de sa vie, 



LES MÉTAMORPHOSES ÉTAIENT-ELLES COMPOSÉES? 17 

Apulée a élé plus philosophe ou plus dévot, plus épris de 

science ou <le morale pratique. 

Dira-t-on enfin que l'imitation tient trop de place dans les 

Métamorphoses pour qu'il faille y voir autre chose qu'un essai 

de jeunesse? Ce sérail prêter à Apulée une originalité qu'il n'a 

jamais eue. 

B. Le livre XI. 

Les arguments tirés des Métamorphoses elles-mêmes ont en 
apparence plus de valeur. Ils sont loin cependant d'être irréfu- 
tables. 

On sait qu'à partir du livre XI, Apulée se substitue au 
héros du roman ; une onction mystique succède au badinagé 
licencieux, et nous avertit qu'il cesse d'imiter son modèle grec : 
l'objet de tant de faveurs divines, ce n'est plus Lucius dans son 
abjection, c'est Apulée lui-même. De fictif le récit devient, 
selon toute apparence, conforme à la réalité. 

Plusieurs traits, en effet, sont communs au héros du livre XI 
et à Apulée lui-même. Le narrateur ne se donne plus pour 
grec, mais pour originaire de Madaure (c. 27) ; il est venu à 
Rome, où Apulée, nous le savons, a séjourné (Flor. 17, 77) ; 
il fait allusion à ses études et à l'honneur qu'il en attend (c. 3o; 
27) ; comme Apulée, il passe par des initiations successives. 
Enfin, si le protégé d'Isis est pauvre (c. 27 sq.), tandis que 
Lucius est dans une position brillante (II, 3; III, 11), ce détail 
peut, avec quelque bonne volonté, s'appliquer à Apulée, qui 
avait fait quelques brèches à son patrimoine au cours de ses 
études et de ses voyages (Apol. 23, 444)- La situation n'est pas 
présentée tout à fait dans les mêmes termes dans l'un et l'autre 
passage. Mais, dans V Apologie, Apulée a intérêt à ne pas pa- 
raître trop pauvre ; dans les Métamorphoses, l'initié tient à 
faire valoir la grandeur de son sacrifice à la déesse ; de plus, 
depuis son arrivée à Rome, il est rentré, et au delà, dans ses frais. 

De tout cela l'on a conclu que l'on était en droit d'appliquer 
à Apulée, sans avoir besoin d'autre confirmation, tout ce qui, 
dans ce livre 1 , est personnel à l'écrivain 2 . C'est peut-être aller 

i Au moins à partir de l'arrivée de Lucius-Apulce à Rome. 
2 Cf. Rohde, art. cit. p. 7G ss. 



l8 CHAPITRE I INTRODUCTION 

un peu loin : Apulée écrit un roman, et il a beau, vers la fin, se 
mettre discrètement en scène, rien ne garantit que, même alors, 
il n'ait pas mêlé un peu de poésie à la vérité. 

Mais quand on aurait prouvé que rien n'est inventé, qu'y au- 
rait-on gag-né ? Apulée est allé à Rome après son séjour en Grèce, 
il s'y est fait initier à de nouveaux mystères, il y a fait de brillants 
débuts dans la carrière du barreau ; soit. Mais de ce qu'il 
rattache à cette partie de son existence l'action de son roman, 
quel droit a-t-on de conclure que ce soit à la même époque, 
pendant son séjour à Rome, qu'il l'ait composé ? Nulle part il 
ne donne à entendre qu'il y soit encore au moment où il parle. 
Dira-t-on que, dans la première ferveur de sa dévotion à Isis, il a 
voulu consacrer le souvenir de la métamorphose opérée par 
l'initiation ? Ce serait exagérer l'importance du livre XI par 
rapport au reste de l'ouvrage, et supposer sans vraisemblance 
qu'en mettant à la portée du public de langue latine le récit des 
aventures de Lucius, son but principal était — tel un chrétien 
régénéré par l'eau du baptême — de confesser sa foi nouvelle, et 
de dire les bienfaits de sa divine protectrice. Au moins s'est-il 
bien amusé en route, et a-t-il tenu la promesse fort peu religieuse 
du prologue : « Et maintenant, attention : tu ne vas pas t'en- 
nuyer, lector intende : laetaberis. » 

Faire passer le temps, n'est-ce même pas ce qu'il s'est pro- 
posé avant tout? S'il a terminé par le récit de ses initiations 
successives, c'est sans doute que ces souvenirs personnels lui 
fournissaient un dénouement neuf et original, où son goût 
pour la galanterie, son besoin d'émotion religieuse et son 
amour du merveilleux trouvaient ensemble à se satisfaire 1 . 
Mais quelle nécessité pour cela que le récit fut contemporain 
des faits ? Est-ce le ton qui l'indique ? C'est affaire d'impres- 
sion : méfions-nous des impressions , et reconnaissons bonne- 
ment que le ton est celui d'une narration, et que rien n'y 
révèle si les faits rapportés sont anciens ou récents. 



1 Bien entendu, je ne songe pas pour cela à nier la tendance religieuse du roman. 
Reitzenstein {Hellenist. Wundererz. p. 34) a rapproché très heureusement les caractè- 
res des Métamorphoses de ceux de 1' «arétalogie», où il montre que le désir d'édi- 
fier se conciliait parfaitement avec celui d'amuser. 



u;s MÉTAMORPHOSES ÉTAIENT-ELLES COMPOSEES ? M) 

LJn mot, un seul, peut être invoqué pour prouver qu'Apulée 
écril à Home ci s'adresse à des lecteurs romains. Parlant de si»n 
arrivée à Rome, il dit : « sacrosanctam islam ciuitatem accedo. » 

(XI, •>().) o Iste », fait-on remarquer, est, pris ici, dans son sens 
propre, comme pronom de la seconde personne 1 . Mais ce n'est 
pas là un usage constant : iste n'a souvent chez Apulée que l;i 
valeur d'un simple démonstratif* ; et rien n'indique qu'il en soit 
autrement ici. D'ailleurs, même si par « istam ciuitatem » on 
entend « votre cité », s'ensuit-il nécessairement que l'auteur 
s'adresse exclusivement aux habitants de la capitale, et soit en 
séjour à Rome au moment où il écrit? Si Rome était le centre 
du monde civilisé, elle était plus spécialement la patrie com- 
mune de tout ce qui, dans le monde, parlait latin ; l'hellénisme 
conservait, du fait de sa langue et de ses traditions, une manière 
d'unité nationale, et restait davantage à l'écart. Or, dans ce 
livre XI, le passage de Liicius à Apulée est difficile à saisir ; il 
est impossible de toujours marquer d'une manière précise à quel 
moment la personnalité d'Apulée se dégage de celle de Lucius, 
jusqu'à quand et dans quelle mesure elles se superposent et 
peut-être se confondent. Le Grec Lucius, s'adressant à des lec- 
teurs de langue latine, même s'ils ne sont pas habitants de 
Rome, peut fort bien appeler la capitale de l'empire « istam ciui- 
tatem ». Et l'expression se comprendrait aussi de la part d'Apulée 
lui-même, qui présente aux Latins un roman grec, et les initie 
en quelque sorte à la fable milésienne. Fier de son égale facilité 
à parler grec et latin, Apulée, nous le verrons, aime à se poser 



1 Rohde, art. cit. p. 80 sq. — Cf. Flor. i,3: « mihi ingresso sanctissimam istam 
ciuitatem». Mais là c'est de la circonstance même que se déduit le sens du démons- 
tratif. 

2 Voici quelques exemples pris au hasard des deux emplois de iste chez Apulée. 
i° Iste employé comme pronom delà 2 e personne: Flor. i,3; 2,7 (p. 146, i3Vl.); 
9,3i (p. i56,g) (et encore parce qu'au style direct on dirait : quid istud est?) ; 3g (p. 
i5g, i3) ; 4o (p. 160, 2) ; Met. IV, 3i (p. gg,4 H). 2 Iste simple démonstratif : Flor. 
2,6 (p. 146, 3 VI.); 8 (p. j46, 17); 3, 10 (p. 147, 16); 16,72 (p. i 7 3, 16); 18, 84 (p. 
17g, i3); dedeo Socr. 6, i32 (p. i3, ig Th.) ; Met. IV, 3i (p. gg, 7 -'H.). Quant au 
passage qui nous occupe, qu'on le relise sans parti pris : on verra difficilement, je 
crois, dans « sacrosanctam ciuitatem » autre chose qu'une périphrase pour « Romam», 
qui figure trois lignes plus haut. 



20 CHAPITRE I INTRODUCTION 

en intermédiaire entre les deux civilisations et les deux littéra- 
tures. Dans les Métamorphoses, cette intention n'est pas dou- 
teuse. 

C'est ce qu'il ne faut pas perdre de vue quand on lit la pré- 
face de l'ouvrage, dont on a fait, bien à tort, et par une inter- 
prétation abusive, une des pièces importantes de ce débat. 

C. Le prologue. 

Celui qui, dans ce prologue, prend la parole en son propre 
nom, réclame d'avance l'indulgence du lecteur pour ses impro- 
priétés et ses exotismes de langage. Le latin n'est pas sa langue 
maternelle ; il l'a appris, appris à grand peine, et craint de faire 
encore des fautes. 

De là les conclusions les plus fantaisistes. Le latin, nous 
dit-on, est pour Apulée une langue apprise ; il lui fallait un 
séjour à Rome pour s'en rendre complètement maître ; et 
encore son style , fortement teinté d'« africitas » , trahit-il 
toujours son origine ; les Métamorphoses, de son propre aveu, 
datent d'une époque où il ne se sentait encore qu'à moitié sûr 
de lui ; c'est donc une œuvre de début. Or chacun sait ce que 
valent de telles précautions oratoires. Ces protestations de 
modestie sont continuelles chez les auteurs anciens. Personne 
ne songeait à les prendre au sérieux ; c'étaient des formules, 
rien de plus ! . 

Il semble d'ailleurs que, pour raisonner de la sorte, il faille 
n'avoir pas lu une ligne des Métamorphoses, tant Apulée y 
déploie de souplesse et de virtuosité, tant il s'y montre au fait 
de toutes les finesses, de toutes les roueries d'une langue savante 
et compliquée. 

En effet, répond Ronde, mais précisément la surabon- 
dance, la fantaisie déréglée du style des Métamorphoses trahit 
l'ivresse d'un écrivain qui prodigue des richesses nouvellement 
acquises. Apulée, manifestement, s'essaie pour la première fois 



1 Par exemple'le « incondita ac rudi uooc » de Tacite (Ac/r. 3). C'est ainsi encore 
que Fronton (p. 242 Naber) s'excuse d'avance de laisser échapper peut-être une ex- 
pression peu attique ; car il est, dit-il, « Aî|3uç rœv At|3y<ov twv vop.âôu>v. » 



LES METAMORPHOSES ÉTAIENT-ELLES COMPOSÉES? 2) 

en latin : V Apologie et les Florides témoignent de bien plus de 
maturité. En réalité, il n'y a guère d'indications chronologiques 
à tirer de ces différences de style : Comme Rohde le remarque 
Lui-même, la langue littéraire, chez les anciens, était chose 
apprise, artificielle, el pouvait varier, chez un même auteur, avec 
les genres et les sujets l . 

Mais le soin que prend Apulée de s'excuser d'avance des 
fautes qu'il pourrait commettre, ne s'explique, d'après Rohde, 
que si Apulée s'adresse à un public dont l'usage et le goût 
faisaient loi en matière de langage. Apulée, à la vérité, avait 
appris le latin en Afrique ; aussi dit-il seulement qu'à Rome il 
s'y est perfectionné (excolui) : par où il faut entendre que ce 
qu'Apulée a appris à grand peine (aerumnabili lahore) et par 
ses propres forces (nullo magistro praeeunte), c'est la langue 
littéraire, cette langue savante et artificielle dont le maître 
incontesté était alors Fronton. 

On pourrait objecter qu'Apulée n'est pas un disciple authen- 
tique de Fronton, beaucoup plus puriste, et d'une plus labo- 
rieuse affectation de simplicité; que la modestie de ce début 
s'accorde mal avec les succès oratoires dont il se félicite à la 
fin du livre XI; qu'on ne voit pas pourquoi, dans les écoles 
africaines, n'auraient pas régné, dans une certaine mesure au 
moins, les modes imposées par l'illustre citoyen de Cirta 2 ; que 
la plupart enfin des écrivains du temps sont originaires d'Afri- 
que, et ne paraissent pas avoir eu tant de peine à apprendre le 
latin de Rome. 

Mais surtout, il faudrait commencer par expliquer de quel 
droit l'on affirme que celui qui parle ici, c'est Apulée de Ma- 
daure. Si c'est lui, pourquoi se donne-t-il comme grec? Parce 
que, le grec est, avec le punique, la première langue qu'il ait 
parlée? Mais tout au plus pourrait-on admettre qu'il apprit 
le grec en même temps que le latin. Né dans une colonie 
romaine, élève des écoles de Carthage, il a du parler le latin de 



1 C'est un point sur lequel Norden (Knnstprosa) insiste à plusieurs reprises et 
très juste titre, malgré quelques conclusions un peu absolues. 

2 « Cirtensis noster ». (Min. Fel. Oct. g, G.) 



2 2 CHAPITRE I INTRODUCTION 

bonne heure, dès son enfance probablement. D'ailleurs, l'auteur 
ne se borne pas à dire que le grec est sa langue : il déclare d'une 
façon très précise que la Grèce est sa patrie d'origine, et que 
c'est en Grèce qu'il a appris le grec. « Hymettos Attica et 
Isthmos Ephyrea et Taenaros Spartiaca, glebae felices aeter- 
num libris felicioribus conditae, mea uetus prosapia est. Ibi 
linguam Attidem primis pueritiae stipendiis merui. » 

Assurément, nous répond-on ; mais est-il si malaisé de dis- 
tinguer ce qui s'applique à Lucius et ce qui s'applique à 
Apulée? Il fallait la lourdeur et l'épaisseur d'esprit des mo- 
dernes l pour confondre les deux personnag-es. Voilà qui est 
vite dit. Passe encore pour nous, qui connaissons jusqu'à un 
certain point la vie d'Apulée ; mais les lecteurs auxquels il 
s'adressait n'étaient pas obligés d'en savoir autant : le moyen 
pour eux de comprendre et d'expliquer ces allusions voi- 
lées? Au livre XI, quand Apulée entre en scène, il a soin, 
tout au moins, par quelques indications discrètes, de nous 
mettre sur la voie : ici il aurait fait tout ce qu'il fallait pour 
dérouter et pour mystifier. Lucius raconte lui-même ses aven- 
tures et parle à la première personne : c'est ce qui rend facile 
et insensible, à la fin du roman, la transition de Lucius à 
Apulée, du héros à l'auteur. Mais que, dans l'espace de dix 
lignes, certains détails s'appliquent à Lucius et d'autres à 
Apulée; que celui qui déclare être un latiniste novice, ce soit 
Apulée l'Africain, et que le même pronom « je » désigne 
Lucius quand, dans la phrase précédente, il explique, en disant 
qu'il est grec, cette ignorance du bel usag'e — voilà des distinc- 
tions d'une telle subtilité que, pour les accepter, il faut être 
décidé à considérer comme allant de soi qu'Apulée, dans le 
prologue des Métamorphoses, parle en son propre nom. Or 
rien n'est moins évident, et, pour un lecteur non prévenu, les 
choses s'expliquent beaucoup plus simplement. 

Relisons du reste le passage controversé : 

« At ego tibi sermone isto Milesio uarias fabulas conseram 



1 « Ypau-p-aTf/.T] xa-£jzriç » (Rohde) 



i9 



LES MÉTAMORPHOSES ETAIENT-ELLES COMPOSEES 

auresque tuas beniuolas lepido susurro permulceam — modo si 
papyrum Aegyptiam argutia Nilotici cal ami inscriptam non 
spreueris înspicere — , figuras fortunasque hominum in alias 
imagines conuersas et in se rursum mutuo aexu refectas ni rai- 
reris. Exordior. Quis ille? Paucis accipe. Hymettos Attica el 
Isihmos Ephyrea el Taenaros Spartiaca, glebae flelices aeternum 
libris felicioribus conditae, mea uetus prosapia est. 1 1 > ï linguam 
Attidem primis pueritiae stipendiis merui. Mox in urbe Latia 
aduena studiorum Quiritium indigenam sermonem aerumnabili 
labore nullo magistro praeeunte aggressus excolui. En ecce 
praefamur ueniam, siquid exotici ac forensis sermonis rudis 
locutor offendero. Iam haec equidcm ipsa uocis immutatio de- 
sultoriae scientiae stilo quem accessimus respondet, Fabulain 
Graecanicam incipimus. Lector intende : laetaberis. » 

Apulée débute comme si, au milieu d'un entretien déjà com- 
mencé, un nouvel interlocuteur prenait à son tour la parole 1 : 
« Eh bien! moi, je vais vous dire quelques contes milésiens, et 
vous émerveiller par le récit de fabuleuses métamorphoses. » 
« Sermone Milesio » 2 , « uarias fabulas », sont deux expressions 
qui s'expliquent et se complètent Tune l'autre : la variété des 
sujets et le passage capricieux de l'un à l'autre était un des ca- 
ractères de la fable milésienne. — « A quiai-je affaire? » demande 
le lecteur. Et l'autre se présente. Il est grec ; c'est dans la Grèce, 
sa patrie, qu'il a d'abord manié la langue des lettres 3 ; puis il est 
venu à Rome; il a appris le latin à grand peine et sans maître, 
et il s'excuse auprès du lecteur des impropriétés qui pour- 
raient encore lui échapper. Aussi bien, ajoute-t-il, le passage d'une 
langue à l'autre correspond à la variété des récits qu'on va lire 4 . 



1 Cf. Xcnoph. Garni. ï. Rp. Lac. i.« Incipit quasi alii aliud lectori proposuerint. » 
(Léo, Hermès XL, 1905, p. 6o5.) 

2 Léo (/. /.) entend isto comme pronom de la seconde personne; c'est l'histoire 
écrite sur le papyrus que le lecteur tient entre les mains. 

3 « Linguam Attidem » z^ « Graecam » (Van der Vliet, Hermès XXXII, 1897, p. 80). 
Cf. deMundo, 10, 3n : « Atlicorumlingua. » 

4 « Desultoriam scientiam.... eius dicit qui multas res sciât quarum ab alia ad 
aliam transiliat. » (Léo /. /.) 



24 CHAPITRE I INTRODUCTION 

C'est donc une histoire tirée du grec qu'il va raconter en 
latin 1 . Et il commence. 

Si maintenant nous nous demandons à notre tour : « Quis ille? 
quel est donc celui qui nous tient ce langage? » il n'est pas néces- 
saire, semble-t-il, d'aller chercher bien loin la réponse : c'est celui 
qui, prenant la parole au début, va la garder jusqu'à la fin du 
roman proprement dit, c'est Lucius, le héros des aventures mer- 
veilleuses qu'on nous annonce. Mais précisément parce que Lu- 
cius raconte sa propre histoire, le héros et l'auteur ne font qu'un, 
au moins en apparence : tout ce qui les distingue, c'est que tan- 
tôt l'un, tantôt l'autre, pourra passer au premier plan. Ici, c'est à 
Lucius auteur plus qu'à Lucius héros du roman que nous avons 
affaire. Ou, si l'on préfère, celui qui, dans ce prologue, s'adresse 
au lecteur, celui qui se risque à ouvrir à un genre nouveau 
l'accès de la littérature latine, c'est l'auteur, l'auteur considéré 
comme un être plus abstrait, plus imprécis que le bel adolescent 
changé en âne, et qui ne doit pas faire songer davantage à 
Apulée de Madaure, personnage réel et concret. 

Rien donc ne nous contraint, et beaucoup de raisons nous 
empêchent d'appliquer à Apulée lui-même les déclarations de ce 
début ; il faut renoncer à y trouver aucune indication personnelle, 
aucun renseignement biographique, et, par conséquent, à en tirer 
aucune lumière sur la date, même approximative, de l'ouvrage*. 

Avons-nous le droit maintenant de tenir pour démontré que 
les Métamorphoses soient postérieures à V Apologie? Non, sans 
doute; mais le contraire l'est encore moins, et cela doit suffire. 
Jusqu'à plus ample informé, nous nous refuserons donc à ad- 
mettre que ce roman, où le merveilleux le dispute à la galanterie, 



1 D'après Bucrger (Hermès XXIII, 1888, p. 493) «fabula graecanica» ne signifie 
pas autre chose que « sermo Milesius. » Apulée n'aurait pas d'avance déprécié son 
œuvre en la donnant pour une traduction. Tout ce qu'on peut dire, me semble-t-il, 
c'est qu'Apulée ne précise pas. Celui qui parle est grec, et il va raconter une histoire 
de chez lui. (En y ajoutant peut-être une donnée alexandrine : cf. Lafaye, Div. d'Alex., 
P- 77)- 

2 Van der Vlict (Die Vorrede der Apuleischen Metamorphosen, Hermès XXXII, 
ï897> P- 77 ss -) V iiVHl1 avoir entrevu la vraie signification de ce prologue. L'explica- 
tion la plus plausible est donnée par Bucrger (Zu Apuleius, Hermès XXIII, 1888, 
p. 48g ss.) et par Léo [ibid. XL, njor>, p. 6o5 ss.). 



le procès : origine; circonstances diverses •>.> 

fût au nombre des méfaits d'Apulée à l'époque où celui-ci se \ii 
intenter un procès de magie 1 . 



LK PROCÈS : origine ; CIRCONSTANCES diverses 

Il n'en fallait pas tant (Tailleurs pour motiver et justifier une 
semblable accusation. Les plus légers indices constituaient 
des présomptions suffisantes en un temps où la croyance à 
la magie était universellement répandue. Il n'est pas besoin 
d'invoquer ici l'ignorance et la superstition : les hommes les plus 
éclairés et les plus indépendants partageaient sur ce point les 
préjugés de la foule; les plus hardis ne s'affranchissaient pas 
entièrement de la crainte inspirée par l'action mystérieuse des 
gestes consacrés et des incantations. Les témoignages en sont 
nombreux, et les lois qui, des Douze Tables à Justinien, 
punissent la magie, ne font que traduire le sentiment général. 
On sait quel parti les poètes grecs et latins ont tiré de la mag-ie, 
surtout de la magie amoureuse : le rôle qu'ils lui prêtent est 
moins éloigné de la réalité qu'on ne serait tenté de le croire, 
et répondait à des préoccupations qu'eux-mêmes partageaient 
souvent 2 . Les maléfices dont il est souvent question dans les 
controverses des déclamateurs n'avaient pas seulement un intérêt 



1 R. Hesky {Zur Abfassungszeit der Metam. des A., Wiener StudienXXVI, 1904, 
p. 71 ss.) croit pouvoir fixer approximativement la date des Métamorphoses. On lit 
{Met. I, 6; : « liberis tuis tutores iuridici prouincialis decreto dati. » Il s'agirait des 
iuridici qui furent institués par Marc-Aurèle, et qui comptaient au nombre de leurs 
attributions la nomination des tuteurs. Les Met. auraient donc été composées après 
l'avènement de Marc-Aurèle. Il n'est cependant pas absolument certain que iuridicus 
soit pris ici dans ce sens spécial. — Si les Métamorphoses sont postérieures à l'avè- 
nement de Marc-Aurèle, elles le sont aussi, d'après H., à la mort de Lucius Vérus, 
et dateraient au plus tôt, par conséquent, de l'année 16g. Apulée, en effet, ne dit 
jamais «Caesares», mais toujours «Caesar» ou «princeps», au singulier. {Met. III, 
29. VII, 6; 7. IX, 4 2 -) Cet argument est beaucoup plus faible. Pourquoi Lucius ne se 
servirait-il que d'expressions convenant au moment où écrit Apulée? N'oublions pas 
d'ailleurs qu'Apulée a un modèle. Ps. Lucien, dans le passage correspondant à Met. 
III, 29 (Asin. 16) dit aussi, au singulier, Kocîoap. 

2 Voy. Bruns, Der Liebeszauber bei den augusteischen Dichtern (Vortraege und 
Aufsaetze, p. 3a 1). 



26 CHAPITRE T — INTRODUCTION 

romanesque. « Defigi diris deprecationibus nemo non metuit», 
dit Pline (TV. II. XXVIII, 19), au témoignage duquel un homme 
aussi dégagé des superstitions populaires que l'était César, ne 
manquait pas, quand il montait en voiture, de répéter trois fois 
une formule contre les accidents 1 . 

Sous l'empire, à mesure que se popularisent les cultes orien- 
taux, la croyance à la magie exerce sur les esprits, toujours plus 
avides de merveilleux, une influence croissante ; les philosophes 
n'y échappent pas plus que les autres ; elle s'incorpore aux doc- 
trines professées dans les sectes d'origine pythagoricienne et pla- 
tonicienne. L'Afrique paraît d'ailleurs avoir été l'une des régions 
où les pratiques magiques étaient le plus en honneur, à en juger 
par la guerre incessante que saint Augustin devait faire à cette 
survivance du paganisme parmi les fidèles d'Hippone. 

Aussi une accusation de magie, reposant ou non sur des faits, 
formulée devant les tribunaux ou colportée seulement par la médi- 
sance, était-elle chose courante, et pouvait-elle compter sur un 
accueil facile. Le procès d'Apulée n'est pas un cas isolé. Faut-il 
citer des exemples ? Ils sont dans toutes les mémoires. Chacun 
connaît — elle est classique — l'histoire de ce Furius Crésimus, 
que des voisins, jaloux de la fertilité de ses champs, accusèrent 
de détourner leurs récoltes à son profit par des moyens magiques, 
« ceu fruges aliénas perliceret uenefîciis. » Cité devant le peuple, 
le laboureur amène avec lui ses esclaves, gars solides et de belle 
mine, ses bêtes bien nourries, ses instruments aratoires, et les 
présentant à ses juges : « Voilà, Quirites, s'écrie-t-il, mes char- 
mes et mes maléfices. Encore ne puis-je vous montrer mes sueurs 
et mes veilles. » Il fut, ajoute l'historien, acquitté à l'unanimité*. 

Une affaire autrement grave passionna l'opinion sous Tibère : 
le procès de Pison, soupçonné d'avoir eu recours, pour se débar- 
rasser de Germanicus, non seulement au poison (dont l'em- 
ploi était, depuis Sylla, assimilé à la magie), mais aux 



1 « Caesarem dictatorem post unum ancipitem uehiculi casum ferunt semper, ut 
primum conscdisset, id quod plerosque nunc faccrc scimus, carminé ter repetito secu- 
ritatero itinerum aucupari solitum. » (Plin. N. IL, XXVIII, 21). 

2 1*1 î 11 . N. H. XVIII, 4i (d'après Calpurnius Piso). 



le procès: origine; CIRCONSTANCES DIVERSES "'7 

imprécations et aux « défixions ». Soupçon fondé, selon toute 
apparence, car « on trouvait, dit Tacite, dans le palais, à terre 
et autour des murs, des lambeaux de cadavres arrachés aux 
tombeaux, des formules d'enchantements et d'imprécations, le 
nom de Germanicus gravé sur des lames de plomb, des cendres 
humaines à demi brûlées et trempées d'un sang noir, et d'autres 
symboles magiques, auxquels on attribue la vertu de dévouer les 
âmes aux divinités infernales 1 . » « Le crime de poison, ajoute 
le même historien, fut le seul dont il parut s'être justifié 2 . » 

Sous l'empire, comme nous le verrons, les consultations de 
Chaldéens étaient punissables au même titre que les pratiques 
magiques. Septime Sévère eut, sous Commode, à se justifier de 
ce crime 3 : il y réussit, et, s'il faut en croire Spartien, l'auteur 
de la calomnie fut mis en croix. 

Dans la plupart des cas cependant, tout se réduisait à des 
rumeurs et à des commérages ; et c'était naturellement dans la 
masse inculte que de tels bruits prenaient le plus facilement 
naissance et trouvaient le plus de crédit. 

Les philosophes étaient particulièrement exposés à se voir 
accusés de magie. Il faut avouer d'ailleurs qu'ils y prêtaient le 
flanc. Au temps d'Apulée, comme aux siècles suivants, par 
leur genre de vie, leurs étranges spéculations, les airs de pro- 
phètes et de thaumaturges qu'ils affectent volontiers, ils sem- 
blent prendre à tâche de justifier les soupçons d'une superstition 
ombrageuse — pour ne rien dire de ceux qui, tout simplement, 
se livrent à la magie. 

Mais, sans aller jusque-là, tout savoir dépassant la moyenne, 
toute supériorité intellectuelle était facilement suspecte, et 
l'on avait vite fait de l'attribuer à une alliance coupable avec 
des puissances ténébreuses. C'est de la sorte, par exemple, que 
furent expliqués plus d'une fois les succès oratoires de sophistes 
en renom 4 . 



i Ann. II, 69 (trad. Burnouf). 

2 « Solum ueneni crimen uisus est diluisse. » (III, i4). 

3 «Quasi de imperio uel uates uel Chaldaeos consuluisset. » (Spart. Seiier., 4, 3). 
*Cf. Philostr., V. S., II, 10, 6 (p. 94 Kayser). 



20 CHAPITRE I INTRODUCTION 

Faut-il s'étonner que les chrétiens aient souvent passé pour 
magiciens ? 1 Aux prodiges des païens ils opposaient leurs mira- 
cles ; aux oracles des faux dieux, leurs prophéties. Ils croyaient 
à l'existence des dieux du paganisme 2 , mais voyaient en eux 
des démons, qu'ils se vantaient de mettre en fuite et de réduire 
au silence 3 . Ce pouvoir de troubler la religion établie, de faire 
taire les oracles, les païens l'attribuaient à des génies mauvais. 
On sait d'ailleurs que certaines sectes gnostiques pratiquaient 
la magie. Cyprien cherche des inspirations dans l'extase des 
enfants 4 , et croit à la lécanomancie. L'exorcisme pouvait 
passer à bon droit pour un acte magique. L'extraordinaire 
endurance enfin des martyrs, où les chrétiens voyaient la 
preuve d'une assistance divine, était souvent mise par leurs 
adversaires sur le compte des sortilèges 5 . 

Quoi de surprenant, dès lors, si un homme comme Apulée, 
par son affectation de singularité, son besoin irrésistible d'at- 
tirer l'attention et d'étonner son monde, ses airs inspirés, et 
cette science qui s'entourait volontiers de quelque apprêt et de 
quelque mystère, donna prise à des soupçons, aussi complai- 
samment accueillis que facilement éclos? La croyance générale 
au merveilleux, l'ignorance toujours prompte à se méfier de ce 
qui échappe à sa compréhension, une jalousie que ses succès 
oratoires, prétend-il, lui avaient déjà suscitée à Rome 6 — c'était 
plus qu'il n'en fallait pour donner corps à des rumeurs qui 
renfermaient peut-être une part de vérité, et qui, propagées 
d'abord en sourdine, allèrent grossissant, pour aboutir enfin à 
un procès criminel devant le tribunal du gouverneur romain. 

Par quel concours de circonstances il se trouvait avoir cette 



1 Cf. Le Blant, Notes sur les bases juridiques des procès dirigés contre les martyrs. 
Paris, 1866. — Recherche sur l'accusation de magie dirigée contre les premiers 
chrétiens. (Mém. delà Soc. des antiquaires, t. 3i, p. 2). - Suct. Nero, 16: « Super- 
stilio malefica ». 

* Euseb. P.E., IV, 10. 

3 Tert. Apolog., 2.3. 

4 Cypr. Epist.y 16, l\. 

5 Passio S.Agnelis, (Acta ss., juillet ; t. II, p. 228). Cf. Allard, Perséc. pendant les 
deux premiers siècles 2 , p. 2.35. 

« Metam, XI. 3o. 



le procès: origine; circonstances diverses 29 

affaire sur les bras, c'est ce qu'Apulée nous apprendra lui- 
même. Rappelons provisoirement en deux mois l'origine du 
procès. 

Apulée est de passage à Oea; le hasard l'a amené à y pro- 
longer sou séjour bien au delà de ses prévisions, quand le bruit 
se répand de sou prochain mariage avec une riche veuve de 
l'endroit, Pudentilla, mère de son ancien condisciple Pontia- 
niis. Aussitôt, vive émotion dans la famille du premier mari, 
qui se croit, à tort ou à raison, menacée dans ses intérêts. 
Le plus acharné, c'est Sicinius Emilianus, beau-frère de Puden- 
tilla, et, avec lui, un certain Rufînus, dont Pontianus doit 
épouser la fille, et qui n'entend pas laisser passer la fortune en 
des mains étrangères. A eux deux, ils mettent tout en œuvre 
pour empêcher le mariage de s'accomplir, montent la tète 
à Pontianus et à son frère, et vont répétant à qui veut l'en- 
tendre que Pudentilla ne dispose pas d'elle librement, qu'elle 
est ensorcelée, qu'Apulée a surpris et forcé par des maléfices 
un consentement que sans cela il n'eût jamais obtenu : ils en ont 
d'ailleurs entre les mains une preuve matérielle et irréfutable, 
une lettre où Pudentilla avoue elle-même qu'elle est sous 
l'empire d'une force qui égare ses sens et enchaîne sa vo- 
lonté. A ces propos, les gens étaient tout disposés d'avance à 
prêter une oreille complaisante : on s'en doutait bien, que cet 
Apulée s'adonnait aux arts magiques ; et chacun, retrouvant 
comme à point nommé dans ses souvenirs quelque anecdote qui 
confirme les soupçons de tous, travaille à constituer le dossier 
de racontars et de commérages sur lequel se fondera l'acte 
d'accusation. Le mariage, cependant, avait eu lieu. Mais la 
médisance ne désarmait pas ; elle aggravait au contraire, en les 
amplifiant, les bruits perfidement semés ; Apulée n'était plus 
seulement un magicien malfaisant et redoutable : si Pontianus, 
marié de la veille, était mort au retour d'un voyage à Garthage 
(96, 590), son beau-père n'était pas étranger à sa fin prématurée 
(1 ; 2, 378). Ce sont ces insinuations qui, produites au grand 
jour dans une circonstance spéciale, donnèrent naissance au 
procès. 

Le proconsul d'Afrique, Glaudius Maximus, en tournée dans 



30 CHAPITRE I 



INTRODUCTION 



sa province 1 , se trouvait à Sabrata pour y tenir son conuentus. 
C'est là que s'étaient rendus les habitants soit d'Oea, soit des autres 
localités de la région, qui avaient quelque intérêt à défendre ou 
quelque affaire à plaider 2 . Apulée était du nombre; il plaidait 
pour sa femme contre les Granius : le nom de la partie adverse, 
voilà tout ce que nous savons de ce procès, dont rien ne nous laisse 
deviner la nature et l'objet. Or les avocats d'Emilianus s'étaient 
donné le mot, et interrompant brusquement la plaidoierie com- 
mencée, les voilà qui se mettent à invectiver Apulée, en rééditant 
les vieilles injures : magicien, assassin de son beau-fils 3 . Etaient- 
ils là pour soutenir les intérêts d'Emilianus dans quelque autre 
affaire? S'agit-il seulement des avocats ordinaires et attitrés de 
ce vieux paysan toujours en procès? Apulée ne le dit pas, et 
nous ne savons pas davantage si c'étaient eux également qui 
plaidaient pour les Granius contre Pudentiîla. Il est probable 
cependant qu'ils se trouvaient dans l'assistance, et qu'Emilianus 
les avait postés là pour ameuter l'opinion en provoquant un 
scandale. Car, s'il faut en croire Apulée, Emilianus ne pensait 
pas aller plus loin ; content de nuire à son ennemi — Apulée va 
jusqu'à dire qu'on a proféré contre lui des menaces de mort 4 — , il 
n'osait pas se hasarder à le traduire en justice, bien que sans 
doute ce ne fût pas l'envie qui lui en manquât. 



1 Cf. Flor. 9, 39 (au proconsul Sévérianus) : « Eo tempore quo prouinciam cir- 
cumibas. » 

2 II est hors de doute que le procès d'Apulée s'est plaidé à Sabrata. Cf. 59, 524 : 
«hic Sabratae», leçon des mss., que les anciens éditeurs ont corrigée sans l'ombre 
de raison. Tout montre d'ailleurs qu'Apulée ne prononce pas son discours à Oea. 59, 
026 : « Interroga an hic Iunium Crassum Oeensem uiderint.» G3, 534: « Iussi, curriculo 
irct aliquis et ex hospitio meo Mercuriolum afferret, quem mihi Saturninus iste Oeae 
fabricatus est.» Il est vrai qu'Apulée produit 14 témoins qui ont été cités l'avant-veille 
seulement (nudius tertius) et qui se trouvaient à Oea (44? 5oo). Mais la distance de 
Sabrata à Oea par le littoral étant d'environ 49 milles (Tissot, Gèogr. comp. II, p. 212/3), 
il ('lait parfaitement possible en deux jours de les faire venir. Un autre témoin se 
trouve à cent milles du lieu du procès (44, 5oi) ; aussi n'a-t-il pu arriver encore ; mais 
on l'a envoyé chercher, ce qui semble indiquer que l'on compte encore sur sa présence 
avant la fin des débats. 

3 « De composito necopinantem patroni eius incessere maledictis et insimulare 
magicorum maleficiorum ac denique necis Ponliani priuigni mei coepere. » (1, 378). 

* 00, 538 (p. 7 4, i4 H.) ; 78, 50o (p. 87, 3 H.) 



i.i procès: origine; circonstances diverses «>i 

Mais Apulée n'entend pas rester sons le coup de ces calomnies, 
d'aillant plus perfides qu'elles n'engagent pas la responsabilité de 
leurs auteurs j il veut un débat contradictoire qui lui donne le 
moyen d'établir son innocence une l'ois pour toutes, etj prenant les 

devants, il met les faiseurs de tapage en demeure (le trans- 
former leurs médisances en une accusation en règle l . Le pro- 
consul, impatienté 2 , intervient à son tour. Emilianus s'exécute, 
et dépose une plainte 3 ; mais il n'y mentionne que le crime de 
magie, oubliant soudain le meurtre de Pontianus, dont tout à 
l'heure encore il faisait tant de bruit 4 . Et c'est ainsi (pie le 
procès s'était engagé, presque du jour au lendemain 5 . 

Encore l'accusateur malgré lui n'ose-t-il pas prendre à son 
compte les risques de l'accusation ; il déclare n'agir qu'au nom 
et comme représentant de son jeune neveu, Sicinius Pudens : 
moyen commode, prétend Apulée, d'attaquer sans s'exposer, et 
de se soustraire au châtiment dont la loi menaçait l'auteur d'une 
plainte calomnieuse 6 . 



1 « Quae ego cum intellegerem non tam crimina iudicio quam obiectamenta iurgio 
prolata, ultro eos ad accusandum crebris flagitationibus prouoeaui. » (i, 378). 

2 « Cum te quoque acrius motum uideret . » (ibid.) 

3 « Ad suscribendum compellitur. » « Dat libellum. » (2, 379). Quelques mots du 
libellus sont reproduits c. 102/3, p. 602 : « Hune ego, domine Maxime, reum apud 
te facere institui... plurimorum^maleficiorum et manifestissimorum. » 

* 1, 378/9, (p. 1 sq. H.) 

5 « Accusatio temeraria et repentina » (44, 5oo). Le magistrat qui présidait fixait 
le jour du procès ; c'était en général le 10 e ou le 3o e à dater de celui où la plainte avait 
été déposée ; mais il pouvait arriver aussi que le procès commençât immédiatement 
(Mommsen, Strafr., p. 3g5 ss.) C'est ce qui se passe ici. Apulée plaide pour sa femme 
quatre ou cinq jours (dies quintus an sextus : 1, 378) avant de présenter sa propre 
défense. Sicinius dépose l'acte d'accusation le lendemain^, 379) ; deux jours avant le 
plaidoyer d'Apulée (nudius tertius) on prend copie d'une pièce~capitale (78, 56 1), l'ac- 
cusa' ion cite certains témoins (44, 5oo), on achète à Oea la déposition d'un autre (60, 
528). Le proconsul n'était à Sabrata que de passage, et liquidait sans doute en une fois 
et le plus rapidement possible toutes les affaires en cours. 

6 « Dat libellum nomine priuigni mei Sicini Pudentis admodum^pueri et adscribit 
se ei assistere, nouo more per alium lacessendi, sciliect ut obtentu eius aetatulae ipse 
insimulationis falsae'non plecteretur. » (2, 38o) Cf. 102, 602. En vertu de la loi Remmia, 
celui qui introduisait une accusation qu'il savait dénuée de fondement (calumnia) était 
noté d'infamie (Mommsen, Strafr., p. 494), ce qui pouvait entraîner pour lui « l'inca- 
pacité plus ou moins totale d'ester en justice, l'inéligibilité aux magistratures et la 



32 CHAPITRE 



INTRODUCTION 



C'est donc Sicinius Pudens qui, officiellement, accuse Apulée 1 . 
Emilianus se contente de l'assister ; il a de plus un avocat, Tan- 
nonius Pudens 2 , qui prononce le réquisitoire. Quant aux té- 
moins 3 , la plupart d'entre eux avaient été cités à la requête de 
l'accusation, encore que leurs dépositions dussent être en 
général plutôt favorables à l'accusé. Ce sont notamment les 
esclaves soit d'Apulée, soit de la partie adverse 4 ; le médecin 
Thémison ; Junius Crassus, propriétaire d'une maison où Apulée 
a, dit-on, célébré des sacrifices nocturnes (67 ss.); Cornélius 
Saturninus, qui a sculpté pour Apulée une statuette de xMer- 



privation des droits électoraux. » (Girard, Droit romain 1 , p. 196). Cf. Sen. Contr., VII, 
praef. 7, et la note de Bornecque t. II, p. 35g. Dans certains cas, la calomnie eut des 
conséquences encore plus graves. Cf. Spart. Seuer. 4, 3. Mais l'accusateur n'était pas 
punissable lorsque, en raison de sa jeunesse, il était réputé avoir agi sans discerne- 
ment. (Mommsen /. /.) Aussi avait-on sans doute assez fréquemment recours au stra- 
tagème qu'emploie Emilianus ; la loi dut même, pour empêcher cette pratique, menacer 
du même châtiment que les calomniateurs ceux qui porteraient une fausse accusation 
« alieno nomine». (Cod. Theod., IX, 3g, 2, texte dont Godefroy, dans son commen- 
taire, rapproche le début de V Apologie d'Apulée.) 

1 Apulée en profitera pour le récuser comme témoin. (45, 5o2 ; p. 53,6 H.)^Gf. 87, 573 

-Apol. 4, 386; i3,4i5/6; 33,471 ; 46,5o3 etc. En règle générale, l'assistance d'un 
avocat n'était admise que quand l'accusation était présentée par une femme ou un 
mineur (Mommsen, Strafr. p. 375). Mommsen commet d'ailleurs une légère erreur 
quand il dit (ibid. note) que Sicinius Emilianus et Tannonius Pudens assistent Sicinius 
Pudens en qualité de patroni. Le terme de patronus n'est jamais appliqué à Emilianus. 
Tannonius devait être l'un des avocats qui étaient intervenus bruyamment dans le pre- 
mier procès. Mais Emilianus devait avoir eu recours également aux conseils des autres. 
Cf. 17, 43o (p. 20, 23 H) ; 38, 481 (p. 44, 2 H) : « patroni tui ». 

3 Sous la république, on procédait d'abord à l'audition des témoins, puis venaient 
les plaidoieries. Ici, conformément à l'usage qui s'établit sous l'empire (cf. Mommsen, 
Strafr. p. 432) les dépositions des témoins s'intercalent, pour confirmer les assertions 
de l'une ou l'autre partie, dans le réquisitoire et dans le plaidoyer. 44» 5oi Apulée 
demande qu'on interroge des témoins présents ; 101,600 il interrompt son discours 
pour produire un double témoignage. D'autre part, plusieurs témoins avaient déjà été 
interrogés avant qu'il prit la parole (33, 47 ! ; 48, 5o5/6 ; 61, 532 ; 62, 533), et l'accu- 
sation avait donné lecture de la déposition de Junius Crassus (5o, 524). Nous voyons 
aussi le proconsul, président du tribunal, intervenir à plusieurs reprises dans les dé- 
bats, notamment (48, 5o6) pour poser des questions aux témoins. C'est un droit que 
le magistrat n'avait passons la république. (Mommsen, ibid. p. 422). 

4 Apol. 44 sq. Dans une cause criminelle, en effet, l'accusé pouvait être tenu démet- 
tre ses esclaves à la disposition de l'accusateur pour faire la preuve (Mommsen, 
Strafr. p. l\i'i et n. 2). 



le procès: origine; circonstances diverses 33 

curej lefilsd'une dame d'Oea qui a fourni la matière (c. 61. 62). 

On peut se demander, à vrai dire, comment il s <" fait, si le 

procès avait été engagé à ['improviste, qu'on eût t<>nt ce monde 

sous la main. .Mais, nous l'avons vu, la distance d'Oea à 
Sabrata n'était pas telle qu'on ne put, en deux jours, faire venir 
les personnes dont la présence était jugée nécessaire : qua- 
torze des esclaves cités l'avant-veille sont arrivés à temps; 
Junius Grassus, qu'on a vu la veille à Sabrata, était encore à 
Oea lavant-veille, jour où on l'a « engagé » comme témoin 1 . 
Du reste, la plupart de ceux qui, à un titre quelconque, inter- 
viennent dans le procès, se trouvaient déjà sans doute à 
Sabrata. Le proconsul n'était pas souvent de passage; et ils 
devaient être nombreux, ceux qui, ayant soit une demande à lui 
présenter, soit une affaire à soumettre à son jugement, tenaient 
à profiter de sa présence dans la région. 

Il semble, en effet, que ces gens d'Oea n'eussent en tète 
qu'intrigues, que procès et que scandales : aimable société, si 
nous en jugeons par les individus qu'Apulée nous présente! 
Sicinius Emilianus, vieux rustre avare ne [rêvant que chicane ; 
son neveu Pudens, méchant gamin précocement perverti ; Junius 
Crassus, ivrogne crapuleux et faux témoin ; Hérennius Rufinus, 
qui vit de l'infamie du fover domestique... Je ne l'oublie pas, 
c'est un adversaire qui parle, et son témoignage ne doit être 
accueilli qu'avec précaution. Mais de ceux même à qui il veut 
du bien, Apulée donne une fâcheuse idée ; à la vérité, il n'a pas 
l'air de s'en douter, et c'est tant pis. Pontianus, par exemple, 
avec qui il a vécu dans la plus étroite intimité, et dont 
la vieille amitié ne s'est rendue coupable que d'un égare- 
ment passager, ce Pontianus se révèle à nous comme un être 
faible et veule ; sans dignité : il épouse une fille aux mœurs de 
courtisane, dont une série de prétendants se sont amusés et 
lassés ; — sans caractère : un mot de son futur beau-père le fait 
tourner comme une girouette ; — avec cela, soupçonneux et 
intéressé. Surtout intéressé. Et sur ce point, tous ces gens-là se 
valent. La question d'argent les hante et les possède ; leurs 



1 c 5 9 . Go (p. 68, 7. 14 H.) 



34 CHAPITRE I INTRODUCTION 

âpres convoitises et leurs jalousies mesquines s'étalent sans 
vergogne. Laissons, si l'on veut, Pudentilla, matrone entendue 
et expérimentée, dont la prudente et ferme économie ne mérite 
que des éloges ; ne disons rien d'Apulée lui-même, qui disserte 
éloquemment sur le mépris des richesses^ et dont le généreux 
désintéressement devait bien avoir laissé la porte ouverte à 
quelque honnête profit. Mais les autres! Comme ils s'épient, 
comme ils jouent au plus fin ! avec quelle vigilance ils 
montent la garde autour du magot ! Apulée n'en voulait pas à 
la dot, c'est lui du moins qui l'affirme. N'importe, on pouvait 
tout craindre, il fallait éloigner ce fâcheux. Mais les deux com- 
pères, Emilianus et Rufinus, voient échouer leur stratégie ; et 
l'on devine alors la colère et la rancune de ces appétits déçus. 
Du moins, s'il est trop tard pour rien empêcher, il reste encore 
la joie de la vengeance. Et quelle vengeance qu'une bonne 
condamnation pour crime de magie î 



LE CRIME DE MAGIE ; SANCTIONS LEGALES. 

Car c'était bien un crime, et un crime capital, une série de 
textes en font foi 1 . 

Apulée rappelle que la loi des Douze Tables interdisait 
d'avoir recours à des sortilèges contre les produits du sol : «Ma- 
ffia ista, quantum ego audio, res est legibus delegata, iam inde 
antiquitus XII tabulis propter incredundas frugum inlecebras 
interdicta. » (47, 5o4) Le texte auquel il fait allusion est connu. 
Pline en rapporte les mots essentiels : « Quid ? non et legum 
ipsarum in XII tabulis uerba sunt : qui f rages excantassit; et 
alibi: qui mal f u m carmen incantassit ? » (N. II. XXVIII, 17.) 
Sénèque le cite presque dans les mêmes termes : « In XII ta- 
bulis cauetur, ne quis alienos fructus excantassit 2 . » Il y avait 
donc dans les Douze Tables une disposition spéciale concer- 



1 Sur la répression du crime de magie, v. surtout Mommscn, Stvafr. p. 63p, ss. 
2 .V. Q. IV b, 7, 3 (p. 1G0 Gercke). 



LE GRIME m: MAGIE) SANCTIONS LÉGALES 35 

liant 1rs incantations les plus redoutées clic/ un peuple de pay- 
sans : celles qui avaient pour effet de détourner sur son propre 
champ la récolte du voisin ', de frapper de stérilité la terre 
d'autrui, d'en éloigner les pluies fécondantes ou d\ attirer les 
orages dévastateurs 2 . Mais la loi proscrivait aussi, (Tune façon 
générale, les incantations prononcées dans le dessein de nuire, 
iiuilu carmina \ Dans les deux cas le coupable était puni de 
mort 4 . 

A partir de Sylla, la magie tomba sous le coup de la lex 
Cornelia de sicariis et ueneficis. Le mot de uenenum, en effet, 
qui a du désigner d'abord un philtre d'amour, a servi ensuite, 
comme le grec (pàçiiiaxov, à exprimer l'idée soit de remède, 
soit de poison, soit de breuvage magique : il a toujours régné 
entre ces trois notions une confusion d'autant plus explicable 
qu'il est souvent difficile d'établir une distinction nette entre les 
réalités auxquelles elles correspondent. La différence était dans 
l'effet produit plutôt que dans le mode d'action. De même qu'il 
y avait des incantations bienfaisantes et des incantations nui- 



1 « Cantus uicinis fruges traducit ab agris. » (Tib. I, 8, 19). 

2 « Rudis adbuc antiquitas crcdcbat et attrabi canlibus imbres et repelli. » (Sen. 
ibid.) 

3 Comme l'a montré Huvelin {Iniuria), les mala carmina vises par la loi des XII T. 
étaient des incantations magiques, et n'étaient que cela, conformément au sens pri- 
mitif de carmen. C'est en se fondant sur des interprétations erronées d'époque posté- 
rieure (Cic. Rp. IV, 10, 12 = August. C. D. II, g ; August. ibid. II, 12 ; Hor. Sat. II, 

I, 82; Epist. II, 1, i52 sq.) qu'on y a vu des chansons, des libelles diffamatoires. Il 
est probable que Cicéron, Horace, citent textuellement ou à peu près des termes sur le 
sens desquels ils se trompent. 

4 «Nostrae... XII tabulac, cum perpaucas res capite sanxissent, in bis hanequoque 
saneiendam putauerunt, si quis ocecntauissetjsiue carmen condidisset, quodinfamiam 
facerct flagitiumue alteri. » (Cic. Rp. IV, 10, 12). L'erreur de Cicéron sur la nature du 
délit n'ôte rien à la valeur de son témoignage en ce qui concerne la peine. La sévérité 
de la loi lui parait d'ailleurs hors de proportion avec la gravité de la faute, à en juger 
par le soin qu'il prend de l'expliquer et de la justifier. A partir de Sylla, en effet, la 
publication d'un écrit diffamatoire ne donne plus lieu qu'à une action civile (Dij. 47, 
10, 5). L'étonnement même de Cicéron doit nous avertir de son erreur. — Hor. Ep. 

II, 1, i52 : « Quin etiam lex Poenaque lata malo quae nollet carminé quemquam 
Describi, uertere modum formidine fustis ». « Formido fustis », c'est la crainte du 
supplicium f us tuarium, _la forme sous laquelle était primitivement appliquée la peine 
de mort. 



36 CHAPITRE I INTRODUCTION 

sibles (bona et mala carmfna), de même il y avait des bona et 
des mala uenena 1 . C'était à ces derniers qu'étaient réservées les 
rigueurs de la loi, et la répression s'étendait aux autres actes 
magiques auxquels on appliquait le terme de maleficium 2 . 

Mais quels étaient ces actes? Où commençait le maléfice, 
tombant comme tel sous le coup de la loi? C'était souvent affaire 
de sentiment, et il était inévitable qu'on laissât au magistrat une 
latitude assez étendue dans l'appréciation du délit. Mais le prin- 
cipe de l'interdiction demeure en vigueur, les sanctions pénales 
sont maintenues, parfois aggravées, jusqu'à la fin de l'empire ; 
et s'il y eut des incertitudes dans l'interprétation et quelque ar- 
bitraire dans l'application de la loi, certains cas du moins 
étaient ou furent successivement prévus, où l'hésitation n'était 
pas possible 8 . Outre l'emploi de moyens propres à lier le sort 
d'une personne (défixions, administration de certains breuvages), 
les sacrifices nocturnes, à moins qu'ils ne fussent reconnus comme 
institution, les sacrifices humains, l'évocation des morts, les cé- 
rémonies célébrées sur les tombeaux et troublant le repos des 
trépassés, étaient tenus pour crimes et punis comme tels de la 
peine de mort. Le condamné, suivant sa condition et suivant 
les circonstances, pouvait être décapité, mis en croix ou livré 
aux bêtes 4 . Nous savons d'ailleurs, et notamment par les pour- 



1 Cf. Gains (Dij. 5o, 16, 236). — Bréal et Bailly, Dict. ètym. latin, u° uenenuin. 

2 L'usage de maleficium fut de plus en plus restreint aux pratiques magiques. 
Mule facere parait avoir été employé de la même manière. Cf. Petr. 3g (p. 98, 10 
Fricdlaender, et la note p. 229). Ce passage — si c'est bien ainsi qu'il faut l'entendre 
— indiquerait que dans maleficium l'idée d'action malfaisante n'était même plus néces- 
sairement présente. Apulée emploie maleficium et mayas quand il veut parler de 
de magie en général, ueneficium, uenenuin et ueneficus, concurremment avec les 
autres termes, quand il s'agit de l'administration d'un breuvage. Cf. 78, 50o (p. 87, 1 
Helm). 84, 669 (p. 9.3, 5 H.) 90, 58o (p. 99, n. i3 H.) 102, 600 (p. 112, 20 H). C'est 
le terme de maleficium qui figurait dans l'acte d'accusation (io3, 602). — D'après 
Thielmann (Archio /. lat. Lexicoçjr. J, 1884, p. 77) maleficium aurait été substitué 
à ueneficium pour éviter la confusion avec beneficium. (Cf. le jeu de mots d'Apulée 
(102, Ooo) : « o graue ueneficium dicam an ingratum beneficium? ») Mais v. Bonnet, Le 
latin de Grèg. de Tours, p. 285 n. 3. 

2 Cf. Mommseii /. /. 

4 « Oui bominem immolauerint exue eius sanguine fîtauerint, fânum templumuc 
pollucrint, bestiis obiciuntur, uel, si honestiores siul, capite puniuntur.» (Paul, Sent. 



LÉ ClU.Mi; DE MAGIE! sanctions LÉGALES 



■-7 



suites exercées contre les chrétiens, qu'en ce qui concerne l'ap- 
plication de la peine, le magistral romain jouissait d'un*' assez 
lar^e autonomie. 

On assimilai! souvent à la magie l , exception laite, bien en- 
tendu, de la divination officielle, les consultations suc l'avenir, 
surtoul quand elles avaient lieu dans l'ombre et s'entouraient de 
mystère -. Les peines les plus ordinaires, en pareil cas, étaient 
la flagellation, l'emprisonnement, l'exil avec confiscation des 
biens :>> . Mais en plusieurs occasions, les coupables furent con- 
damnés au dernier supplice, à moins que l'on ne se débarrassât 
d'eux discrètement 4 . On usait surtout de rigueur envers ceux 
qui étaient convaincus ou soupçonnés de se livrer à de trop cu- 
rieuses recherches sur la durée assignée par le sort à la vie du 
souverain 5 : ces actes-là pouvaient donner lieu à des procès de 
lèse-majesté. A partir de Tibère, l'exercice de la profession de 
devin fut considéré comme un crime. De là, pendant toute la 
durée de l'empire, une série de mesures contre les astrologues, 
devins, tireurs d'horoscopes et diseurs de bonne aventure, qui 
exerçaient leur métier sous des noms divers : Chaldaei, mathe- 
matici, astrologi, genethliaci, et dont les textes rapprochent 



5, 23, iG). « Oui sacra impia nocturnaue, ut quem obeantarent defigerent obligarent, 
fecerint faciendaue curauerint, aut cruci suffiguntur, aut bestiisobiciuntur. » (ici. 5, 23, 
io) (Girard, Textes 3 , p. 424/5). « Paul doit... reproduire un texte législatif, soit le texte 
de la loi Cornelia de sicariis et ueneficis, qu'il commente, soit celui d'un sénatus-con- 
sulte additionnel à cette loi. » (Huvelin, Iniuria, p. 4og). 

• V. Mommsen, Strafr., p. 86i ss. — Cod. Theod. IX, fit. 16: «De maleficis et 
mathematicis et ceteris similibus. » Les Chaldaei et les magi sont souvent nommés 
ensemble, p. ex. Tac. Ann. II, 27 ; XII, 22. 

2 « (Tiberius) baruspices secreto ac sine testibus consuli uetuit. » (Suet. Tib. 63). 
Cf. Gassius Dio, LVI, a5, 5 ss. Cod. Theod., IX, iG, 1, 2. 

3 « Vaticinatores... primum fustibus caesi ciuitate pelluntur ; perseuerantes autem 
in uincula publica coniciuntur aut in insulam deportantur uel certe relegantur.» (Paul, 
Sent., 5, 21, 1 ; Girard, Textes 3 , p. 422). Cf. Tac. Ann., XII, 22: «publicatis bonis 
cederet Italia. » 

4 Tac. Ann. II, 32. Voir aussi les chapitres précédents, relatifs au procès de Drusus 
Libo (27 ss). — XII, 52 ; XII, 22. 

5 « Qui de salute principis uel summa reipublicae matbematicos, hariolos, harus- 
pices, uaticinatores consulit, cum eo qui responderit capite punitur. » (Paul, Sent., 5, 
21, 3; Girard, Textes 3 , p. 422). 



38 CHAPITRE I INTRODUCTION 

les harioii, liaruspices, uaticinatores. A plusieurs reprises, des 
sénatus-consultes ou des édits décrétèrent l'expulsion en masse 
des Chaldéens et consorts l , le tout d'ailleurs sans parvenir à 
purger Rome de cette engeance, « genus hominum potentibus 
infidum, sperantibus fallax, quod in ciuitate nostra et uetabitur 
semper et retinebitur 2 . » C'était donc une catégorie de personnes 
qu'on visait; outre certains actes déterminés, c'était la qualité et 
la profession de devin qui était punissable. 

De même, la profession de magie était plus durement réprimée 
encore que le recours aux pratiques magiques ou à l'assistance du 
magicien. Le terme de magus, qui désignait primitivement, comme 
Apulée le rappelle (c. 20), les prêtres de la religion de Zoroastre, 
est communément appliqué, au second siècle, à ceux qui 
exercent cette profession. Dans la suite on lui substitua de 
préférence celui de maleficas y qui, à partir de Dioclétien, 
passa du langage courant dans les textes juridiques 3 . L'un et 
l'autre impliquait à lui seul des actes criminels; et la pos- 
session des secrets, l'exercice habituel des arts magiques était 
un crime dont le châtiment pouvait aller jusqu'à la peine du 
feu 4 . 

Apulée n'exagère donc pas quand il qualifie de « capitale » 
l'accusation dont il est l'objet (26, 452; 100, 698). Que Ton 
parvînt à prouver les faits qu'on lui reprochait : aux termes de 
la loi, il y allait de sa tète. Nous verrons en effet qu'on l'accu- 
sait notamment d'avoir ensorcelé un esclave par des incanta- 



1 Cassius Dio, XLIX, 43, 5. — Tac. A. II, 3a ; XII, 5a. H. II, 6a. — Suet. Vît. i4- 
— Tert. de Idol. 9. On prit d'ailleurs dans la suite des mesures de plus en plus res- 
trictives. Dioclétien interdit les recherches astrologiques. Les empereurs chrétiens fini- 
rent par proscrire la divination sous toutes ses formes. Cod. Theod. IX, 16, 4 '• « Si- 
leat omnibus perpetuo diuinandi curiositas. » 

2 Tac. //. I, 22. Cf. Ann. XII, 62. 

• ! Mommsen, Strafr. p. 64o. — Apul. Met. VI, 16 : « mag-[n]a et malefîca. » (Helm 
garde magna). 

4 « Magicae artis conscios summo supplicio adfici placuit, id est bestiis obici aut 
cruci suffigi. Ipsi autem magi uiui exuruntur. Libros magicae artis apud se neminem 
habere licet ; et pênes quoseumque reperti sunt, bonis ademptis, ambustis bis publiée, 
in insulam deporlantur, humiliorrs capite puniuntur. » (Paul, Sent. 5, 23, 17 8; Girard 
Textes 3 p. 425). 



LE CRIME DE ttAGlE; SANCTIONS LÉGALES /><) 

lions, et cela, peut-être, avec l'intention d'obtenir des révélations 
illicites, d'avoir administré à une femme un breuvage magique, 
d'avoir célébré des sacrifices nocturnes: tous actes expressément 
interdits. D'autre part, en cherchant à établir qu'il s'adonnait 
habituellement aux arts magiques, on le représentait comme 
étant un magus: c'était plus grave encore: ce nom, nous l'avons 
vu, supposait tout le reste. 

En réalité, cependant, Apulée courait-il des risques sérieux? 
C'est peu probable. Le procès était mal engagé, les faits mal 
établis, et, quoiqu'il ne faille pas être dupe de l'assurance qu'il 
affecte, les sympathies du tribunal devaient lui être acquises. 
Mais le crime de magie était en grande partie affaire d'interpréta- 
tion et d'appréciation 1 : cette circonstance qui, sans doute, 
lui était favorable, constituait aussi le dang-er de ce genre de 
procès. Avec un juge mal disposé, Apulée pouvait jouer gros 
jeu. En tout cas, ce qui demeure certain, c'est qu'il n'estima pas 
superflu de se défendre. 



1 C'est ce qu'Apulée donne à entendre quand il dit : « (Magia), quac facilius infa- 
matur quam probatur. » (2, 379). 



CHAPITRE II 
L'ACCUSATION. - LA DÉFENSE 

Pour pouvoir porter un jugement équitable sur un plaidoyer 
et sur un système de défense, il faudrait connaître la thèse de la 
partie adverse. Grâce à Apulée lui-même, qui nous a déjà appris 
tout ce que nous savons des circonstances qui précédèrent ou 
accompagnèrent le procès, nous pouvons nous faire une idée de 
l'acte d'accusation, dont il lui arrive de citer les termes mêmes 
(102/3, 602), et reconstituer dans une certaine mesure le réqui- 
sitoire, qu'il reprend point par point, et parfois textuellement, 
pour le réfuter 1 . 

Il n'en reste pas moins que nous avons affaire à un avocat, un 
avocat qui présente sa propre défense, et qui met au service de 
sa propre sécurité sa science de la dialectique, son talent ora- 
toire et sa verve caustique. Bon ou mauvais — mauvais plutôt 
que bon, probablement — il y a des chances pour que, du dis- 
cours de Tannonius Pudens, il ne nous parvienne, à travers celui 
d'Apulée, qu'une image déformée. S'il est tel argument sur le- 
quel Apulée avait intérêt à glisser sans bruit, ailleurs, au contraire, 
il insiste, de façon à en grossir l'importance, sur un mot dit en 
passant, et qui servira de prétexte à un développement; souvent 
aussi, comme nous le verrons, il s'ingénie à créer des équivo- 
ques en déplaçant la question, et en donnant le change sur la 
nature des griefs allégués et sur les intentions de ses adversaires, 
qu'il s'efforce de rendre ridicules en réduisant leurs arguments 
à l'absurde. 

L'avantage que lui donnent en pareil cas son habileté et son 
esprit sont une raison de plus pour nous de nous tenir en garde, 
et de ne pas trop nous hâter de le croire sur parole : tout, dans 



1 4 > 380. — 61, 53i : « Nisi fallor, ordine eorum uestigia perseqnor et singillatim 
apprehendens omnem calumniae textum retexo. » 



L ACCUSATION. — LA DÉFENSE '\ l 

['accusation, n'es! peut-être j>as aussi complètement dénué de sens 
et de vraisemblance qu'il voudrait nous le persuader. Il prend 
un ton dégagé et d'avance il triomphe : ne nous laissons pas 
faire illusion : il a beau railler, il discuir pied à pied, et à exa- 
miner de près sa défense, on y découvre parfois plus d'embarras 
qu'il ne paraît au premier abord. 

Essayons donc, non point d'analyser un discours qu'il est à la 
portée de chacun de lire, mais de nous rendre compte et de ce 
qu'il pouvait y avoir de fondé dans l'accusation, et de ce que 
valent les réponses d'Apulée. 

L'origine de toute l'affaire, nous la connaissons. Apulée, pré- 
tendait-on, avait eu recours à des sortilèges pour épouser Pu- 
dentilla, et triompher de la résistance qu'elle avait opposée jus- 
que-là à tous ses prétendants. C'était là le point capital : sans 
ce malencontreux mariage, qui venait à la traverse d'âpres et 
jalouses convoitises, personne apparemment n'aurait songé à 
l'inquiéter. Mais les preuves directes étaient pauvres et fragiles : 
pour obtenir une condamnation, il fallait d'autres charges ; pour 
donner quelque fondement à l'accusation et quelque vraisemblance 
à l'ensorcellement de Pudentilla, il fallait montrer qu'Apulée se 
livrait habituellement à des pratiques magiques. De là un en- 
semble de faits relevés par la partie adverse, et dont les uns 
tombaient directement sous l'inculpation de magie, tandis que 
les autres, sans être étrangers à la cause, s'y rattachaient moins 
étroitement, et étaient surtout destinés à déconsidérer l'accusé, 
en jetant le discrédit sur sa personne et sur sa vie. Apulée déclare 
d'ailleurs qu'il est décidé à répondre à tout : le silence pourrait 
passer pour un aveu, et un homme qui se respecte s'effarouche 
d'une accusation même fausse, même absurde 1 . 



1 « Necessarium arbilror pro integritate pudoris mei, priusquam ad rem aggrediar, 
maledicla omnia refutare. » (3, 383) «... ne uidear cuipiam, si quid ex friuolis praeter- 
ïero, id agnouisse potius quam contempsisse. Est enim pudentis animi et uerecundi 
uel falsas uituperationes grauari. » (3, 385). 



!\2 CHAPITRE II ^ACCUSATION. LA DÉFENSE 

I 
GRIEFS ACCESSOIRES 

I 
BEAUTÉ ; ÉLOQUENCE ; VERS A CALPURNIANUS 

Ne lui a-t-on pas reproché, pour commencer, d'être éloquent 
et d'être beau? (4, 386) Singulière accusation, contre laquelle peu 
de gens songeraient à protester, et dont on voit bien qu'Apulée 
est ravi, trop heureux qu'on lui fasse de sa jolie tète un crime 
capital : « crinium crimen, quod illi quasi capitale intenderunt. » 
(4, 389) Etre beau? il ne demanderait pas mieux! ne méprisons 
pas les présents des dieux : tel voudrait bien les obtenir qui se 
trouve réduit à les désirer toujours. Plût donc au ciel que le re- 
proche fût fondé 1 : il ne serait pas embarrassé de répondre ! 
Pythagore était beau, Zenon d'Elée le fut aussi : on ne saurait 
l'être en meilleure compagnie. Mais hélas! il suffit de le regar- 
der : ce visage émacié, ce dos voûté par le travail, est-ce là cette 
beauté dont on parle? Ces cheveux qu'on l'accuse de laisser 
croître pour mieux faire valoir les agréments de sa figure, ils 
poussent en mèches inégales et broussailleuses : ce sont des pa- 
quets d'étoupe, des fourrés impénétrables; il a si peu le temps 
de les entretenir qu'il se refuse jusqu'à celui de les peigner. Il va 
de soi d'ailleurs qu'une négligence qui s'ignore aussi peu a de 
grandes chances d'être calculée, et qu'une laideur qui se détaille 
avec tant de complaisance n'est pas très inquiète de son effet*. 



1 Bt'tolaud a bien vu que «l'orateur se justifie à dessein d'un grief qui ne figure 
pas d'une manière positive dans l'accusation ». (T. II p. 535). Mais ce n'était pas une 
raison pour remplacer dans la traduction de « uere opprobrasset » (4, 386) « à bon 
droit » par « véritablement ». Apulée sait bien que ce n'est pas un véritable grief, mais 
il se garde de le dire; car alors, à quoi bon se justifier? Le contexte montre avec 
évidence que « utinam... uere opprobrasset » signifie : « plût au ciel que le reproche 
lui mérité ». 

2 (le passage est d'ailleurs en contradiction avec 92, 584 : « iuuenem neque corpore 
oeque animo ...paenitendum ». Cf. Met U, 2, où il n'est pas impossible que, comme 
Le suppose Boissier {Afrique rom. p. a38), Apulée ait voulu faire son propre portrait. 



beauté; éloquence; vers a calpurnianus 43 

Quant au talent oratoire, Apulée se contente de remarquer que 
ce dont il faudrait s'étonner, ce serait de l'en voir dépourvu, 
après tant d'années, tant de veilles consacrées à une élude où il 
a pensé laisser ses forces et sa santé 1 . Et pourtant, cette éloquen- 
ce, il v aspire encore : la seule qu'il se flatte de posséder, c'est 
celle dont parle Cécilius en disant qu'elle est innocence ; c'est 
celle de l'homme qui n'a rien à cacher, et n'a jamais rien commis 
dont il doive rougir de parler en public : tels ces petits vers dont 
on lui fait un crime, et qu'il n'a nulle honte d'avouer — et de 
relire : car l'accusation les a si cruellement défigurés qu'il faut 
bien les relire (6, 391 sq.). 

Ces petits vers — simple badinage poétique — accompagnaient 
une poudre dentifrice envoyée sur sa demande à un nommé 
Calpurnianus, qui, sans songer que c'était s'avouer complice 2 , en 
avait lui-même donné connaissance à l'accusation. C'était dans 
l'ordre : dès qu'une affaire passionne l'opinion, on voit de 
tous côtés, et même parmi les amis de la veille, surgir des té- 
moins à charge ; c'est une façon de se donner de l'importance et 
de jouer un rôle. Et puis, si l'on a recours au magicien, on le 
jalouse et on le craint. Nous retrouverons du côté de l'accusation 
ceux qui ont consulté Apulée comme médecin. Calpurnianus lui- 
même reparaîtra au cours du procès, comme ayant négocié les 
conditions d'un faux témoignage. 

Mais aussi, se demande Apulée, pourquoi lui avoir donné 
cette poudre? Le dentifrice dont se servait l'Egnatius de Catulle 
eût mieux fait son affaire 3 ! Mais qui doit plus que le philosophe 
prendre soin de la plus noble partie du corps humain? (c. 7) 
Bon pour un Emilianus, de laisser croupir dans l'immondice et 
la puanteur une bouche qui ne profère que le mensonge et la 
calomnie! (8, 3o5) 

Tout cela ne paraît pas bien sérieux : manifestement Apulée 



1 5, 390. Cf. Flor. 17, 77. 

2 « Non uidit... si quid mihi ex illis fîeret criminosum, id mihi secum esse com- 
mune. Nam petisse eum a me aliquid tersui dentibus uersus testantur. » (G, 391). 

3 6, 3(j3. Cf. Cat. 39, 18 : « Quod quisque minxit, hoc sibi solet maneDenlem atque 
russam defricare (Apulée : pumicare) gingiuam. » 



44 chapitre ii — l'accusation, la défense 

s'amuse, et s'il se défend comme si vraiment il s'agissait de crimes 
dont il eût à se justifier, c'est sans doute que le prétexte est bon 
pour parler de lui, pour se citer, pour se faire applaudir par 
un public de curieux, dans lequel il devait reconnaître bon nom- 
bre de ses auditeurs habituels. Quel rapport en effet avec l'accu- 
sation de magie? L'adversaire aurait-il poussé la sottise jusqu'à 
insinuer que cette poudre où entraient des herbes exotiques, 
« puluisculum ex Arabicis frugibus », révélait une habileté sus- 
pecte et de mauvais aloi dans l'art de composer des mixtures 
secrètes? Ce n'est pas ce qui ressort de la réponse d'Apulée. 
L'orateur, dit-il, avait prononcé ce mot de dentifrice « tanta in- 
dignatione quanta nemo quisquam uenenum. » (7, 3g3) C'est dire 
qu'il n'avait pas songé à assimiler la drogue en question à un 
uenenum. Quelle était donc la valeur de cette série de griefs? 

Faire passer Apulée (et sur quelles preuves!) pour un homme 
frivole et de mœurs légères, pouvait à la rigueur — et encore ! 
— le compromettre aux yeux de l'opinion. Mais en justice? et 
dans un procès de magie? quel bénéfice espérait-on en retirer? 
qu'y avait-il là qui tombât sous le coup de la loi ? 

Nous l'avons dit, et nous le constaterons au cours du procès : 
à l'accusation de magie, Apulée oppose invariablement la même 
réponse : ses adversaires sont des ignorants ; ce que leur supers- 
tition grossière appelle magie est en réalité philosophie. C'est 
parce qu'il est philosophe qu'on l'accuse, et la cause qu'il défend, 
c'est celle de la philosophie 1 . Cette qualité de philosophe, 
Apulée n'avait pas attendu le procès pour s'en prévaloir; c'était 
au contraire l'étiquette officielle, en quelque sorte, sous laquelle il 
se présentait dans le monde et se classait socialement. Pendant 
toute sa carrière (c'est du moins ce qui paraît ressortir de plu- 
sieurs passages des Florides), Apulée se vit contester ce titre et 
Je revendiqua. Il avait dû surtout le faire sonner haut quand la 
rumeur publique avait commencé à dénoncer en lui un magicien. 
C'est à quoi l'accusation répliquait d'avance. Apulée, philosophe? 
à d'autres ! Beau philosophe, en vérité, ce bellâtre vaniteux qui 
n'a de souci que de sa toilette, dont la coquetterie érudite fait 



« Sustineo... non modo mcatn, uerum etiam philosophiae defensionem. »*(3, 383). 



beauté; éloquence; vers \ calpurnianus io 

applaudir des tours de force oratoires, qui, pour l'amusemenl <lr 
la galerie, commence une improvisation en grec, pour la continuer 
en latin! Quoi, c'est un philosophe qui l'ail de la réclame en vers 

pour une poudre dentifrice, sans parler d'autres vers beaucoup 
plus compromettants pour' sa réputation? 

En d'autres termes, ce n'était pas à l'homme, au prévenu que 
s'adressaienl ces reproches, mais au prétendu philosophe. Si 
bornés que fussent les adversaires d'Apulée, ce n'est pas sur do 
Iris arguments qu'ils pouvaient compter pour avoir gain de cause. 
Tout ce qu'ils voulaient, c'était détruire une équivoque,, et em- 
pêcher Apulée de donner le change en mettant ses opérations 
magiques sous le couvert de la philosophie. 

Les quelques bribes du réquisitoire qui nous sont parvenues 
confirment cette interprétation.* « Accusamus apud te philo- 
sophum formosum et tam Graece quam Latine disertissimum. » 
(4, 386). C'est par cette ironique alliance de mots qu'avait 
débuté l'avocat d'Emilianus. Et sans doute, ce n'était pas un 
crime d'être éloquent et d'être beau ; mais la question était de 
savoir si ce soin de sa personne et le souci d'amuser le public 
étaient compatibles avec la profession philosophique. Ridicule si 
vraiment, comme le prétend Apulée, il avait lu avec indignation 
les ïambes à Calpurnianus, et s'il avait parlé d'un dentrifice 
comme il aurait fait d'un poison, l'accusateur l'était moins s'il 
avait voulu marquer simplement que ces jeux puérils et cette 
parfumerie étaient indignes d'un philosophe. 

Même à le prendre ainsi, le reproche fait sourire : peu de 
gens aujourd'hui se scandaliseraient de voir un philosophe ali- 
gner, à ses moments perdus, quelques vers un peu lestes, com- 
poser même un quatrain à la gloire du parfumeur à la mode, 
ou collaborer à un vaudeville pour un théâtre du boulevard. 
Mais il n'en était pas de même alors. Le terme de philosophe 
avait pris pour bien des gens, surtout depuis le siècle précé- 
dent, une signification assez précise, et impliquait un genre de 
vie spécial, des austérités, des pratiques ascétiques, et, avec un 
vêtement qui était comme l'insigne de la profession 1 , le dédain 



1 Cf. (pour ne pas parler de philosophes plus intransigeants, tels qu'Epictète, par 
exemple) Dion Chrysostome LXX, 7. 8 (T. 11, p. 179 sq. A) : « KafrôXo'j (îîoç aXXoç 



46 CHAPITRE II L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

des vaines élégances, trop facilement confondues d'ailleurs avec 
la plus élémentaire propreté. Entre le philosophe et ceux qui vi- 
vaient dans le « monde», on établissait assez communément une 
opposition analogue à celle qu'établit la société chrétienne entre 
clercs et laïques. Et si de soi-disant philosophes, tels plus tard 
les moines mendiants, auxquels on les a souvent comparés, 
faisaient peu d'honneur à la corporation ; si d'autres — les 
abbés mondains, ceux-là — l'exposaient, par leur assiduité 
auprès des dames et leurs bonnes fortunes, aux traits de la 
malignité, ils ne la jetaient pas en un discrédit suffisant pour 
qu'on ne se crût pas autorisé à attendre de ceux qui faisaient 
profession de philosophie une certaine sévérité de mœurs et une 
certaine gravité de caractère. 

En tout cas, cette conception de la philosophie était assez 
répandue pour justifier devant l'opinion l'indignation, vraie ou 
feinte, peu importe, d'un Tannonius Pudens. L'objection n'était 
pas sans portée, et ce n'était pas la dernière fois qu'Apulée 
devait entendre relever la contradiction entre sa conduite et le 
personnage qu'il prétendait jouer. En répondant, comme il le 
fait, qu'il est permis à un philosophe d'être beau, de bien parler 
et de se laver les dents, Apulée se donnait beau jeu, et s'as- 
surait une victoire facile sur des adversaires dont les arguments, 
ainsi déformés, devaient paraître beaucoup plus ridicules qu'ils 
ne l'étaient sans doute en réalité. 

La tactique n'était peut-être pas mauvaise. Nous avons lieu 
cependant de la regretter. Nous verrons qu'Apulée a une cer- 
taine notion de la philosophie, du rôle et de la mission du 
philosophe. Il serait intéressant de savoir plus exactement en 
quoi et dans quelle mesure elle s'opposait à celle de ses adver- 
saires, à celle du moins qu'ils affichaient pour la circonstance. 
Apulée nous le laisse seulement entrevoir, et c'est dommage. 



[j.èv toO (p'.Xoao'f oOvtOs, aXXoç 5è ttôv -rcoXXùv àvfrpcû-rcujv xaî yàp gtoXy] étipa piv xoù 

'ft/.oao'foOvTOç, é-Épa hh tùjv IShotûv, xaî xatâ/Xiaiç xaî Y'jp.vâaia xaîXoutpà xaî 77 GfXXï) 

oiaita' tov oï h pjSevî to'jtwv Siacpépovxa p.Y]Sè cXcoç ëtspov ovta twv itoXX<I>v [où)(] 

via sxetveov &ôtéov, xàv |j.'jpiâxt; etTtrj ts xaî ÏTia^z[\r\xa\. çpiXoaocpeîv. » 



ÉPIGRAMMES GALANTES \~] 



2 
PIGRAMMES GALANTES 



Nous en savons assez au moins pour comprendre le lait cl 
mesurer la portée d'un nouveau grief, de même nature que les 
précédents. 

Si la pièce à Calpurnianus était d'un esprit frivole, les méfaits 
d'Apulée ne se bornaient pas à cette peccadille et à ce jeu 
puéril : on savait de lui d'autres vers, des vers d'amour cette 
fois, et d'autant plus compromettants que c'était à deux jeunes 
gens, fils de bonne famille, qu'ils étaient adressés (9, 4oi/. r )). 

Mais qu'y a-t-il encore là de commun, demande Apulée, avec 
l'accusation de magie ? « Quid ad magica artificia, quod ego 
pueros Scriboni Laeti, amici mei, carminé laudaui?» (9, 398). 
On prétendait que ces vers étaient l'indice de mœurs inavoua- 
bles : Apulée réfutera tout à l'heure 1 cet argument. Or un cor- 
rupteur, un séducteur sans scrupules, n'hésitera devant aucun 
moyen pour parvenir à ses fins : si la persuasion n'y suffit pas, 
il aura recours aux breuvages et aux incantations qui troublent 
les sens et ôtent l'usage de la raison. En d'autres termes, le 
reproche d'immoralité fortifiait d'avance l'accusation de magie. 

Mais ce n'était encore là qu'une preuve bien indirecte et une 
présomption bien vague. L'accusateur devait avoir en vue 
quelque chose de plus précis : raisonnant sans doute comme 
tout à l'heure, il donnait à entendre que l'auteur de ces épi- 
grammes licencieuses se moquait du monde en se parant du 
titre de philosophe. 

Apulée, pour commencer, feint de se méprendre, comme il 
fait volontiers, sur la nature des faits qui lui sont reprochés. 
Car, si les explications qui précèdent sont justes, personne 
n'avait soutenu que, pour être poète, Apulée fût du même coup 
magicien. Ce raisonnement, c'est lui qui le prête à l'accusateur: 
après quoi il triomphe bruyamment. C'est avoir raison à trop 
peu de frais. 



1 ii,4io. Cf. io, 4o5 : « Habes crimen mcum, Maxime, quasi improbi comisato- 
ris de sertis et canticis compositum. » Cf. Sen. Contr. VI, 8. 



48 CHAPITRE II i/ACCUSATION. LA DEFENSE 

Ces vers, poursuit Apulée, ou ils sont bons, ou ils sont mau- 
vais. S'ils sont mauvais, c'est le poète qui est en faute, et non 
le philosophe (on voit que c'est bien ce dernier qui était mis en 
cause) ; et s'ils sont bons, où est le mal? 1 Ce sont, dites-vous, 
des vers légers, des vers libertins ? 2 Mais que vient faire ce 
reproche dans une accusation de magie ? 3 D'ailleurs, bien d'au- 
tres en ont fait autant : Anacréon, Alcman, Simonide, Sapho 
chez les Grecs ; Aedituus, Porcius, Lutatius Catulus chez les 
Romains. — Peut-être, mais ils n'étaient pas philosophes (c'est 
toujours là qu'il en revient). Pas philosophes? Et Solon ? 
Etait-il, lui, un homme grave, un philosophe? Eh bien, il y a 
de lui tel vers bien connu au prix duquel ceux d'Apulée pa- 
raissent innocents. Et Diogène? Et Zenon, le fondateur du 



1 « Fecit uersus Apuleius. Si malos, crimen est, nec id tamen philosophi, sedpoetae; 
sin bonos, quid accusas ? » (9, 398) Huvelin (Iniuria p . 434> n. 1) rapproche « mali 
uersus » de l'expression « mala carmina», prise à contre-sens par Horace (Sut. II, 1, 
83), et qui désignait en réalité des incantations funestes. « Il y aurait peut-être à rap 
procher, dit H. — ce qu'on n'a point fait à ma connaissance — ces vers d'Ho- 
race... d'un passade de Y Apologie d'Apulée (g, 3g8). Apulée, qui se défend contre 
l'accusation de magie, introduit, sans doute à dessein, une confusion dans les mots 
et dans les idées. » L'accusation aurait donc attribué un caractère magique aux 
deux épigrammes adressées à Critias et à Gharinus. On ne voit guère comment. Rési- 
gnons-nous plutôt à ne pas trouver de la magie partout. « Mali », de même que « boni», 
n'a ici qu'un sens littéraire, sans équivoque ni confusion. Ou faudra-t-il attribuer une 
action magique au blandum carmen des élégiaques (Prop. I, 8, 4o) ? L'expression 
« mali uersus » n'avait pas été employée par l'accusateur, car celui-ci, dans ce cas, 
aurait affirmé seulement que les vers d'Apulée étaient « mali », et la seconde question: 
« sin bonos, quid accusas ? » n'aurait aucune raison d'être. Apulée, comme il le fera, 
par exemple, à propos de l'achat de poissons, décompose l'accusation, de façon à en 
dénaturer le sens. Que me reprochez-vous, dcmande-t-il ? Est-ce d'être poète (fecit uer- 
sus) ? Est-ce décomposer des vers erotiques (ludicros et amatorios fecit)? Et au pre- 
mier grief il répond par un dilemme dont l'accusation ne lui fournissait point les 
termes. 

2 « At enirn ludicros et amatorios fecit. » (g, 3g8). Pour le sens de « amatorios » cf. 
78,559 si| : « amatricem cam, me magum et ueneficum...» 85, 570 : « epistulas quas 
putal amatorias. » 

3 « Num ergo haec sunt crimina mca, etnornine erratis, qui me magiae detulistis ?» 
(9, 398). Ces mots ne prouvent nullement (pie l'on établît un lien entre ces vers 
erotiques et les pratiques magiques. Apulée ne veut dire que ceci: il est accusé 
de magie (magiae detulistis) ; qu'on laisse donc dé côté des faits totalement étrangers 
à la cause. Cf. d'ailleurs i3, /ji o : « ante ipsa crimina » ; a5, 449 sq. 



ÉPIGRAMMES (i \l..\\ ils /j<) 

stoïcisme? Décidément, avec de tels modèles, Apulée n'a pas à 
rougir de ses épigrammes : il les relira plutôt devant tout !<■ 
monde. Aussi bien l'avocat de la partie adverse les a-t-il, en les 
lisant, aussi cruellement maltraitées que les vers précédents. 

Qu'y trouve-t-on à reprendre, clans ces deux épigrammes ? 
Qu'Apulée ait donné des noms d'emprunt aux deux jeunes fils 
de Scribonius Laetus? Mais apprenez que c'est là un artifice 
commun aux poètes : les élégïaques y ont tous eu recours pour 
chanter leur maîtresse,, et c'est sous le voile transparent de 
pseudonymes poétiques que Lucilius et Virgile ont célébré de 
beaux adolescents. 

A vrai dire, de cela aussi nous avons peine à croire qu'on ait 
fait à Apulée un grief véritable. Peut-être cependant entendait- 
on lui reprocher précisément de s'être en quelque sorte classé, 
en adoptant une des conventions ordinaires de la poésie ero- 
tique, à moins qu'on n'affectât d'y voir une dissimulation qui 
en disait long sur la pureté de ses intentions. Ce qui semblerait 
l'indiquer, c'est qu'Apulée, après avoir lu les deux épigrammes 
en cause, ajoute qu'un péché confessé aussi franchement ne 
saurait cacher aucune arrière-pensée coupable : « Namque 
haec et id genus omnia dissimulare et occultare peccantis, profi- 
ter i et promulgare ludentis est. » (n, l\n). 

Il se peut bien en effet que ces déclarations, un peu enflam- 
mées, il faut le reconnaître, se réduisent aux proportions d'un 
simple badinage littéraire 1 . Que si cependant l'on prétend juger 
l'homme sur les vers un peu libres du poète, il répondra avec 
Catulle (16, 5): 

Nam caslum esse decet pium poetam 
Ipsum, uersiculos nihil necesse est. 

L'empereur Hadrien lui-même, se souvenant sans doute de Ca- 
tulle, n'a-t-il pas gravé sur la tombe de son ami : « Ton vers 
était lascif, mais ton âme était chaste, lasciuus uersu, mente 
pudicus eras. » 

Le trait est assez piquant : souverain énergique et adminis- 
trateur de talent, Hadrien ne passe pas pour avoir été un 



1 Cf. les vers de Pline sur une épigramme de Gicéron à Tiron (Ep. VII, 4)- 

4 



50 CHAPITRE II — L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

homme austère. Apulée dut avoir quelque peine à réprimer un 
sourire en invoquant gravement l'exemple du divin Hadrien, 
empereur et censeur. Mais devant le tribunal d'un proconsul, 
on devait une déférence officielle à la mémoire du prince défunt,, 
père adoptif de l'empereur actuel K 

Par contre, quelle que fût l'illustration des autres noms dont 
Apulée se réclamait, il est permis de penser que, dans un 
procès criminel, ils manquaient peut-être d'autorité. Et, de fait, 
il arrive plus d'une fois à Apulée de plaider en lettré plus qu'en 
avocat. Mais ici notre homme s'amuse ; ce ne sont encore qu'es- 
carmouches sans conséquence ; et d'ailleurs, il n'était pas indif- 
férent au succès de son système de défense d'accabler l'adver- 
saire du poids de son érudition. Aussi triomphe-t-il de pouvoir, 
à tous les autres, ajouter l'exemple de son maître Platon, qui, 
lui aussi, a fait des déclarations en vers à des adolescents aux- 
quels il donne des noms d'emprunt. Sera-ce un crime à présent 
de faire ce qu'a fait Platon ? Ce n'est toujours pas Maximus qui 
jugera de la sorte. (10, 407/8; n, 4u)- Quant aux autres, 
esprits matériels et grossiers, foule ignorante et profane, ils ne 
voient partout qu'instincts bas et désirs sensuels : ils ne soup- 
çonnent pas l'amour pur du disciple de Platon, réminiscence de 
la beauté parfaite contemplée au séjour des dieux. Ce dévelop- 
pement sur les deux Aphrodite et sur l'amour platonique 2 , à 
propos de vers légèrement polissons, est pour le moins inattendu. 
Apulée est tout entier dans ces contrastes imprévus. 



LE MIROIR 

Aussi n'est-il guère surprenant que ses contemporains fussent 
choqués, et ses ennemis tentés de tirer parti de certaines contra- 
dictions entre sa conduite et sa profession de philosophie. Et 
rien n'égalait l'intransigeante rigueur de leur zèle pour la mo- 



1 Hadrien d'ailleurs était populaire dans la province d'Afrique, de même qu Anto- 
nin. Cf. Audollent, Carthage romaine p. 55 sq. 09. 

2 12, 411/2. Cf. Plat. Conu. 180 C ss. 211 B ss. Pkaedr. 2^9 B. C. 



LE MIROIR )i 

raie outragée, s'ils refusaient au philosophe jusqu'au droit de 
contempler son image en un miroir. 

Mais aussi, qui donc s'était élevé, sinon 1rs philosophes eux- 
mèmes, contre les raffinements el les artifices de la civilisation ? 
Qui donc allait répétant que la nature a pourvu à tous nos 
besoins, et qu'il suffit, pour- se mirer,du « cristal d'une fontaine » ? 
« Rerum natura fàcultatem aobis dédit nosmet i[)s< >s uidendi : 
fous cuique perlucidus aut leue saxum imaginem reddit 1 . » Ils 
n'avaient qu'à s'en prendre à eux-mêmes si la malignité de leurs 
détracteurs affectait de voir, dans la possession d'un miroir, 
l'indice d'une frivolité qui démentait leurs principes. Juvénal dit 
en parlant d'un efféminé (S, 2, 99.) : 

Ille tenet spéculum, pathici gestamen Othonis. 
Dans le Pécheur de Lucien (c. 44/5)j tous les philosophes 
prennent la fuite en apprenant qu'ils vont être jugés, et le 
Cynique, dans sa précipitation, laisse tomber sa besace, dans 
laquelle on trouve de l'or, des parfums, un miroir et des dés 2 . 
L'argument devait être classique, et aussi vieux que le reproche 
d'inconséquence, si souvent adressé aux philosophes. Sénèque a 
tout l'air de répondre à une plaisanterie courante quand il 
s'écrie : « Derideantur nunc philosophi, quod de speculi natura 
disserant. » (N. Q. I, 17, 1.) 

Or on avait trouvé un miroir chez Apulée, non point pour en 
rire, cette fois, mais au grand scandale de l'accusateur, qui 
s'était presque fait sauter les veines — « paene diruptus est » 
— à crier son indignation (c. i3-i6). 

A la vérité, il aurait pu, de cette découverte, tirer un tout 
autre parti. Les miroirs servaient en effet à de certaines pra- 
tiques divinatoires que l'on pouvait aisément faire passer pour 
des opérations magiques. C'est un mode de divination bien 
connu que la lécahomancie 3 . Apulée lui-même y fait allusion 
dans un passag-e où il assimile la divination à la magie (42, 
497). L'image révélatrice que Ton apercevait dans l'eau d'un 



1 Sen. .V. Q. I, 17, 5. 

2 Cf. R. Helm, Lucian und Menipp, p. 3o2/3. 

3 Cf. Bouché-Leclercq, Divin. I, p. 184. 33q. 



52 CHAPITRE II — L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

bassin, une surface polie était également propre à la faire 
apparaître 1 . 

On pourrait donc s'attendre à voir figurer le miroir parmi le 
bric-à-brac magique qui fait l'objet d'une longue discussion 
dans la seconde partie du plaidoyer. Il ne semble pas cependant 
qu'on eût songé à le dénoncer comme tel. Apulée ne dit rien 
qui puisse le faire supposer, et d'ailleurs, c'est seulement à 
partir du chapitre 25 qu'il répond à l'accusation proprement 
dite de magie 2 ; tout ce qui précède est consacré à la discussion 
de griefs accessoires. 

Si donc on avait reproché à Apulée la possession d'un miroir, 
c'est encore comme dénotant une vanité et un soin de sa per- 
sonne inadmissibles chez un philosophe. C'est ce que prouvent 
d'ailleurs les paroles mêmes de Tannonius Pudens : « Un philo- 
sophe avoir un miroir ! Posséder un miroir, un philosophe ! 
Habet spéculum philosophus, possidet spéculum philosophus ! » 
(i3, 4i6)- Indignation risible à coup sûr, mais dont le motif, 
si elle s'était tempérée de quelque ironie, pouvait à la rigueur 
paraître plausible. 

D'ailleurs Apulée, très probablement, ne nous dit pas tout. 
Il y avait autre chose sans doute dans la longue et virulente 
harangue (longa et censoria oratio) de Tannonius Pudens. 
C'était devant ce miroir, peut-être, qu'avant d'aller dans le 
monde ou de parler en public, Apulée embroussaillait savamment 
sa longue chevelure, ou que, comme Démosthène, dont il cite 
l'exemple (i5, 4 2I )> il répétait ses discours et réglait son geste 
et son maintien. Le miroir venait à point pour confirmer le 
reproche de coquetterie. 

Mais même alors, il n'y avait pas de quoi faire pendre un 
homme ; c'était péché véniel, et qui pouvait se passer de justifi- 
cation. Aussi, comme tout à l'heure, Apulée ne se donne-t-il 
l'air de se défendre que pour faire paraître l'ingéniosité de son 



1 Spartian. Did. Iulian. 7, 10. Paus. VII, ai, 12. La même pratique était en vi- 
gueur au moyen âge. Jean de Salisbury (qui connaît bien Apulée) parle d'un prêtre 
" qui speculariam magicam cxcrcebat », et qui se servait pour cela d'un chaudron 
poli. [Polycr. II, 28). 

2 « Aggrcdior... iam ad ipsum crimen magiae » (20, Ifio). 



AFFRANCHISSEMENT DE TROTS ESCLAVES 



53 



espril el l'étendue de ses connaissances. L<*s arguties L'amusent, 
el les sophismes ne l'embarrasseni pas. D'abord, qui dit pos- 
session ne dit pas usage : de ce qu'il a un objet chez lui, s'en- 
suit-il qu'il s'en serve? L'a-t-on jamais surpris devant son 
miroir? Mais quand même, où sérail le mal? Non seulement 
l'usage d'un miroir n'a rien de contraire à la profession <le phi- 
losophie, mais il en fait partie. Car ce qui n'est pour le vulgaire 
qu'un objet de toilette est, entre les mains du philosophe, un 
instrument d'expériences scientifiques. Ce qu'Apulée demande à 
son miroir, c'est la connaissance des lois de l'optique. Voilà ce 
que les rustres qui l'accusent ne pouvaient soupçonner. Et l'ar- 
gument par lequel ils croyaient démontrer qu'il usurpait le titre 
et la qualité de philosophe, il le retourne triomphalement con- 
tre eux. 



AFFRANCHISSEMENT DE TROIS ESCLAVES 

Jusqu'à présent nous avons pu discerner sans trop de peine 
les intentions et le point de vue de l'accusation. On voit moins 
bien, par contre, dans quel dessein, à cette place tout au moins, 
on lui avait jeté à la face sa pauvreté (c. 17-23). Qu'on lui en 
fît un grief, comme Apulée voudrait le donner à croire, fidèle à 
une tactique qui lui permet de se justifier à peu de frais, c'est 
ce qui, cette fois encore, n'est guère vraisemblable. A supposer 
même qu'on voulût seulement l'en railler ou lui en faire un 
opprobre, on ne voit pas ce que la cause y pouvait gagner. 
Peut-être pensait-on ajouter aux arguments qui précèdent une 
preuve de plus, en montrant que ce prétendu philosophe n'était 
pas si insensible à l'attrait des richesses, puisque, arrivé à Oea sans 
sou ni maille, accompagné d'un seul esclave, et n'ayant pour 
tout patrimoine que sa besace et son bâton 1 , il avait pu, au 



1 II est probable qu'il faut prendre ces expressions au figuré. V. toutefois Helm 
{Lucian 11. Menipp, p. 3iG;, qui pense qu'Apulée avait vraiment adopté la tenue du 
philosophe cynique. 



54 CHAPITRE II L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

bout de quelque temps, s'accorder le luxe d'affranchir trois 
esclaves le même jour 1 . 

Apulée, il est vrai, raille,, avec une ironie pleine d'arrogance, 
la contradiction et l'incohérence des propos de ses adversaires. 
<( Apulée, dites-vous, est arrivé à Oea avec un seul esclave ; » 
et, dans le même instant : « Apulée a affranchi à Oea trois 
esclaves le même jour. »... Comprenne qui pourra! A moins 
qu'il n'y ait encore de la magie là-dessous (17, 43o). 

Mais, en vérité, de qui se moque-t-il, et quelle idée se 
fait-il de la docilité de son public ? Gomme si ce qu'on lui 
reprochait n'était pas précisément d'avoir assez d'esclaves pour 
pouvoir en affranchir trois du coup, lui qui, la veille encore, 
n'en possédait qu'un seul. 

Aussi Apulée évite-t-il de faire allusion à l'époque où l'affran- 
chissement avait eu lieu. S'il était postérieur à son mariage, il 
n'était que trop facile de deviner la source de cette opulence de 
fraîche date. Apulée consacre toute la dernière partie de son 
discours à démontrer qu'il n'avait nul intérêt à épouser Puden- 
tilla. Ses adversaires s'efforçaient au contraire de démontrer 
qu'il faisait une bonne affaire. Il était donc conforme à leur 
thèse de le représenter comme étant arrivé pauvre à Oea. 

Lui, au contraire, veut donner l'impression qu'il était dans 
l'aisance. Aussi, après un long" éloge de la pauvreté, qui est à 
lui seul une véritable « déclamation », a-t-il soin d'ajouter que 
son père lui a laissé un patrimoine fort honnête, qu'ont un 
peu entamé, il est vrai, ses études, ses voyages et ses libéra- 
lités 2 . Ainsi, tout en évitant de paraître trop pauvre, il s'attribue 
le généreux désintéressement qui convient à un philosophe 3 . 



1 17, 429-430. Cf. la question d'Apulée (i7,43o) : « Cur potius tris seruos inopiae 
signum putares quam tris libertos opulentiae ? » Ce qui indique aussi qu'on entendait 
bien tirer argument de la richesse d'aujourd'hui opposée à la pauvreté d'hier, c'est 
qu'Apulée reproche à Emilianus un trop brusque changement de fortune (23,444), et 
semble vouloir par là lui renvoyer sa propre accusation. 

2 c. a3. «Modice imminutum» (23, 439: p. 27, 6 H.) est la leçon de mss., à laquelle 
plusieurs éditeurs ont fort mal à propos substitué haud ou non modice. Cf. d'ailleurs 
92, 584 : «...neque fortuna paenitendum ». 

3 On avait encore relevé le fait que, de son propre aveu, Apulée était moitié nu- 
mide, moitié gétule (c. 24). C'était dire qu'il était une sorte de barbare. La courte ré- 



orV.sT-r.i: qu'un MAGVS ? 55 

II 
EXERCTCE HABITUEL l>K LA MAGIE 

T 
QU'EST-CE QU'UN MAGVS ? 

Les adversaires, on le voit, ne se sont encore livré que des 
escarmouches : c'est maintenant seulement qu'Apulée en vient à 
l'accusation même de magie : « Aggredior iam ad ipsum crimen 
magiae. » (25, 45o). 

Mais d'abord, une question préalable (25, 4^-27, 454). Puis- 
qu'on parle de magie, il faudrait au moins savoir ce que ce mot 
veut dire. Se le sont-ils seulement demandé, les doctes avocats 
d'Emilianus? Un magus, dans la langue des Perses, n'est autre 
chose qu'un prêtre ; et la magie, nul ne l'ignore qui a lu 
Platon 1 , c'est la sublime et divine science que les prêtres de la 
Perse tenaient de Zoroastre et d'Oromasde, et qu'ils révélaient 
aux princes comme le privilège par excellence de la royauté. 

Le français distingue en effet le mage, ou prêtre de la reli- 
gion de Zoroastre, du magicien : en latin, l'une et l'autre notion 
était exprimée par le terme de magus. Apulée en profite pour 
essayer de créer une confusion. En fait, et sur le sens premier 
de magus, il a parfaitement raison. Mais si le nom des prêtres de 
la Perse est celui que, vers la fin de la république, on donne 
d'une façon g-énérale, à ceux que l'on appelait aussi des nenejîci, 
et auxquels on devait, dans la suite, appliquer plutôt le terme 



plique d'Apulée ne nous permet pas de mesurer la portée de ce reproche, ni d'en dé- 
terminer le rapport avec le reste de l'accusation. (On ne saurait songer ici, bien 
entendu, à l'idée, répandue chez nombre de peuplades sauvages, que l'étranger est un 
magicien et un sorcier. Cf. Frazer, Le rameau d'or, trad. fr., I, p. 23i). Après avoir 
répondu, en empruntant au cosmopolitisme stoïco-cynique un de ses lieux communs, 
que la patrie d'un homme importe peu, et qu'il n'y a que sa valeur personnelle qui 
compte, Apulée ajoute qu'il est originaire d'une illustre colonie romaine (on sait que 
c'est Madaure), où son père a exercé les plus hautes magistratures municipales. 

1 Alcib. I, 121 E. Cf. Dio Chrys. XXXVI, 4i (T. II, p. 11/12 A.) ; XLIX, 7 (T. II 
p. 95, 17 A). 



56 CHAPITRE II L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

de malefici, c'est précisément parce qu'on attribuait aux uns les 
pratiques que l'on condamnait chez les autres. 

Eh bien ! poursuit Apulée, admettons avec le vulgaire que le 
magus tienne, de son commerce avec les dieux, la puissance 
d'accomplir des prodiges et d'enchaîner les choses à sa volonté 
par la vertu des incantations : comment ose-t-on s'attaquer à 
quelqu'un d'aussi redoutable ? Traîner un tel homme en justice, 
c'est montrer qu'on ne croit pas à ce dont on l'accuse. 

L'inconséquence qu'Apulée signale en passant a été souvent 
relevée à l'occasion des procès de magie et de sorcellerie : s'il 
est vrai que le magicien ait le pouvoir qu'on lui prête, comment 
peut-on s'imaginer qu'on aura prise sur lui ? La magie four- 
nissait bien des armes contre la magie. Plus tard, le christia- 
nisme eut, contre les démons, la ressource de l'exorcisme : 
opposant rites à rites et formules à formules, il faisait appel à 
la puissance divine pour conjurer et mettre à néant la puissance 
de Satan. Mais se servir contre le magicien, ouvertement et au 
grand jour, des moyens ordinaires de la justice humaine, c'était, 
semble-t-il, lui dénier le pouvoir même pour l'usage duquel on 
le punissait. L'esprit populaire ne se met guère en peine de 
semblables manques de logique ; et d'ailleurs, la contradiction 
est moins forte qu'elle n'en a l'air au premier abord : le magi- 
cien ne pouvait exercer son art en dehors de certaines condi- 
tions déterminées et sans le secours de certains moyens maté- 
riels, dont la privation le laissait désarmé. 

A la notion vulgaire de magie, Apulée en substitue donc une 
autre : la magie n'est, à le bien prendre, que la forme la plus 
haute de la philosophie. L'accuser de magie, c'est lui reconnaître 
la qualité de philosophe. 

Reste à savoir si le raisonnement ne pourrait pas se retourner 
contre lui. Qui dit magie, dit philosophie? Soit, aurait-on 
pu lui répondre, nous retenons cet aveu, et nous serons en 
droit de vous demander s'il n'y aurait pas lieu de renverser les 
termes, et si le philosophe tel que vous le concevez ne serait 
pas précisément une manière de magicien. 

A quoi bon d'ailleurs ces querelles de mots? Ce n'est pas sur 
des mots qu'Apulée doit être jugé, mais sur des faits. Sans 



LES FAITS 07 

doute. Mais il est des mois qui perdent un homme plus sûre- 
ment que les faits les mieux établis. Les mois sont des magiciens 
puissants, contre lesquels leurs propres armes sont souvent les 
plus efficaces. De plus, un procès de magie ressemble beaucoup 
à un procès de tendances. Apulée se rend bien compte que les 
actes qui lui sont imputés seront innocents ou criminels suivant 
les intentions qu'on lui prêtera et l'interprétation qu'on eu 
donnera. Or on interprète la conduite d'un homme d'après l'idée 
qu'on se fait de lui, et l'idée qu'on se fait de lui dépend en 
grande partie de l'étiquette qu'on lui impose. Il importait donc 
à Apulée, non pas seulement d'établir ses droits au titre de 
philosophe, mais encore de détruire la présomption défavorable 
que l'emploi du terme de magicien risquait de créer dans l'esprit 
du juge, antérieurement à tout examen des faits. 



2 

LES FAITS 

Ces faits sont de deux sortes : d'une part, une série de malé- 
fices sans rapport avec le mariage d'Apulée, et, d'autre part, — 
c'est le point capital — l'ensorcellement de Pudentilla. De là, 
après les questions préliminaires qui remplissent près du pre- 
mier tiers de Y Apologie, deux autres parties, correspondant 
probablement à une division semblable dans le réquisitoire. 

Cette discussion, il faut le reconnaître, finit par devenir fasti- 
dieuse et écœurante, moins d'ailleurs par la faute d'Apulée que 
par celle de ses ennemis. Tout ce que la malignité soupçon- 
neuse et la jalousie venimeuse d'une petite ville va recueillir 
avidement, jusque dans les rangs de la plus basse valetaille, 
de commérages et d'ineptes racontars ; tout ce qu'ont coutume 
d'enregistrer les rapports de police ; tout ce qu'une sagesse 
inculte et bornée trouve à gloser sur la conduite de quiconque a 
le malheur de trancher sur la médiocrité générale, l'accusation 
l'avait accumulé comme à plaisir. Mais il n'est pas jusqu'à ces 
fadaises qui n'offrent quelque intérêt, parce qu'elles nous laissent 
deviner de la physionomie du procès, et par les indications 



58 CHAPITRE II L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

qu'elles nous donnent sur les mœurs et l'esprit des gens de 
condition moyenne dans une province de l'empire romain. 
D'ailleurs, ces accusations ont pour nous le mérite de provoquer 
de la part d'Apulée des révélations souvent curieuses sur son 
propre compte, et des aveux involontaires dont les réticences 
même ne sont pas ce qu'il y a de moins instructif. 

Car l'absurde, en cette affaire, côtoie parfois le vrai, et l'on 
ne parvient pas toujours, en écoutant Apulée, à se défendre de 
l'impression que l'adversaire y a presque vu clair et n'a pas été 
loin de rencontrer juste. 



ACHAT DE POISSONS 

Rien de plus ridicule, semble-t-il, que la première preuve de 
magie alléguée par l'accusation. Apulée affecte de la juger telle, 
ce qui ne l'empêche pas de consacrer, à la réfutation de ce seul 
argument, douze chapitres (29-4 ij sur cent -trois dont se compose 
son discours. 

En deux mots, voici l'affaire : Apulée, disait-on, avait acheté 
à des pêcheurs certains poissons, dont il se servait pour des 
opérations magiques. A quoi l'accusé répond en substance : 
i° Jamais magicien, dans ses enchantements, n'a eu recours à 
des poissons (ce qu'il s'efforce d'établir à grand renfort de 
citations poétiques) (c. 3o. 3i). 2 A supposer que des poissons 
soient employés en magie, on peut en avoir sans être magicien 
(c. 32). 3° S'il cherche des poissons, c'est en vue d'expériences,, 
à titre de savant et de médecin (c. 36-4 1). H termine donc, 
comme à propos du miroir, en retournant l'argument contre ses 
adversaires, dont l'ignorance, une fois de plus, s'est montrée 
complètement étrangère à ce qui fait la supériorité du philosophe. 

Tout cela, semble-t-il, est simple, plausible, et devrait suffire. 
Les recherches scientifiques d'Apulée avaient paru suspectes et 
avaient fait crier à la magie. Mais ces expériences mêmes pro- 
clament son innocence. Toute autre explication paraît su- 
perflue. 



a<:ii \ i DE POISSONS 5o 

Si Apulée s'attarde à de plus amples développements, c'est 
que, de sou côté, l'accusation étail entrée dans des détails plus 
circonstanciés. Comment ses preuves étaient-elles groupées, 
comment ses arguments s'enchaînaient-ils? Non seulement 
Apulée ne le dit pas, mais il cherche manifestement à le dissi- 
muler. Par un procédé qui lui est familier, il disloque, il 
émiette l'argumentation do l'adversaire, el met aisément à néant 
chacune des preuves ainsi isolées, moins préoccupé de con- 
vaincre par de solides raisons que d'étourdir ses auditeurs en 
les traînant à sa suite, sans leur laisser le temps de souffler ni 
<ie se reconnaître, dans un dédale de raisonnements captieux. 
Mais la souplesse d'esprit du trop ingénieux sophiste a beau 
n'être jamais prise en défaut, on sent percer par moments un 
certain embarras : manifestement, l'affaire des poissons l'en- 
nuie. 

Et d'abord, il y a dans sa réponse une inexactitude maté- 
rielle. N'en déplaise aux poètes dont il invoque le témoignage, 
les poissons pouvaient jouer un rôle dans les opérations 
magiques. 

Héphestion rapporte que dans le corps d'un certain poisson 
se trouvait une pierre nommée dmsiQforjÇ, qui servait à com- 
battre l'action des philtres l . Aristote mentionne l'usage fait en 
magie de la rémora {s%svrj'iç) 2 . Elien 3 parle d'un poisson qu'il 
appelle belette de mer (eïrj ô'ar xcà î%&vç ycclrj), et dont les 
vertus, bien connues des pêcheurs épirotes, étaient utilisées en 
magie amoureuse comme celles de son homonyme la belette ter- 
restre. Bien plus, l'un des poissons dont Apulée va nous parler 



i « liàvâ oaavf v/d-'jv elvat ftaXâsatov xyjtwSyj, ojjloiov t<I> Flavl xatà tïjv o'iiv ' èv 
tgÔtu) XtO-ov eûpîaxsaB'ai, tov iorspîrnv, ov sîç rjXiov refrév-a àvaiccfa&ai. icoterv 8è xal 
irpôç cpîXTpov. » (Photias 190, 4o3 R.) 

2 « v E<jti 8' î^&ûSiov tt x(ï)v Tsrpaîojv, xaXoùoî Ttvsç èysvif|î8a, xaî -/oeuvrai tiveç 
<xùtùiitpôç Sixaç xat tptXxpa. » [Hist. an. Il, 14, 4). Cf. Plin. N. H. IX, 79. 

3 Nat. an. XV, 11. « Xpôwrat 8' aùt^ sç rà oaota àXiîîç oaot xaràtO'jç'HTtîipwTaç 
cpapjjLaxôûooat icovrjpolxai oÙtoi aocpiarai xaxù>v. » Cf. supr. (ibid) : « <ï>aa'. 8è xal ôp^eiç 
yaXfjs Y'jvaixî xat' Ètci(3ooXt)V >j éxo'iarj TtepiacpfrsvTaç èuîcr^eiv roù sn arjTÉpa yiviafrott, 
"XOM àvaUTsXXeiv txî^£u)c. » — La mustela marina est nommée dans les vers d'Ennuis 
cités par Apulée (3g, 484)- 



60 chapitre il — l'accusation, la défense 

ici même, le lepus marinus, avait des propriétés magiques 
redoutables l . 

Apulée, qui avait lu les auteurs grecs d'histoires naturelles, 
Aristote, Théophraste, les OrjQiaxd de Nicandre (4i, 494)? Pline 
l'Ancien peut-être, devait être au courant de ces détails; et, 
dans ce cas, le parti pris d'induire en erreur serait l'indice 
d'une certaine inquiétude. Mais passons : qu'il mente ou qu'il se 
trompe, l'accusateur, sans doute, ne se mettait guère en peine de 
savoir si l'on reconnaissait généralement aux poissons des pro- 
priétés magiques, ni s'ils étaient, en magie^ d'un usage cou- 
rant. Apulée seul était en cause : il avait acheté des poissons, 
et ces poissons étaient destinés à des opérations magiques. Ou 
sinon, qu'en voulait-il faire ? Cette question, Apulée déclare 
très justement qu'il n'a pas à y répondre : c'est à l'accusateur 
qu'il incombe de faire la preuve. 

Reste à savoir si celui-ci ne s'y était pas efforcé. 

Apulée demande d'abord en raillant : « Sur quoi prétendez- 
vous fonder vos soupçons ? Sur ce que ces poissons m'ont été 
fournis par des pêcheurs? Il fallait apparemment prendre un 
menuisier ! Ou sur ce que je les ai payés? Sans doute, pour les 
manger, je les aurais eus pour rien! » (29, 4^7). On pourrait 
être tenté de croire, pour peu qu'on ait suivi Apulée depuis le 
commencement, que ce sont encore là questions saugrenues 
d'homme qui feint de ne pas comprendre, et prête à ses adver- 
saires des sottises qui lui assurent un succès facile. Ce serait 
une erreur. Ce qui parait ressortir des explications volontaire- 
ment confuses d'Apulée, c'est que l'accusation avait vraiment 
insisté, comme y attachant de l'importance, sur le fait que ces 
poissons avaient été achetés. Et il faut croire que l'argument 



1 «Non sunt minus mira quae de lepore marino traduntur. Venenum estaliisin potu 
aut cibo datus, aliis ctiam uisu, si quidem çrauidae, si omnino adspexermt feminam ex 
eo génère dumtaxat, statim nausiantet redundatione stomachi uitium fatentur ae deinde 
abortum faciunt... Homines quibus impactus est piseem oient, hoc primo argumento 
uenefîcium id deprehenditur. Cetero moriuntur totidem in diebus quot uixerit lepus, 
incertique temporis uenefîcium id esse auctor est Licinius Macer. »(Plin.7V. H. XXXII, 
H. 9). — D'après les médecins du 17 e siècle, « la vue ou même l'odeur du lièvre marin 
tuait l'individu le plus robuste ». (« La petite histoire », Temps, n décembre 1907). 



ACHAT DE POISSONS 6 I 

n'était pas sans portée, car il y revient. < >ù sont-ils, les pécheurs 

4 ] u i lui ont vendu des poissons? On serait bien «mi peine de los 
montrer: ils n'ont jamais existé 1 . Il ajoute que son esclave 
Thémison lui a apport*' de lui-même un des poissons en 

question (33, 471). Bref, il ne veut pas qu'il soit dit qu'ils ont 
été achetés. 

Et l'on voit bien pourquoi : s'il les avait pavés cher, c'est 
donc qu'ils étaient bien rares 2 ? Et s'il y tenait tant, c'est donc 
qu'ils avaient quelque vertu particulière? Aussi Apulée avoue-t-il 
bien que, toujours par désir de s'instruire, il est à l'affût de 
poissons rares, et qu'il demande à tout le monde, tant à ses 
amis qu'à des pécheurs, de lui en procurer (ibid.); mais pour 
les poissons désignés dans le réquisitoire, c'est un fretin vulgaire 
et de vil prix, que la mer abandonne en tas sur la plage, et que 
personne n'aurait l'idée de payer (34; 35, 474/5). 

Car l'accusation ne s'en était pas tenue à des généralités, 
elle avait précisé et donné des noms : les préférences d'Apulée, 
dans le choix des poissons, trahissaient évidemment quelque 
arrière-pensée coupable. Mais, s'il faut l'en croire, ses adver- 
saires n'avaient guère eu la main heureuse. D'une part, en 
effet, ils avaient appelé lepus marinus le poisson que Thémison 
avait apporté à son maître : grave erreur ! Le lepus marinus, 
Apulée cherchait depuis longtemps à se le procurer, et, sur ce 
point, leurs renseignements étaient exacts. Mais il ne l'avait pas 
encore trouvé, et le poisson faussement désigné de la sorte 
présentait des particularités singulières qui ne lui avaient pas 
permis jusque-là de l'identifier (33, 471 ; 4o> 49^)- 

Laissons donc là le lièvre de mer, suspect à la fois pour sa 
rareté et pour les propriétés magiques qu'on lui attribuait : 
mais pour les deux autres poissons qu'on prétendait avoir servi 
à des opérations magiques, le cas était plus délicat. Ils portaient, 
ceux-là, de ces noms, naïvement obscènes, qu'une ressemblance 



1 « Quos tamen nullos ad testimonium produxere, quippe qui nulli fuerunt. » {39, 
458). 

2 « Videamus... quae fuerint piscium gênera tam necessaria ad habendum tamque 
rara ad repperiendum, ut merito statuto praemio quaererentur. » (33, 47 0« 



62 CHAPITRE II L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

plus ou moins frappante suggère à l'imagination populaire, pour 
désigner certains animaux ou certaines plantes ; et Tannonius 
Pudens avait éprouvé, à les nommer, une angoisse comique. 
Pour l'un, dont le nom était synonyme d'organe viril, il s'était 
tiré d'affaire tant bien que mal ; mais pour l'autre, désespérant,, 
à en croire Apulée, de trouver dans son vocabulaire un terme 
convenable, il avait eu recours, pour se faire entendre, à un 
passage tiré des œuvres de l'accusé lui-même, et où celui-ci, 
décrivant une statue de Vénus, avait dit entre autres : « Inter- 
feminium tegat et femoris obiectu et palmae uelamento. 1 » En- 
core une obscénité à l'actif du grave philosophe ! 

Comme si un langage décent, répond Apulée, pour parler 
d'objets même bas, ne valait pas mieux qu'une maladresse de 
mauvais aloi à désigner des choses honorables, quand il était si 
facile de trouver le mot propre. Car, en réalité, l'embarras de 
Tannonius Pudens venait moins, semble-t-il, d'un scrupule de 
convenance, que de l'absence d'équivalents latins à des noms 
grecs ou puniques. Ces équivalents, Apulée les lui fournit chari- 
tablement : aussi bien met-il sa gloire, comme nous le verrons, 
à avoir le premier traduit en latin toute une série de termes scien- 
tifiques, dont seule la forme grecque était usitée jusque-là. 
« Veretilla » et « uirginal » : voilà comment, en bon latin, et sans 
tant de façons, il fallait appeler les animaux marins dont on ac- 
cusait Apulée d'avoir fait un emploi coupable. 

Mais pourquoi tant d'affaires à propos de ces noms, et que 
prouvaient-ils? L'accusation ne s'était pas contentée de dire qu'A- 
pulée avait eu recours aux vertus magiques des poissons, elle 
avait spécifié qu'il s'agissait de charmes d'amour 2 . Et voilà pour- 
quoi il avait choisi à dessein ces animaux à noms fâcheux 3 . Cette 



i 33, 472. Cf. Met. II, 17. Notons en passant le goût d'Apulée pour les descriptions 
d'objets d'art, qui étaient à la mode chez les Grecs de son temps. (Apol. 63, 534/5. — 
Flor. i5, 5i ss.) 

2 « Quid enim competit ad amoris ardorem accendendum piscis etc. » (3o, 458). 
«... ab aestibus fretorum ad aestus amorum...» (3i,468). 

3 « Et fortasse an peracute repperisse uobis uidebamini, ut quaesisse me fingeretis 
ad illecebras magicas duo haec marina, ueretillam et uirginal. » (34, 473). « Posse di- 
citis ad res uenerias sumpta de mari spuria et fascina propter nominum similitudi- 
nem. » (35, 475). 



ACII VI DE POISSONS 63 

fois noire homme a beau s'efforcer de railler : il n'esl pas loin 
de s'échauffer pour- de bon. Ses adversaires «mi on! menti : il esl 
faux qu'il ail acheté Les animaux dont ils parlent. Mais surtout, 
comment ces poissons auraient-ils pu servir à assurer le succès 
d'entreprises galantes? N'est-il pas insensé de conclure d'une 
similitude de noms à un rapport réel 1 ? autant dire qu'on prend 
un peigne marin pour arranger sa chevelure, un poisson volant, 
pour attraper des oiseaux, un sanglier de mer pour chasser les 
monstres des forets, des crânes marins pour évoquer les morts ; 
autant se servir, à ce compte, de cailloux pour guérir la pierre, 
de testaeés pour les testaments, de cancres contre le cancer, et 
d'algues comme remède aux frissons de la fièvre (alga ad quer- 
cerum) (34 sq.). 

C'est parler d'or, ces jeux de mots sont absurdes; mais la 
magie est faite d'absurdités de ce genre. Elle repose sur l'idée 
de causalité, mais une causalité à elle^ qui n'est pas toujours fon- 
dée sur l'expérience, et encore moins sur la logique. L'axiome en 
vertu duquel le semblable eng-endre le semblable, expression d'une 
croyance universellement répandue, est trop connu pour qu'il 
soit nécessaire d'y insister. C'est un principe fondamental de la 
magie dite sympathique que l'effet ressemble à la cause qui l'a 
produit*. Mais ce rapport peut être tout extérieur, et cette simi- 
litude toute verbale ; il suffit même que de l'un à l'autre, — d'un 
acte, par exemple, ou d'un engin donné, à l'acte qu'il s'agit de 
provoquer — s'établisse sans trop de peine le lien d'une simple 
association d'idées. D'autre part, en vertu d'un principe tout voi- 
sin du premier, posséder une parcelle d'un objet assure une 
influence sur l'objet lui-même 3 . L'image, elle aussi, d'un être ou 
d'un objet, a une vertu évocatrice, et donne prise sur cet être ou 
sur cet objet 4 . En effet, «l'image est à la chose ce que la partie 



1 « An quicquam stultius quam ex nominum propinquitate uim similem rerumcon- 
iectam ? » (34,473). 

2 Frazer, Le rameau d'or, trad. IV. I p. 4- 5. 

3 id. ibid. 

* V. Salomon Reinach, L'art et la magie (L'Anthropologie, 1903, p. 207 ss. = 
Cultes, mythes et religions, I p. 120 ss.) « l T ne peinture, une sculpture représentant 



64 CHAPITRE II L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

est au tout... Mais... ce n'est pas simplement la notion d'image 
qui fonctionne ici. La similitude mise en jeu est, en effet, toute 
conventionnelle; elle n'a rien de la ressemblance d'un portrait. 
L'image et son objet n'ont rien de commun qui les associe... On 
peut d'ailleurs se passer d'images proprement dites ; la seule 
mention du nom ou même la pensée du nom, le moindre rudi- 
ment d'association mentale suffit pour faire d'un substitut arbi- 
trairement choisi... le représentant de l'être considéré 1 . » Et de 
même, un objet n'ayant avec un autre de commun que le nom 
pourra être le représentant de cet autre. 

Ce mode d'assimilation était d'une application particulièrement 
fréquente en médecine 2 : médecine et magie sont deux rameaux 
issus d'un même tronc. La thérapeutique par calembour a fait 
des guérisons sans nombre. Tantôt le nom du remède présente 
quelque analogie avec celui du mal qu'on se propose de guérir, 
comme dans cette recette de Marcellus de Bordeaux (VIII, 128) : 
<( Ad oculos scabros... saluber est scarabaeus pilosus. » Apulée 
raille, comme étant le comble de l'absurdité, le raisonnement d'après 
lequel on se servirait de cailloux pour guérir la gravelle. Ne savait- 
il donc pas, lui qui était médecin, qu'on recommandait, dans les 
cas de ce genre, un remède tout semblable ? C'est Pline qui nous 
l'apprend : « Eiectus lapillus calculoso alligatus supra pubem 
leuare ceteros dicitur ac iocineris etiam dolores 3 . » Parfois aussi 
le jeu de mots reposait sur une similitude de son entre le nom 
de l'agent de la guérison et le terme désignant l'action qu'il était 
censé exercer. Les habitants d'Ariminum appliquaient du ré- 
séda comme remède aux abcès et aux inflammations de la peau, 



des animaux comestibles assurait le succès de la chasse ou de la pêche non moins 
que les harpons barbelés ou les sagaies. » On sait que la découverte, dans une ca- 
\ ci-ne de l'Ariège, de dessins représentant sept bisons entourés de flèches, a apporté 
une confirmation nouvelle à cette théorie. Cf. C. H. de l'Acad. des Inscr. 19 octobre 
1906. 

1 Hubert et Mauss, Esquisse d'une théorie gèn. de la magie, p. G6. 

2 Cf. Heim, Incantamenta p. 484 ss. 

3 N. H. XXVIII, 4a (cf. 212). Wellmann '(Hermès XLII, 1907, p. G22) rapproche 
Galien XII, 290 : « Tewàrai 8s xai 6 èv /•jatet Xiôoç, ûzsp ou ~i\z; eypa^av œ; î'iusîv 

OT'. OpUTlTîl XÎ&O'JÇ TO'JÇ èv X'JdTSl. » 



ACHAT DE POISSONS 65 

en prononçant une formule qui commençai! par ces mois : « Ré- 
séda, morbis reseda l . » Les agriculteurs connaissaient des re- 
celtesduméme genre. C'est ainsi que, pour détruire l'orobanche, 
qu'on appelait en grec o<mçofo f iûv, on disposait en quinconce des 

oirio(<x((, sur lesquels on avait dessiné à la craie Hercule étouf- 
fant le lion de Némée*. 

Il n'est donc pas surprenant que la magie amoureuse eût re- 
cours à des objets évoquant d'une façon quelconque, et par voie 
d'association, l'idée de sexe. Pour reprendre un exemple déjà 
cité, les testicules d'une belette étaient portés en guise d'amu- 
lette, pour empêcher la conception et supprimer le désir 3 . Il ne 
faut pas oublier, en effet, que l'amour est presque toujours con- 
sidéré par les anciens, sous sa forme la plus matérielle, comme 
un trouble des sens, un véritable état pathologique. C'est ce que 
rappellent en particulier, pour ne rien dire des textes littéraires, 
les formules d'incantation : il y est moins question de senti- 
ments que d'actes 4 . De là l'usage si répandu des philtres. Nous 
touchons ici à cette limite incertaine où la médecine et la magie 
ne se distinguent plus nettement : un breuvage d'amour modifiait 
l'état physiologique et mental du patient 5 à la façon d'un remède 
ou d'un poison, et, inversement, on se représentait les aphrodi- 
siaques ou leurs contraires comme agissant à la façon de charmes 
magiques pour produire l'amour ou l'aversion. 

On voit du même coup, pour en revenir à Apulée et à ses 
poissons, que ce n'était pas sans raison qu'on insistait sur des 
noms. Les formules, les paroles, les noms avaient une influence 
toute-puissante, et qui, dans les incantations, s'exerçait indé- 



i Plin. N. H.XXVU, i3i. 

2 « Eî 8s ftéXeiç [xt]8' oXu)ç çavyjvai tgcÛtïjv djv j3oTûtvï]v, Xa(3(ov iïsvts oaxpa/a 
ÇojypâcpYjaov èv aÛTOtî oraô xpY]Tapîo'j rj à-rcô àXXou xivôç Xeuxoû tgv 'HpaxXsa TwViyovta 
Xéovxa xat àzo&où èv zaXç ywviaiç xat xarà aéao'j. » (Geopon. II, l\2, 2). 

3 Aelian. N. A. XV, ti (I, p. 3 7 5, 23 Hercher). 

* Cf. par exemple Wessely, Z. P. p. 53, 1. 35i ss : « Mïj (3iVY]&r)Tco, [j.tj ituyio^tto, 
p.ï]8s -npoç T^SovYjv -rcotYJoyj p.îT àXXo'j àvSpôç il jjlvj jast s-aoù (jlovo'J toù 8sTvoç, tva [aï] 
8ovtj&^ -q 8sîva p.Y]TS ittetv [ay^ts tpaysiv, |J.yj OTspyêiv, [jly] xaptôpslv, [jltj eùoTafrijaai, 
p.Yi uiivou xu^etv rj Sstva sxtôç èuou toO SsIvo*. » 

5 Cf. Apol. 80,562. 

5 



66 CHAPITRE II L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

pendammeiit même d'une signification précise 1 . Ici, le nom joue 
le rôle de l'image évocatrice. Peu importait en somme que les 
poissons comme tels eussent ou non des propriétés magiques. 
Ce qui conférait à ceux dont il était question une vertu efficiente, 
ce n'était pas leur qualité de poissons, c'était leur nom. 

Mais nous pouvons tenter d'aller plus loin et de préciser da- 
vantage. On donne [en français le nom de pucelage à un petit 
coquillage de l'espèce des porcelaines : le nom se passe de com- 
mentaire 2 . Or la représentation des parties sexuelles, soit de 
l'homme, soit de la femme, était un des moyens les plus usités 
pour détourner le mauvais œil, et, d'une façon générale, pour 
combattre les influences^ funestes 3 . Mais tandis qu'on voit très 
fréquemment le phallus employé comme dnoxqÔTiaiov ', l'organe 
féminin était ordinairement figuré sous une forme moins réaliste, 
et remplacé par un substitut de nature à en évoquer l'idée 4 : 
une femme nue 5 , une main faisant le geste bien connu de la 
« figue » 6 , ou encore le coquillage dont il vient d'être question 7 . 
Ne serait-ce pas ce^même coquillage, la xoiçiri] des Grecs, qu'A- 
pulée appelle « uirginal », et que Tannonius Pudens avait désigné 
en empruntant à l'accusé l'expression d'« interfeminium » z ? 8 
Et s'il s'agissait d'emblèmes de cette sorte, comment s'étonner 
que les~poissons d'Apulée parussent suspects? 

Car si, à l'exemple d'Apulée, nous nous sommes servis jusqu'à 



1 Cf. Heim, Incantamenta, p. 465. 

2 C'est presque certainement le même que [celui qui se nomme en grec ^oip(vy) 
XoTpo; (comme en latin porcus : cf. Varro, R. R. 2, 4, 10) désigne parfois les parties 
sexuelles de la femme. Il est pris fréquemment dans ce sens parles comiques. 

3 Jahn, Boeser Rlick, p. 67 ss. (avec les planches correspondantes). Sittl, Gebaerden 
p. 121 ss. — Cf. le double sens de fascinum, qu'Apulée rappelle indirectement 35, 
475 : « Posse dicitis ad res ucnerias... spuria et fascina. » 

4 Jahn, ibid. p. 79 ss. 

6 id. ibid. p. 80. 93. Heim, Incantamenta, p. 57. 

6 Jahn /. /. Cf. Ouid. Fast. V, 433 : « Signaque dat digitis medio cum pollice 
iunctis, Occurrat tacito ne leuis umbra sibi. » 

7 Jahn /. /. et pi. V, 6. 

8 « Si ego de Veneris statua nihil dixissem neque interfeminium nominassem, qui- 
bus tandem uerbis accusasses etc. » (34, 473). 



ACHAT DE POISSONS 



67 



présent «lu terme de poissons, il < i si probable cependant qu'il 
faut donner à pisces un sens plus large. On trouve, dit-il, en 
quantité sur la plage ce qu'à en croire ses adversaires, il a payé 
si cher : « Haec enira friuola quae nom inastis pleraque in lito- 
ribus omnibus congestim efaceruatim iacent et sine ullius opéra 
quamlibetleuitermotis flucticulisultro foras euoluuntur. » (35, /| 7 A ) 
Voilà qui s'applique à des coquillages beaucoup mieux qu'à des 
poissons. Quelques lignes plus haut, d'ailleurs, Apulée avait dit, 
employant une expression plus vague : « duo haec marina, uere- 
tillam et uirginal. » On voit que par pisces il faut entendre toute 
espèce d'animaux de mer, qu'il s'agisse de poissons, de crusta- 
cés ou de mollusques. 

Mais on objectera peut-être que les images et les emblèmes 
dont nous avons parié étaient des moyens de défense, des 
(IrrorQOTKxia ou des (fvXaxrrjçia. Pour Apulée, il s'agissait évidem- 
ment de pratiques devant avoir un effet positif. D'accord. Mais 
le même objet pouvait servir soit à combattre une influence, 
soit à en exercer une. C'est ainsi qu'on rencontre assez fréquem- 
ment, comme amulette, l'image d'un lézard on d'une salaman- 
dre; la peau du lézard était usitée en médecine 1 ; la salamandre 
enfin est du nombre des animaux que l'on faisait entrer dans la 
composition de philtres amoureux 2 : mais il convient de remar- 
quer que le nom de aavqa s'applique tant au lézard qu'à la sala- 
mandre 3 . Une fois qu'un objet passe pour avoir une vertu magi- 
que, cette vertu peut s'exercer de façon différente dans des cas 
différents. Et peu importent alors les conceptions premières par 
lesquelles cette action s'explique. 

Assurément, le choix d'Apulée pouvait n'être dicté par aucune 
arrière-pensée suspecte. Il n'en reste pas moins que les « pois- 
sons », objet de cette discussion, étaient utilisés, selon toute 
apparence, à titre de symboles magiques. Et une fois qu'on y 
attachait une signification magique, leur forme aussi bien que 



1 Apul. Apol. 5i,Î5ii. Plin. N. H. XXX, 87 ss. 

2 Theocr. II, 58. 

3 V. d'ailleurs encore, sur le rôle des lézards en magie, l'oracle cité par Porphyre 
(Euseb. P. E.V, 12, 1) v. 2 sq. — Plin. N. H. XXIX, 7 3 ; XXX, 141. 



68 CHAPITRE II L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

leur nom devait leur faire attribuer une efficacité particulière 
en magie'amoureuse. 

Quoi qu'il en soit, et en dépit des railleries d'Apulée, le 
raisonnement de ses adversaires était conforme aux idées du 
temps : on ne saurait prétendre que, comme il cherche à nous en 
donner l'impression, l'accusation ne tînt pas debout. 

Gela ne veut pas dire, bien entendu, qu'elle fût justifiée en 
fait. Apulée, pour son compte, lui oppose un démenti formel. 
Mais devons-nous le croire sur parole ? Plus l'accusation était 
gênante, plus il avait intérêt à nier : qui nous garantit qu'il 
dit vrai? L'avons-nous vu si scrupuleux jusqu'à présent? 

4- 

MÉDECINE ET MAGIE. 

Nous n'en avons pas fini, d'ailleurs, avec l'« argument pois- 
sonnier, piscatorium argumentum » (1^2, l\$5). En terminant, 
d'un air négligent, et comme une chose dont il s'aviserait au 
dernier moment, Apulée signale une contradiction dans les 
affirmations de ses adversaires : à la date où l'on voudrait faire 
croire que, pour séduire une femme, il a eu recours à la vertu 
magique d'animaux de mer, il voyageait en pleines terres, dans 
les montagnes de Gétulie^ en quête sans doute de poissons 
laissés là par le déluge de Deucalion (4^ 494)- 

Mais alors, l'accusation ne s'était pas contentée de dénoncer 
d'une façon générale des opérations de magie amoureuse ? Elle 
avait relevé un fait précis : Apulée avait essayé sur une femme 
ses talents magiques ; et voilà pourquoi, sans doute, il avait eu 
besoin de ces poissons, qu'un nom trop significatif prédestinait 
à pareille besogne. Jusqu'à présent il n'en a soufflé mot. Et 
quand enfin il se décide à y faire allusion, ce n'est pas pour dis- 
cuter le fait, mais pour invoquer un alibi. Réfutation insuffisante : 
la date ne prouverait rien, l'action magique pouvant s'exercer 
hors de la présence du magicien. Qui sait même si l'on n'avait 
pas insinué que ce voyage avait été imaginé bien à propos, et 
pour détourner les soupçons? 



MÉDECINE ET MAGIE 69 

Tout se ramenait donc à une question de fait : si l<\s faits 
étaient reconnus exacts, les choses pouvaient prendre pour 
Apulée une mauvaise tournure. La loi avait pour la magie 
amoureuse des rigueurs particulières 1 , et ce précédent était de 
nature à créer, en ce qui concerne l'ensorcellement de Puden- 
tilla, une présomption accablante pour l'accusé. 

Pour pouvoir juger de la valeur de cette nouvelle accusation, 
il faudrait savoir sur quelles preuves elle se fondait, quels té- 
moignages elle invoquait. Ces preuves, ces témoignages, nous 
ne les connaissons pas, et seul l'embarras que révèle la défense 
d'Apulée pourrait faire supposer qu'ils n'étaient pas sans force. 
Mais ce n'est pas sur une simple impression que nous avons le 
droit de décider s'il était innocent ou coupable. Pour lui^ il se 
contente de nier, et, s'il n'est pas prouvé qu'il dise vrai, il ne 
l'est pas davantage qu'il mente. 

Notons cependant, parmi ses dénégations, un aveu qu'il laisse 
échapper chemin faisant, et qui vaut la peine d'être retenu. S'il 
est à la recherche de poissons rares, c'est pour les disséquer : 
il agit donc par curiosité scientifique (4i, 493 ; 4°? 49 2 )- 
Mais cette raison n'est pas la seule : Apulée, qui se pique de 
médecine, nous apprend qu'il trouve dans le corps des pois- 
sons des vertus salutaires. Connaître les remèdes, est-ce être 
magicien ou médecin ? Les appliquer, non par esprit de lucre, 
mais pour rendre service, y a-t-il rien de plus digne d'un phi- 
losophe? (4o, 491)- 

Non, rien, assurément, et le raisonnement est irréfutable. Mais 
rapprochées du contexte, ces déclarations inspirent quelque 
inquiétude. Apulée poursuit immédiatement en écartant une 
objection. Pourquoi, lui demande-t-on, si ce n'est dans une in- 
tention coupable, a-t-il disséqué le poisson que lui a apporté 
Thémison? — « Eh, n'ai-je pas dit à l'instant, répond-il^ que je 
cherchais à m'instruire de l'anatomie de ces bêtes? Ce n'est pas 



1 Cf. God. Theod. IX, 16, 3 (loi de Constantin, mais dont les dispositions ne sont 
nouvelles qu'en ce qu'elles précisent la distinction entre les actes illicites et les prati- 
ques permises) : « Eorum est scientia punienda, et seuerissimis merito leçibus uindi- 
canda, qui ma<;'icis adcincli artibus, aut contra hominum moliti salutem, aut pudicos 
ad libidinem defixisse animos detetrentur. » 



70 CHAPITRE II L ACCUSATION. LA DEFENSE 

le premier poisson que j'examine ainsi. Reprocherez-vous à un 
philosophe ce que vous trouveriez tout naturel de la part d'un 
cuisinier?» Il résulte cependant de ce qui précède que l'amour 
désintéressé de la science n'était pas seul en cause. Apulée vient 
d'avouer qu'il demande aux poissons le secret de certaines pro- 
priétés curatives. Il reconnaît d'autre part qu'il a disséqué 
celui que lui a apporté Thémison. Ne serait-ce pas qu'il l'avait fait 
entrer dans quelque breuvage, potion salutaire ou philtre ma- 
gique, peu importe ? Il y avait donc une circonstance précise où 
Apulée s'était rendu particulièrement suspect par l'exercice de 
ses talents de médecin. Et comme aussitôt après il est question 
de la femme qu'on l'accusait d'avoir ensorcelée, on est presque 
forcément amené à conclure que c'est à elle qu'il avait prodigué 
ses bons soins. Libre là-dessus aux mauvaises langues de parler 
d'intrigue galante ; rien n'oblige à les croire ; mais la chose, 
après tout, n'a rien d'impossible. Moins discret, Apulée nous 
apparaîtrait peut-être, comme médecin, sous un aspect assez mo- 
derne qui ne manquerait pas de piquant. En tout cas, ce qui paraît 
ressortir de ses demi-aveux, c'est qu'il s'était bien « passé 
quelque chose ». 

Ce « quelque chose » relevait-il de la médecine ou de la 
magie ? Apulée croit devoir nous rappeler, à propos de sa 
propre pratique médicale, que de tout temps les médecins ont 
ajouté les incantations aux remèdes, et qu'Ulysse déjà connais- 
sait les formules au moyen desquelles on arrête le sang qui 
s'échappe d'une blessure. Et pour conclure : « Rien de ce qui 
se fait pour sauver la vie des hommes ne saurait passer pour 
coupable, nihil quod salutis ferendae gratia fit, criminosum est. » 

(4o, 491). 

Or que venait faire ici ce malencontreux souvenir homérique? 
Nous le savons bien, que de tout temps la médecine a eu 
recours à l'influence salutaire des mots et des formules; mais 
nous savons aussi que ces mots et ces formules ne sont autre 
chose en réalité que des incantations magiques. Médecine et 
magie, dans l'antiquité, se confondent perpétuellement. Le but 
pouvait différer : les moyens étaient les mêmes. L'usage simul- 
tané des breuvages et des incantations était aussi courant en 



MÉDECINE ET MAGIE 7 1 

magie amoureuse qu'en médecine 1 . Apulée avoue qu'il oppose 
à l'action de la maladie la vertu des incantations : cet aveu 
suffit à confirmer, pour nous du moins, le soupçon de magie '-'. 

Mais la distinction qu'il l'ait entre les charmes nuisibles, cou- 
pables par conséquent, et les charmes bienfaisants, n'était pas 
sans fondement juridique. 

Sans doute, la limite était trop indécise, le délit de magie 
était trop malaisé à définir, il y entrait une trop grande part 
d'appréciation personnelle, pour qu'il n'y eut pas, dans la pra- 
tique, des hésitations et des variations. Mais le principe de la 
distinction subsista dans la législation presque aussi long-- 
temps que dura l'empire. C'est ainsi que la loi tolérait 
les moyens magiques de faire tomber ou d'arrêter la pluie à 
propos, et surtout de détourner la grêle 3 . L'exception qu'elle 
faisait en faveur des incantations salutaires, s'appliquait égale- 
ment à l'exercice de la médecine. Ce n'est pas que, même dans 
ce domaine, la distinction fût acceptée par tout le monde. Les 
moyens magiques employés [pour g-uérir, qui garantissait qu'à 
l'occasion ils ne serviraient pas affaire du mal? L'homme qui 
détenait un tel pouvoir était, par cela seul, dangereux : la bou- 
che qui a le pouvoir de bénir peut aussi s'ouvrir pour maudire. 
L'opposition venait d'ailleurs des médecins eux-mêmes,, qui ne 



1 Cf. Sen. Ep. 9, 6 : « Hecaton ait: Ego^'tibi monstrabcTamatorium sine medica- 
mento, sine hcrba, sine ullius ueneficae carminé. » 

2 Notons aussi les termes dont se sert Apulée en parlant du poisson qu'il a dissé- 
qué. «Si cocto uentrem rusparer, hepatia suffoderem... » « An hariolis licet iocinera 
rimari, philosopho contemplari non licebit. » (4i, 493). Le foie est en effet le siège des 
révélations mantiques, quijtouchent de près à~la magie. Cf. Philostr. V. A. VIII, 7, 
p. 323, 16 Kayser. Petr. S. 137 in fin. 

3 Cf. Mommsen, Strafr. p. 639 n. 3. — Les pratiques des immissores tempestatum 
sont connues. Il en est encore question dans les capitulaires de Charlemagne et de Louis 
le Débonnaire. Agobart, évêque de Lyon, composa un traité contre cette croyance en 
833. (Cf. Naudé, Apologie pour les grands hommes accusés de magie, p. 117). — Em- 
pédocle avait des moyens"magiques pour commander aux vents et à la pluie (Diog. L. 
VIII, 69). Sénèque (N. Q. IV b, 6 7) fait allusion à l'institution des ^aXaÇo'f ûXaxeç 
et raille ceux qui croient « posse fieri ut cumjgrandine aliquis paciscatur et tempes- 
tates munusculis redimat. » (7,1). Pline met sur le même rang les incantations contre 
la grêle et contre les maladies (N. H. XXVIII, 29. Cf. XVII, 267). Cf. Verg. Georg. 
I, 335 ss., et d'une façon générale 1rs traités d'agriculture. 



72 CHAPITRE H L ACCUSATION. LA DEFENSE 

tenaient pas à être confondus avec la foule des charlatans et 
diseurs de bonne aventure : les protestations qu'ils élevèrent 
maintes fois, au nom de leurs intérêts professionnels menacés, 
peuvent avoir agi sur l'opinion, et, par là, sur le législateur. 
Caracalla , que son biographe nous représente, il est vrai, 
comme cruel à plaisir, condamna (à mort, semble-t-il, d'après 
le contexte) ceux qui portaient au cou des amulettes contre 
la fièvre tierce et quarte (Spart. Car. 5, 7). Les Pères de 
l'Eglise, pour lesquels toute magie, quels qu'en soient les 
effets, est d'origine démoniaque, condamnent l'usage, en mé- 
decine, des (fjvXaxTr'jQict, des neQfcmTcc, des incantations; et les 
empereurs chrétiens, dans la pratique, s'inspirèrent souvent 
de ce principe. Constance prononça, contre de pauvres diables 
dont le seul crime était d'avoir usé de sortilèges innocents ou 
d'avoir eu recours à des amulettes contre la maladie, des peines 
aussi sévères que s'il se fût agi d'empoisonnement ou d'évoca- 
tion des morts 1 . Sous Valens, une vieille qui traitait les fièvres 
par des incantations fut mise à mort, après avoir, par ce 
moyen, guéri la fille de l'empereur en présence de son père, 
et un jeune homme périt dans les supplices parce qu'il avait eu 
l'imprudence, pour combattre des maux d'estomac, de réciter 
dans un bain public, avec les gestes prescrits, les sept voyelles 
de l'alphabet 2 . Ces mesures odieuses (nefanda) révoltent à 
juste titre Ammien Marcellin, d'autant plus, remarque-t-il, que 
ces moyens de g'uérison avaient pour eux l'autorité des méde- 
cins. Et cette protestation était d'accord, non seulement avec la 
conscience publique et l'opinion, mais avec la loi, qui, sur ce 
point, est très explicite. « Nullis... criminationibus implicanda 
sunt remédia humanis quaesita corporibus, aut in agrestibus 
locis, ne maturis uindemiis metuerentur imbres, aut mentis 
grandinis lapidatione quaterentur, innocenter adhibita sufïragra, 



1 Amm. Marc. XVI, 8, i. 2. XIX, 12, ik. 

2 id. XXIX, 2, 26. 28. La vertu magique des lettres de l'alphabet, et notamment 
des sept voyelles grecques, est chose connue. Cf. Dieterich, ABC Denkmaeler (Rh. M. 
1901, p. 77). Quant à l'action magique de la parole écrite (cf. Berger, Hist. de l'écri- 
ture dans l'antiquité, p. 3/(8 ss.), elle est amplement attestée, entre autres, par les 
tabellae defixionum. 



MÉDECINE ET MAGIE 7 3 

(juil)us îKMi cuiusque sains aui existimatio laederetur, sed quo- 
rum proficerenl actus, ue diuina munera et labores hominum 
sternerentur l .» (iodefroy, dans son commentaire, cite, à propos 
de ce texte, le mot d'Apulée : « nihil quod salutis ferendae 
gratia fit criminosum est, » et il ajoute : « Quae postrema 
uerba diceres Constantini quaestorem in animo habuisse. » 

On voit donc que la distinction d'Apulée n'était pas illégitime, 
et qu'il pouvait probablement invoquer en sa faveur une juris- 
prudence établie 2 . Il ne l'a fait d'ailleurs que dans ce seul cas. 



1 Cod. Theod. IX, 16, 3. lust. IX, 18, 4- Cette loi de Constantin ne devait être 
abrogée que par l'empereur Léon (Noa. 65). Il faut bien remarquer d'ailleurs (cf. note 
suivante) (pie l'exception prévue par la loi tient compte, pour la médecine, des consé- 
quences matérielles plus encore que des intentions. Cf. Paul, Sent. 5, a3, 19 (Girard, 
Textes 3 , p. 4 2 5) : « Si ex eo medicamine, quod ad salutem bominis uel ad remedium 
datumerat, homo perierit, is qui dederit, si honestior sit, in insulamrelegatur, humilior 
aulem capite punitur. » 

2 Mais la distinction n'avait, remarquons-le, qu'une valeur légale. Entre le point de 
vue de la loi romaine et celui de l'Eglise, il y a une différence fondamentale qui est 
instructive. La distinction établie par la loi est fondée, d'une façon tout empirique, 
sur l'effet produit. Les docteurs chrétiens considèrent le mode d'action ; leur intransi- 
geance à l'égard de toute espèce de magie (malgré ce qui avait passé dans le culte et 
dans les croyances de pratiques et d'esprit magiques) repose en somme sur une notion 
plus conforme à la vraie nature des choses. Augustin ne nie pas que les incantations, 
amulettes, etc. ne puissent avoir sur le malade un effet salutaire ; mais le chrétien re- 
fusera une guérison obtenue au prix d'un pacte avec les puissances diaboliques. {Serm. 
3i8, 3). Mais les remèdes, eux, sont permis. Où sera la limite? La différence entre le 

mode d'action de la magie et celui des techniques est bien mise en lumière par Hubert 
et Mauss {Thèov. gén. de la magie, p. 14 ss.) : « Dans les techniques, l'effet est conçu 
comme produit mécaniquement. On sait qu'il résulte directement de la coordination 
des gestes, des engins et des agents physiques. On le voit suivre immédiatement la 
cause ; les produits sont homogènes aux moyens... Quand une technique est à la fois 
magique et technique, la partie magique est celle qui échappe à cette définition. Ainsi, 
dans une pratique médicale, les mots, les incantations, les observances rituelles ou 
astrologiques sont magiques ; c'est là que gîtent les forces occultes, les esprits, et que 
règne tout un monde d'idées qui fait que les mouvements, les gestes rituels, sont 
réputés avoir une efficacité toute spéciale, différente de leur efficacité mécanique. » 
Augustin a entrevu cette distinction ; quant aux moyens dont le mode d'action reste 
douteux (et c'est sur ce point peut-être que son attitude est le plus intéressante) il 
déclare que le caractère en est subordonné à l'idée que s'en fait le patient : « Aliud... 
est dicere : Tritam istam herbam si biberis, ueiter non dolebit ; et aliud est dicere : 
Istam herbam collo si suspenderis, uenter non dolebit. Ibi enim probatur contem- 
peratio salubris, hic significatio superstitiosa damnatur. Ouamquam ubi prae- 
cantationes, et imiocationes, et characteres non sunt, plerumque dubium est utrum 



74 CHAPITRE II L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

Pour ses autres malades, il déclare ou s'efforce du moins de 
faire croire qu'il n'a eu recours ni aux incantations ni à aucun 
moyen magique. 



L ESCLAVE TIIALLUS 

Ce n'était pas, en effet, la seule occasion où ses essais de 
cure médicale lui eussent valu des désagréments. On racontait 
(c. 42-47) qu'une nuit Apulée avait emmené un jeune esclave 
en un lieu écarté ; et là, devant un petit autel, à la lueur d'une 
lampe, et en présence de témoins peu nombreux, il l'avait fait 
tomber à terre par ses incantations. L'enfant s'était évanoui, puis 
avait repris ses sens. L'histoire ne disait pas si, en cet état, le 
sujet s'était mis à vaticiner : c'est dommage, remarque Apulée, 
le conte aurait été complet, et l'on s'expliquerait au moins le 
but de ces incantations. L'opinion courante et l'histoire sont en 
effet d'accord pour nous apprendre qu'on peut provoquer, chez 
des enfants, l'inspiration prophétique, et obtenir d'eux des révé- 
lations et des oracles 1 . 

Sur la possibilité de tels faits, Apulée ne veut pas se pro- 
noncer : il sait qu'il est prudent de ne pas avoir l'air trop bien 
renseigné sur tout ce qui touche à la magie ; que la connais- 
sance de certains secrets est, à elle seule, tenue pour coupable'. 
Tout à l'heure encore, il disait à Emilianus : « Tu es donc au 



res quae alligatur, aut quoquo modo adiungitur sanando corpori, ui naturae ualeat, 
quod libère adhibendum est, an significatiua quadam obligatione proueniat, quod tanto 
prudentius oportet cauere christianum, quanto efficacius prodesse uidebitur. Sed uhi 
Jatet qua causa quid ualeat, quo animo quisque utatur interest, dumtaxat in sanandis 
uel temperandis corporibus, siue in medicina, siue in agricultura. » {De doctr. chris- 
tiana II, 45.) 

1 42, 49G/7. L es enfants passaient en effet pour particulièrement propres à la léca- 
nomancie. Cf. Spart. Did. lui. 7, 10. Le prêtre dont parle Jean de Salisbury (Polycr. 
II, 28. Cf. supra p. 52 n. 1) a recours au ministère d'enfants qui lui sont confiés. 
L'idée que les enfants sont plus aptes à fournir, dans l'extase, des révélations man- 
tiques, est également répandue. On la trouve môme cliez les chrétiens. Cf. Cypr. Ep. 
16, 4- 

2 Paul, Sent. 5, a3, 17. Cf. Mommlsen, Strafr. p. 041 n. 2. 



75 

cou fan I des propriétés magiques des poissons? Mais alors tu es 
toi-même magicien] » l Aussi évite-t-il de rien affirmer pour 
soji compte. 
Ha appris toutefois de son maître Platon qu'il existe, entre les 

dieux et les hommes, des^ puissances intermédiaires, qui pré- 
sident à la divination et aux miracles de la magie ; et lui-même 
ne tient pas pour invraisemblable que l'âme humaine, plongée, 
par des charmes ou des parfums, dans un sommeil extatique, et 
délivrée des entraves du corps , ait la vision de secrets qui 
échappent aux sens, et puisse présager l'avenir (43, 497/9)- 

Mais cet enfaut prophète, si l'orateur est bien informé, doit être 
beau, sain de corps et d'esprit 2 . Or Thallus, dont il est question, 
est un pauvre être repoussant, un misérable épileptique, qui tombe 
à terre trois ou quatre fois le jour, en se meurtrissant cruelle- 
ment. Il a la face couverte d'ulcères, le front et la tête abîmés 
de contusions, les narines béantes, la démarche chancelante : beau 
sujet, en vérité, pour en faire l'instrument de révélations divines. 
Il est tombé en présence d'Apulée, c'est vrai; mais de quel droit 
attribuer sa chute à des incantations ? Le miracle eût été de le 
faire tenir sur ses pieds. Les témoins sont là pour le dire; des 
quinze esclaves cités comme tels à la requête de l'accusation, un 
seul fait encore défaut : c'est précisément Thallus ; et s'il n'a pu 
arriver à temps, c'est qu'on l'a reléguée la campagne, comme un 
pestiféré, par crainte de la contagion. Mais les quatorze autres 
sont présents : pourquoi ne veut-on pas recourir à leur témoi- 
gnage ? Qu'on les interroge, qu'on interroge les esclaves de la 
partie adverse : tous vous diront que depuis longtemps Thallus 
est sujet à des crises d'épilepsie, et que bien avant l'arrivée 



1 «Hoc si scis quid sit, magus es profecto. » (3o, 458). Il est à peine besoin de re- 
lever ce que le raisonnement a de sophistique : on peut savoir que ces propriétés 
existent, sans savoir quelles elles sont ni comment on les utilise. 

2 43, 499 - 44, 000. Ceci est encore conforme à une idée généralement répandue. 
Une tare physique rend impropre à l'exercice d'un sacerdoce. Cf. May, REA, igo5, 
p. 12 ss. — « Ambitiosa lex est : ad sacerdotium nullas nisi integrae non sanctitatis 
tantum, sed fclicitatis admittit ; inquirit in maiores, in corpus, in uitam.» (Sen. Contr. 
I, 2, 11. — Cf. IV, 2). 



76 CHAPITRE II L ACCUSATION. LA DEFENSE 

d'Apulée à Oea on l'avait souvent montré à des médecins 1 . 
Mais si l'accusation renonce à entendre les témoins dont elle 
a elle-même exigé la comparution, qu'à son tour elle produise 
les siens : le compte en est vite fait; elle en a un, pas davantage, 
c'est Sicinius Pudens : et celui-là, à supposer même que son 
jeune âge ne lui ôtât pas toute autorité, ne saurait être à 
la fois, dans le même procès, partie plaignante et témoin (45, 

502). 

Tannonius Pudens, il est vrai, s'était fait fort de produire 
d'autres esclaves, également victimes des sortilèges d'Apulée ; 
puis il avait passé outre, et il n'en avait plus été question. Que 
sont-ils devenus, ces témoins, auxquels, dit-on, on a promis 
la liberté pour prix de leur déposition ? Que l'accusateur les 
montre, qu'il les nomme au moins, Apulée l'en conjure; il con- 
sent à ce qu'on prenne sur le temps qui lui est accordé. Ou si 
l'avocat d'Emilianus s'est trompé, qu'on interroge au moins les 
quatorze esclaves qui sont là, sur les quinze qu'il a assignés. 
(46, 5o3) Quinze esclaves comme témoins d'une cérémonie ma- 
gique! Apulée ne peut que se féliciter de ce luxe. Qui prouve 
trop ne prouve rien. Car la magie punie par la loi évite les re- 
gards, s'entoure de mystère et a besoin de la complicité des 
ténèbres : dire que quinze esclaves ont pu être présents, c'est 
dire que tout s'est passé comme au grand jour, c'est établir l'ina- 
nité de l'accusation. (47, 5o4) 

De tous les arguments d'Apulée^ le seul qui soit vraiment 
concluant, c'est le fait que l'esclave Thallus était épileptique : 
celui-là paraît reposer sur des preuves sérieuses. Apulée ne nie 
pas que l'enfant soit tombé à terre en sa présence, il en donne 
seulement une autre explication que ses adversaires. Ce qui 
ressort de plus clair de cette discussion, c'est qu'après beaucoup 



1 44, 5oo — 45, 5oi. Dans ce passage je crois qu'il faut lire (p. 5i, 7 ss. H.) : «Et 
quid ego de seruis ? Vos ipsi, <si> audetis, negateThallum... medicis saepe numéro os- 
tensum. Negant hoc conserui eius ? <negant> qui sunt in minislerio uestro ? omnium 
rerum conuictum me fatebor, nisi, etc. » Thallus appartient à Apulée ; de même, par 
conséquent, ses «conserui»: ce sont les quatorze esclaves en question. Cf. d'autre 
part li\, r>oi (p. 5i, 21 H.) : « interro^a.... XIV seruos quos exhibemus.... interroga 
seruos accusatorum mporum. » 



L i;sci,\\ i; THALLUfl 77 

d'autres, Apulée avait été consulté ou s'était offerl comme mé- 
decin, e( que le malade, coïncidence assurément fâcheuse, avait 

eu une crise en sa présence. De là à parler de magie il n'y avait 
qu'un pas, et les aveux que nous avons recueillis précédem- 
ment de la bouche d'Apulée lui-même invitaient à le franchir. 
a C'est d'un médecin et non d'un magicien, dit-il, que Thallus 
a besoin. » Mais du médecin au magicien il n'y avait pas loin. 
Aussi la mise en scène romanesque qui avait, disait-on, ac- 
compagné la consultation, et qui fait songer aux messes noires 
du moyen âge et des temps modernes : l'autel, la clarté incer- 
taine d'une lampe, le sacrifice nocturne 1 , les paroles magiques 
récitées à mi-voix 2 , tous ces détails peuvent bien avoir été am- 
plifiés par la rumeur publique ou forgés de toutes pièces par les 
ennemis d'Apulée. C'était l'accompagnement ordinaire des céré- 
monies magiques, lesquelles étaient pleines d'emprunts à l'ap- 
pareil usité dans le culte des morts et des divinités chtho- 
niennes. On offrait à celles-ci des sacrifices nocturnes ; de là, 
dans ce culte, l'usage de lampes et de flambeaux 3 , qui fait 
également partie des rites cathartiques ou divinatoires , assi- 
milés ou assimilables à la magie : le terme de lv%roç revient 
sans cesse dans les papyrus magiques, dont toute une série de 



1 « Nullas hostias nisi gallinas nominastis. » (47, 5o5). Le choix de la victime 
n'est pas indifférent. Le coq, que l'on sacrifiait aux vents (Paus. II, 34, 2) est aussi 
l'oiseau consacré à Hermès, le vent (Roscher, Hermès der Windgott, p. 101). Her- 
mès préside entre autres à la magie. Le coq était aussi sacrifié en Grèce aux divi- 
nités chthoniennes, et servait également de victime dans le culte des morts jStengel, 
Griech. Kultusaltert.^, p. 108) et dans les sacrifices magiques (Dieterich, Papyr. 
mag. i85, 3). Mais ce qui est applicable au mâle ne l'est pas nécessairement à la fe- 
melle. Aussi devons-nous surtout retenir qu'il s'agissait de sacrifices d'oiseaux. Nous 
aurons à revenir sur ce point. Quant au fait même du sacrifice, il est probable 
qu'il faut n'y voir, dans les cas de ce genre, qu'une imitation ou une utilisation de 
rites religieux. Le sacrifice en lui-même a cependant sa raison d'être dans une céré- 
monie destinée à procurer une guérison, étant donné le rapport originel entre la no- 
tion de désordre organique et celle d'impureté rituelle. 

2 Cf. Apol. 47, 5o4 : « carminibus murmurata. » — Lucan. V, 104 : « Haud illic 
tacito mala uota susurro concipiunt. » — Iust. Instit. IV, 18, 5 : « (qui) susurris ma- 
gicis homines occiderunt. » 

3 Diels, Sibyll. Blaetter, p. 47 ss. — Ronde, Psyché, II 2 p. 101. 



78 CHAPITRE II L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

prescriptions sont comprises sous la rubrique Xv%vofxavxia 1 . 
Quand Pamphila, dans les Métamorphoses (III, 21), se transforme 
en hibou, la lampe est aussi de la partie. On pourrait multiplier 
ces exemples. 

Les médisants n'avaient donc pas besoin de se mettre en frais 
d'imagination pour décrire le drame nocturne dont Thallus 
avait, disait-on, été le héros, et le mensonge, si c'en était un, 
n'avait rien d'invraisemblable en lui-même 2 . 

D'autre part, une mise en scène de ce genre ne serait con- 
traire ni au caractère d'Apulée, ni à ses préoccupations, ni à 
l'idée qu'il se faisait de la médecine. Et cela d'autant plus que 
le mal était de ceux qui impressionnent le plus vivement l'esprit 
et se montrent rebelles à tout traitement. 

D'ailleurs, Apulée, quoique traitant toute l'histoire de « men- 
dacium» et de « fabula » (42, 496), ne nie pas catégoriquement; 
il conteste seulement que des faits qui se sont passés devant un 
aussi grand nombre de témoins aient rien de secret, partant 
rien d'illicite. Car ce sacrifice nocturne, ces apprêts mystérieux 
dans le silence et les ténèbres ressemblaient trop aux cérémonies 
secrètes, prévues et condamnées par la loi, pour qu'il fut prudent 
de les faire passer simplement sous le couvert de la médecine, 
en les mettant au bénéfice de la distinction faite tout à l'heure 
entre les actes magiques nuisibles et ceux auxquels l'intérêt des 
malades assuraitjl'impunité. La loi punissait même ceux qui, 
sous prétexte ou avec l'intention de sauver le malade, adminis- 
traient des remèdes dont les suites étaient funestes 3 . Aussi com- 
prend-on qu'Apulée tînt à bien établir que l'accident de Thallus 
n'était pas dû à des sortilèges, et n'avait aucun rapport avec les 
actes auxquels on l'accusait de s'être livré. 



1 Wessely, Z. P., Indices. — Deubncr, _;Z)e incubatione, p. 26. 

2 Cf. 4 2 , 4y5 : « Ad praescriptum opinionis et famae confinxerc, etc. » 

3 Paul, Sent. 5, 23, 19. Cf. Supra, p. 73 n. 1. 



LA FEMME ÉPILEPTIQUE 7<) 

6. 
LA FEMME ÉPILEPTIQUE 

Un autre cas d'épilepsie, dont Apulée s'était occupé, avait donné 
naissance à une histoire analogue, quoique moins riche d'orne- 
ments romanesques. C'était une femme, cette fois, que, toujours 

par des incantations, il avait fait tomber à terre. Décidément, 
remarque Apulée, c'est un lutteur, non un magicien que vous 
accusez. Surtout il ne peut se tenir de s'extasier de la sagacité 
avec laquelle Claudius Maximus a conduit l'interrogatoire. L'ac- 
cusateur affirmait; le médecin Thémison, qui avait amené la 
femme à Apulée et avait vu la scène, niait. A la fin : « Quel 
avantage, avait demandé le proconsul, Apulée attendait-il de ses 
incantations? de la faire tomber? et après? est-elle morte? que 
gagnait-il donc à la jeter à terre? » 

En fait, tout ce rapport n'est, d'après Apulée, qu'un tissu de men- 
songes. Thémison, comme il l'a lui-même déclaré au juge, avait 
présenté la femme à Apulée ; celui-ci lui avait demandé si elle avait 
des bourdonnements d'oreille, et de quel côté ils étaient le plus 
forts; elle lui avait répondu que c'était l'oreille droite qui la tour- 
mentait, puis aussitôt elle s'était retirée : tout s'était borné là. 
(c. 48) Quant aux bourdonnements d'oreille, ajoute-t-il, la ques- 
tion posée à la malade n'a pas de quoi surprendre ceux qui connais- 
sent la nature et l'origine des maladies, notamment de l'épilepsie, 
telles que les expliquent Aristote, Théophraste, et surtout Platon 
dans son immortel Timée. C'est le sujet d'une longue disserta- 
tion (49, 507 — 5i, 5n), curieux chapitre de médecine, mais 
qui constitue un hors d'œuvre et n'ajoute rien à la défense. Ce 
qu'il importe à Apulée qui soit bien établi, c'est que tout s'est 
réduit, pour les deux malades, à un simple examen médical. Dès 
lors l'accusation tombe d'elle-même : va-t-on condamner, comme 
coupable de maléfices, un homme qui n'a cherché qu'à soulager 
des souffrances? (5i, 5 12) 



80 CHAPITRE II L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

7- 

LE TALISMAN MAGIQUE 

Jusqu'à présent, il faut le reconnaître, si l'accusation est fra- 
gile, la défense d'Apulée laisse subsister des doutes ; le doute, il 
est vrai, doit profiter à l'accusé. Mais au moins a-t-on allégué 
des faits précis, que ces faits, d'ailleurs, se soient passés ou non. 
Dans la suite, nous allons être réduits de plus en plus à des in- 
dices, des soupçons, des conjectures. Une fois qu'on s'était mis 
en tête qu'Apulée était magicien, on ne devait plus s'arrêter en 
si bonne voie, et il n'y avait plus de raison pour ne pas voir de 
la magie partout. 

C'est ainsi (c. 53 — 56) qu'on avait remarqué un mouchoir de 
lin, soigneusement conservé par Apulée, et déposé par lui dans 
le laraire de Pontianus. Ce qu'enveloppait ce linge mystérieux, 
nul ne le savait, et il faut croire qu'il inspirait quelque effroi 
superstitieux, car personne n'avait osé s'en enquérir; l'affranchi 
lui-même qui, chaque jour, entrait dans la chambre, ne s'était pas 
aventuré à y glisser un regard indiscret, bien qu'aucune attache, 
aucun sceau ne le défendît contre sa curiosité. (53, 5 1 3/4) Trop 
de mystère rend suspect : pas de doute : les objets qu'Apulée 
dérobait aux regards et traitait avec tant de vénération étaient 
destinés à quelque usage magique. 

Admirable raisonnement ! répond Apulée. Tout le monde, y 
compris vous-mêmes, ignore quels sont ces objets; Pontianus, 
qui partageait ma vie, déclarerait, s'il était encore de ce monde, 
qu'il l'ignore (53, 5i4) - niais vous, vous savez que ce sont des 
instruments de magie. Mais, insensés, quand ici même vous les 
exhiberiez, vous n'auriez rien prouvé. Je n'aurais qu'à dire qu'ils 
ont été glissés là par une main étrangère, ou qu'on me les a 
donnés comme remède, ou que c'est un emblème religieux, ou 
que j'obéis à un ordre reçu en songe 1 . 



1 53/4, 5i4- O n sait quelle était pour les anciens l'autorité des songes. Cf. par 
exemple Liu. II, 3(3 sq. Plin. Ep. I, 18. Mais on pourrait citer une infinité de cas de 
ce genre. 



LE TALISMAN M.u.HH i: 



S 



Mais alors, demandera peut-être l'accusateur (54, 5i4 5), 

s'il no se dissimule là-dessous aucune Intention coupable, 
expliquez-nous ces circonstances singulières : du lin, pourquoi 
du lin? pourquoi ces pieux égards? pourquoi avoir* choisi les 
Lares de Pontianus connue gardiens du précieux dépôt? — Dé- 
cidément, ees gens-là ne savent qu'interroger. Depuis quand 
l'accusé est-il tenu, sur de simples soupçons, de faire la preuve 
de son innocence, de répondre à l'accusateur et d'éclairer son 
ignorance? Si l'on admettait, pour toute preuve, des présomp- 
tions et des doutes, il n'est rien qui ne pût devenir cas pen- 
dable. Entrer dans un temple, prier les dieux à voix basse 1 , 
offrir un sacrifice, tout servirait de prétexte à une accusation 
de magie. 

Mais après tout, pourquoi ne pas satisfaire les curiosités 
mises en appétit ? Vous tenez à savoir ce qu'il renferme, ce 
linge qui vous intrigue ? Voici : « J'ai été initié en Grèce à un 
grand nombre de cultes mystérieux. Des signes, des symboles 
m'en ont été donnés par leurs prêtres, et je les conserve avec 
soin. Je ne dis rien là d'insolite, rien d'inouï. Vous, par exem- 
ple, qui, dans cette assemblée, êtes initiés aux mystères du 
divin Bacchus, vous savez quel objet vous gardez, caché à la 
maison, et vénérez en silence loin de tous les profanes. » Est-il 
surprenant dès lors que j'aie conservé avec un saint respect ces 
souvenirs sacrés, et que, pour les envelopper, j'aie choisi le lin 
pur, réservé par les Egyptiens à des usages religieux, de préfé- 
rence à une matière animale, impure, comme la laine ? (55, 
517 ; 56, 5i8). 

En somme, malgré l'ironie avec laquelle Apulée s'écrie : 
« Eh ! sans doute, c'étaient des instruments de magie que ren- 
fermait ce linge ! et voilà pourquoi je le laissais traîner à la 
portée du premier venu » (53, 5i3), il avoue qu'il dérobe cet 
objet à la vue des profanes, qu'il l'a déposé tout près des Lares 
de Pontianus, et il lui reconnaît expressément un caractère sacré. 



1 Cf. Sudhaus, Lautes und leises Beten (Archiv f. Reliçionsw. 1906, p. 180) : la 
prière faite tacite, c'est-à-dire à voix basse (la prière muette, dit S. .[serait sans effica- 
cité : v. toutefois Gic. Diu. I, 67, 12g) est exceptionnelle et quelque peu suspecte; 
c'est à voix basse que sont prononcées les prières el'les formules magiques. Cf. supra 
p. 77 n. 2 . 

6 



02 CHAPITRE II L ACCUSATION. LA DEFENSE 

Mais si l'on comprend aisément que la curiosité et la méfiance 
aient prononcé le mot de magie, ce qui suffit à réduire l'accusa- 
tion à néant, c'est l'absence de preuves : des soupçons, des 
présomptions, elle ne s'appuie pas sur autre chose. Et si vrai- 
ment le talisman qu'Apulée gardait dévotement était le sym- 
bole de quelque initiation, le soupçon de magie était écarté. Les 
mystères étaient chose reconnue et respectée ; les cultes orientaux 
eux-mêmes gagnaient du terrain et conquéraient de jour en jour 
une place quasi-officielle à côté de la religion nationale : nous 
sommes loin du sénatus-consulte des Bacchanales. 

Apulée oppose donc ici la religion à la magie ; il se fait un 
mérite de sa dévotion, et, par un trait bien caractéristique des 
idées du temps, il prend vivement à partie Emilianus sur son 
impiété, si connue d'ailleurs que, par un souvenir classique, (on 
n'est pas si illettré dans ce milieu qu'Apulée veut bien le dire) 
elle lui a valu le surnom de Mézence (56, 518/9). Retenons ce 
détail. Apulée répète sans cesse qu'Emilianus ignore même ce 
qu'est un philosophe : c'est du même ton^ du même accent qu'il 
lui reproche de ne rien entendre aux délicatesses d'une âme 
pieuse. Ignorant et savant, profane et philosophe, impie et 
dévot : ces oppositions de termes ont pour Apulée le même sens 
et la même valeur. 

Les explications d'Apulée sont plausibles en elles-mêmes, et 
devaient satisfaire la justice. Ce n'est pas une raison cependant 
pour que nous nous en contentions aussi facilement. Non, sans 
doute, que la possession des objets qui avaient éveillé de supers- 
titieuses méfiances doive suffire à nous inspirer les mêmes 
doutes et les mêmes soupçons ; mais ce n'est pas de lui avoir 
été laissés en souvenir d'une initiation qui leur ôterait tout 
caractère magique. Il y a trop de rapports, dans les croyances 
du temps, entre les mystères et la magie, et la magie, d'autre 
part, faisait trop d'emprunts aux rites religieux et aux instru- 
ments du culte, pour qu'il ne parut pas naturel d'attribuer une 
vertu spéciale aux symboles matériels de l'initiation 1 . 



1 Apulée reconnaît d'ailleurs implicitement qu'un tel objet peut être considéré 
comme ayant une vertu efficace. Gf. 54, 5i4 : « Diccrcm... remedio acceptum. » Or il 



SACRIFICES NOCTURNES M 



SACRIFICES NOCTURNES 



D'ailleurs, quand bien même on aurait pu prouver qu'il 
s'agissait d'instruments magiques, Apulée ne courait encore 
que demi-risque tant qu'il n'était pas établi aussi qu'il en avait 
fait usage. L'affaire, par contre, se gâtait si l'accusation réus- 
sissait à prouver qu'il avait célébré des sacrifices nocturnes 
(57-60). Le cas n'était plus alors de ceux dont l'interprétation 
était affaire d'appréciation personnelle: il s'agissait d'actes précis, 
prévus et condamnés par la loi. Apulée n'a même pas la 
ressource d'objecter, comme il l'a fait à propos de l'esclave 
Thallus, que tout s'est passé ouvertement et en public : le 
sacrifice, s'il a eu lieu, a été célébré en secret, derrière les 
murs d'une maison privée, en dehors des formes religieuses 
régulières et reconnues. Et qui plus est, dans ce sacrifice noc- 
turne, c'étaient encore des oiseaux qui avaient été pris comme 
victimes l . Or il est souvent question, dans les descriptions de 
cérémonies magiques, d'oiseaux immolés, de plumes de 
« striges » 2 . 

Aussi, ce coup, cesse-t-il d'ergoter : il nie, et il s'efforce 
d'ôter tout fondement à l'accusation en ruinant l'autorité des 
témoins et la valeur des témoignages. En somme, que s'est-il 
passé? Un ami d'Apulée, Appius Quintianus (probablement un 
des Appius chez lesquels Apulée était descendu d'abord, lors de 



est manifeste qu'à tenir compte non de l'effet, mais du mode d'action, un remède de 
cette nature ne saurait être qu'un remède magique. — Ajoutons qu'on enveloppait 
souvent dans du lin des formules ou des amulettes destinées à combattre les maladies. 
Cf. Marcell. p. i4o>5 Helmreich (Dicterich, De hymn. Orph. p. ^2 sq.). Plin. N. H. 
XXVIII, 29. 

1 Rien n'indique qu'il y ait là un rapport quelconque avec le culte de Saturne, 
comme le suppose Toutain, De Sat. dei in Africa rom. cultu, p. 112. 

2 Hor. Epod. 5, 20. Prop. III, 6, 29. Il est également question d'oiseaux jouant un 
rôle, sans qu'on voie clairement lequel, dans une curieuse scène de théurgic, où un 
prêtre égyptien offre à Plotin, en manière de spectacle, une apparition de son démon 
familier. (Porph. V. Plot. 10). 



84 CHAPITRE II L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

son arrivée à Oea) (72, 545), habitait chez un nommé Junius 
G ras sus. Celui-ci, au retour d'un voyage à Alexandrie, apprend 
que son locataire a déménagé ; il constate en même temps que 
le vestibule est jonché de plumes d'oiseaux et que les murs sont 
noircis de fumée ; un esclave, interrogé, explique que ce sont là 
les traces d'un sacrifice nocturne célébré par Apulée et Quin- 
tianus. 

Apulée ne veut voir là qu'un tissu d'invraisemblances. 
D'abord, le principal témoin était absent au moment où le fait 
est censé s'être passé. Plus heureux qu'Ulysse, Junius Grassus, 
du fond du cabaret où il était attablé à Alexandrie, pouvait 
apercevoir la fumée de sa maison ! Et, dans cette histoire de 
plumes et de suie, il n'y a rien qui tienne debout. Si Apulée 
voulait se livrer à des cérémonies magiques, n'était-il pas plus 
simple de rester chez lui? (Pas nécessairement : chez lui, c'était 
encore chez Pontianus. En tout cas, Apulée, déjà suspect, pou- 
vait se sentir plus en sûreté chez l'autre ami). Mais à supposer 
qu'on ait immolé des oiseaux chez Ouintianus, que ce soit pour 
un repas ou pour un sacrifice, Ouintianus n'aurait pas eu un 
esclave pour balayer le parquet? La fumée aurait été assez 
épaisse pour dégrader les murs ? Quelle preuve enfin que tout 
s'était passé de nuit ? Il y a donc une fumée diurne et une 
fumée nocturne, et l'esclave l'avait reconnue à la couleur ? Et 
cet esclave, si perspicace et si regardant, aurait souffert que 
Quintianus délogeât sans remettre les lieux en état ? ïl aurait 
laissé les plumes joncher le sol jusqu'au retour de son maître? 

D'ailleurs, tant vaut le témoin, tant vaut le témoignage. 
Grassus n'est pas resté à Oea : la veille encore on l'a vu 
à Sabrata, sur le forum, en compagnie d'Emilianus. Pourquoi 
donc ne s'est-il pas présenté à l'audience? Pourquoi? G'est que 
Junius Grassus est un glouton et un ivrogne; il sent le vin à 
plein nez ; sans doute il est déjà à cuver le sien ; aussi n'a-t-il 
pu venir témoigner en personne, et a-t-il envoyé sa déposition 
par écrit. Ne pas être capable, dans une circonstance aussi 
grave, de s'abstenir de boire dès le matin ! Peut-on en prendre 
plus à son aise avec la justice? A moins cependant qu'Emi- 
lianus ne l'ait empêché de paraître, de crainte que ce visage 



SACRIFICES NOCTURNES 8f> 

précocement ravagé par- la débauche n'en dît trop long sur la 
considération due à un tel témoin. Car il a derrière lui toute 
une vie de désordres, il a mangé et bu presque tout son patri- 
moine : il ne lui reste que la maison qu'il loue, et cette maison 
ne lui a jamais rapporté autant que son témoignage dans cette 
a lia ire. 

Gras sus, en effet, a reçu trois mille sesterces pour prix de 
son mensonge, ce n'est un secret pour personne à Oea. Apulée 
a eu vent du marché avant même qu'il fût conclu, mais il 
s'est gardé de rien dire, riant sous cape à l'idée de jouer deux 
bons tours à la fois : laisser à Emilianus le ridicule d'avoir 
acheté, à Grassus l'odieux d'avoir vendu ce témoignage. C'est 
Pavant-veille, le jour où le procès s'est engagé, que l'affaire 
a été arrangée au su et au vu de tout le monde, dans la 
maison de Rufïnus : Rufinus lui-même, qui a de bonnes rai- 
sons d'espérer que la plus grande partie de cet argent lui 
reviendra 1 , et Calpurnianus, ont servi de courtiers (5g, 527; 
60, 528). D'ailleurs, les accusateurs ont appris que la mèche 
était éventée, et eux-mêmes n'ont plus osé faire état de ce témoi- 
gnage. Si Apulée en parle, c'est pour dénoncer le coup monté. 
Et puis, il ne faut pas qu'il soit dit que Grassus ait impunément 
« vendu de la fumée » à ce pauvre paysan d'Emilianus (60, 
52 9 ). 

N'ayant sur l'affaire du sacrifice nocturne d'autres renseigne- 
ments que les affirmations et les dénégations d'Apulée, nous 
sommes bien obligés de nous en contenter. Sans doute, Junius 
Grassus pouvait aussi bien se faire payer une déclaration vraie 
qu'un mensonge. Mais même dans ce cas, la découverte du 
marchandage était pour Apulée une aubaine inespérée : il était 
clair en effet qu'achetée, la parole de Grassus perdait toute 
autorité. Or, sur ce point, il n'est pas vraisemblable qu'Apulée 
ait menti : à supposer même — ce qui n'est guère probable — 
qu'il se fût aventuré à lancer en public une telle calomnie, 



1 « Quod eo libenlius Rufinus perfecit, quod erat certus ad uxorem suam, cuius 
stupra sciens dissimulât, non minimam partem praemii eius Crassum relalurum. » 
(6o,528). 



86 CHAPITRE II. L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

quelle autre raison l'accusation aurait-elle eue de renoncer à un 
témoignage aussi accablant ? 

Par là s'explique une apparente contradiction. Apulée rap- 
pelle d'abord qu'on a donné lecture, comme d'un témoignage 
particulièrement grave, d'une déclaration écrite de Junius 
Grassus 1 ; et il termine sur ces mots : « Eux-mêmes, malgré 
leur audace, n'ont osé ni le lire jusqu'au bout, ni en faire état, 
nec ipsi ausi sunt perlegere nec quicquam eo niti. » (60, 629). 
Il est probable que les choses s'étaient passées de la façon 
suivante. Le procès, nous l'avons vu, s'était engagé à l'impro- 
viste. Il avait fallu rapidement réunir quelques témoignages et 
faire venir d'Oea quelques témoins. Emilianus avait chargé deux 
amis de faire marché avec Junius Grassus : c'est ce qui ex- 
plique que la négociation eût eu lieu dans la maison de Rufinus. 
La déposition de Crassus était une des pièces sur lesquelles se 
fondait l'acte d'accusation; elle avait été versée au dossier, en 
tout cas Claudius Maximus en avait pris connaissance (60, 528; 
p. 68, 18 H). Mais, sur ces entrefaites, des indiscrétions 
avaient été commises, et, aux débats, on avait jugé plus pru- 
dent de ne pas trop insister sur ce témoignage suspect. Du 
même coup, nous comprenons pourquoi Junius Crassus ne se 
montre pas. Quand Apulée mettait son absence sur le compte 
d'une ivresse matinale, il déclamait : nous nous en étions bien 
un peu doutés. 

Notons, pour finir, une inconséquence de l'accusation qu'Apulée 
ne pouvait pas relever sans désobliger un ami et un témoin à 
décharge. Quintianus, qui^ disait-on, avait pris part aifsacrince, 
aurait dû être poursuivi comme complice. Bien plus, s'il 
avait prêté sa maison, c'était lui le principal coupable. Cepen- 
dant les ennemis d'Apulée ne paraissent pas avoir songé à 
l'inquiéter. Et pourquoi l'auraient-ils fait? Ils n'avaient aucune 
raison de lui en vouloir. C'est le mari de Pudentilla, et nul 
autre, qu'ils avaient intérêt à faire passer pour magicien ; c'est 
contre lui seul qu'ils cherchaient des preuves ; et ces preuves 
trouvées, ils n'avaient pas l'idée de s'en servir contre un autre. 



« Tcslimonium illud Crassi, quod... quasi granissimum Icgerunt. » (57,531). 



LA STATUETTE DE MERCURE ^7 



9 

LA STATUETTE DE MERCURE 

Nous en avons presque fini avec les faits étrangers au ma- 
riage d'Apulée. Un seul avait encore élé relevé, nous ne savons 
comment, à propos d'une lettre de Pudentilla dont il sera 
question tout à l'heure. Il s'agissait d'une petite statuette en 
bois, figurant un squelette, qu'Apulée avait fait fabriquer en 
secret, qu'il entourait d'un respect religieux, et qu'il appelait du 
nom grec de (Jocaikevç (c. Gi-65). 

Nous avons parlé déjà des rapports de la magie avec le culte 
des morts. C'était à la puissance occulte des esprits que les 
magiciens avaient recours ; c'est dans les tombeaux que l'on 
déposait les tabellae defixionum sur lesquelles on gravait les 
formules qui fixaient irrévocablement la destinée d'une per- 
sonne ; l'évocation des morts était au nombre des actes qui 
entraient dans la définition du crime de magie. On comprend 
donc que l'adoration d'une tète de mort pût faire croire aux 
pratiques les plus criminelles. 

Malheureusement pour eux, les ennemis d'Apulée s'étaient une 
fois de plus contentés de vagues on-dit et de renseignements incom- 
plets. D'abord, la statuette incriminée avait été fabriquée, non 
en cachette, mais au grand jour. Pontianus, pour faire plaisir à 
son ami, l'avait commandée pour lui à un sculpteur sur bois, 
Cornélius Saturninus, dans l'atelier duquel chacun avait pu la 
voir : Cornélius lui-même était là pour en témoigner, ainsi que 
le fils de Capitolina, une dame d'Oea qui avait fait cadeau à 
Pontianus du bois d'ébène dont était faite la petite idole. 
Apulée avait en effet l'habitude de faire chaque jour ses dévo- 
tions devant l'image de quelque dieu : et la statuette repré- 
sentait, non un squelette grimaçant, mais un ravissant Mercure, 
qu'il fait passer sous les yeux émerveillés de l'assistance. 

Nous aurons l'occasion de revenir sur ce petit Mercure, et nous 
verrons qu'Apulée laisse échapper à son sujet des aveux bien 
plus compromettants qu'il ne pense. Mais si la statuette et les 



88 CHAPITRE II L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

termes dans lesquels Apulée en parle sont de nature à nous ins- 
pirer des soupçons, c'est pour des raisons dont les adversaires 
ne s'étaient pas avisés : du moment qu'il s'agissait non de 
magie, mais de religion, l'accusation était ruinée du coup. 



III 

MARIAGE D'APULÉE*. ENSORCELLEMENT DE PUDENTILLA 



LES PREUVES 

Nous arrivons à la troisième partie de Y Apologie 1 . Il ne reste plus 
qu'un seul point, mais le point capital : les prétendus moyens 
magiques mis en œuvre pour séduire Pudentilla. C'était d'ail- 
leurs aussi ce qu'il y avait de plus facile à réfuter ; la seule preuve 
directe était un texte falsifié ; ceci établi, et cette preuve réduite 
à néant, Apulée n'avait plus qu'à dissiper les derniers soupçons 
dont il pouvait être l'objet, en montrant qu'il n'avait à ce ma- 
riage aucun intérêt matériel. Car c'était là le fond de l'affaire. 
C'est la jalousie, dit Apulée — et cette fois il est dans le vrai — 
qui a été le seul mobile de la poursuite, car personne ne soup- 
çonnera Emilianus d'avoir porté plainte pour le plaisir de se 
lancer dans un procès retentissant, ou par amour désintéressé 
de la justice : il a si peu la haine du crime qu'il n'en a même 
pas la notion. Mais cette jalousie même, Apulée prouvera qu'elle 
n'a aucune raison d'être. En somme, la discussion va porter de 
plus en plus sur des questions d'argent. La magie passe au 
second plan, pour laisser s'agiter au premier la passion et les 
convoitises personnelles auxquelles elle a servi de prétexte. 
L'accusation s'était fondée sur cinq arguments principaux : 
i. Pudentilla avait toujours déclaré qu'elle était décidée à ne 
pas se remarier; il avait donc fallu, pour ébranler sa résolution, 
une force supérieure à sa volonté. 



1 Du c. »'»<) à la fin. Les mss. font commencer ici un second livre. 



FAITS \M ÉRIEURS ai MARI IG\ »g 

2. Cette force, c'est relie de la magie : une lettre <lr Pinlen- 
tilla contient à ("et égard l'aveu le plus formel et le plus ex- 
plicite. 

3. Pudentiila a soixante ans : elle n'a pu se remarier que par 
libertinage. 

4. C'est à la campagne, loin de tous les veux, qu'a été signé 

le contrat. 

5. Mais le plus grave, c'est l'affaire de la dot : Apulée avait 
profité de l'absence de tous témoins gênants pour extorquer 
une forte somme à sa femme, dans les premiers temps de leur 
mariage. 

Sur ces cinq points, Apulée se fait fort d'établir son innocence 
d'une façon si éclatante qu'on pourrait croire qu'il a eu intérêt 
à provoquer lui-même ce procès, pour couper court aux calom- 
nies. (67, 54o) 



FAITS ANTERIEURS AU MARIAGE 

Et d'abord, est-il vrai que Pudentiila ait toujours refusé de se 
remarier? Présentée sous cette forme, la chose est inexacte; 
il faut rétablir les faits, en reprenant d'un peu plus haut, et dans 
l'ordre des temps, les circonstances qui ont amené le mariage 
d'Apulée. (68, 54i — 69. 6421 

Si Pudentiila, devenue veuve à la fleur de l'âge, Tétait restée 
pendant quatorze ans, ce n'était pas pour son plaisir, mais par 
dévouement à ses fils, Pontianus et Pudens. Leur aïeul pa- 
ternel, en effet, sous la puissance duquel les avait laissés la mort 
de leur père,, voulant faire épouser à Pudentiila son second fils, 
Sicinius Clarus, éloignait tous les prétendants, et menaçait, si 
elle prenait un mari hors de la famille, de déshériter ses petits- 
fils. Et il faut croire que le vieux aurait tenu parole, car Pu- 
dentiila, feignant de céder, avait amusé Sicinius Clarus par des 
promesses dont, sous un prétexte ou sous un autre, elle retar- 
dait l'exécution 168, 54i), jusqu'au jour où son beau-père était 



QO CHAPITRE II — L ACCUSATION. LA DEFENSE 

mort, laissant un héritage, d'ailleurs modeste (71, 544)? à Pon- 
tianus et à Pudens., dont l'aîné devait servir de tuteur au cadet. 

C'est alors que Pudentilla, devenue libre, et ayant le choix 
entre les partis les plus honorables, s'était décidée, pour des 
raisons d'ordre physiologique sur lesquelles Apulée insiste avec 
une complaisance pleine de délicatesse, à conclure un nouveau 
mariage. La famille approuvait, à commencer par ce même Emi- 
lianus qui maintenant protestait que jamais Pudentilla n'avait 
song-é à se remarier avant d'y être forcée par les maléfices d'A- 
pulée. C'est qu'il croyait que Pudentilla accorderait sa main à 
Sicinius Clams (et les engagements pris par la digne matrone 
lui en donnaient bien un peu le droit). Ainsi donc, ricane Apulée, 
si elle avait épousé ce rustre décrépit, il n'y aurait rien là que de 
naturel! Mais elle a pris un homme jeune, et qui, de l'aveu même 
des accusateurs, n'est pas trop mal fait de sa personne : voilà 
qui ne peut s'expliquer que par une influence plus forte que sa 
volonté ! 

De la mauvaise foi d'Emilianus Apulée tient d'ailleurs une 
preuve matérielle : c'est une lettre que celui-ci a jadis écrite 
à Pontianus pour l'encourag-er à donner son approbation aux 
projets de sa mère, et dont il a étourdiment oublié l'existence *. 
En tout cas, à en jug-er par son trouble et sa confusion, il ne 
s'attendait g-uère à la voir exhumer, ni surtout à la trouver entre 
les mains de l'accusé. C'est que Pudentilla, chargée appa- 
remment de la transmettre, avait jugé plus prudent de l'inter- 
cepter : «maluit retinere quam mittere, » dit ingénument Apulée. 

Voilà donc Emilianus convaincu par son propre témoignage : 
c'est d'elle-même, et avant de connaître Apulée, que Pudentilla a 
résolu de se remarier, La préférence accordée à Apulée est tout 
à son honneur; et d'ailleurs, si quelqu'un avait lieu de se plain- 
dre, ce seraient les prétendants évincés : or ils ne disent rien, 
et ceux qui se fâchent, ce sont Emilianus et Rufinus. (71, 544j 

Ici se place une vraie scène de comédie. Si Pudentilla avait 
gardé par devers elle la lettre d'Emilianus, elle avait en revanche 
«'(•rit elle même à Pontianus pour le mettre au courant de ses in- 



1 69-70, 543. « Ponliano auctor adsentiendi fuisti. » (p. 78,-2:5 H.) 



I \i i s \\ i ERIEUR9 ai M un WGE <) I 

tentions : elle lui expliquai! ses raisons toul au long, et lui don- 
nait l'assurance que ce mariage ne menaçai! en rien ses intérêts 
ni ceux de son frère : « qualis uidua eis fuerît, talem nuptam 
futuram. » (70, 543). Mais le désintéressement et la confiance 
mutuelle sont décidément raies dans cette famille: médiocrement 
rassuré par les promesses de sa mère, Pontianus accourt précipi- 
tamment, « lloma aduolauil » : et le voilà qui se constitue le gar- 
dien «lu trésor, tremblant que la fortune de sa mère (quatre 
millions de sesterces), qui doit constituer un jour le plus clair 
de son avoir, ne sorte de la famille, mais forcé de dissimuler ses 
inquiétudes, et n'osant pas s'opposer au mariage, pour ne pas 
laisser paraître sa méfiance. 

Les choses en étaient là : d'un côté la mère, se disposant à 
consoler par un honnête mariage un veuvage dont la prolonga- 
tion ruine sa santé, d'autre part son fils, anxieux, épiant tous 
ses mouvements, (c. 72) C'est sur ces entrefaites (« inter proca- 
tionem matris et metum fili, » dit notre orateur, avec une gravité 
peu sensible, et pour cause, au comique de la situation) qu'A- 
pulée vient donner dans ce nid d'intrigues de famille. Il était en 
route pour Alexandrie, lorsqu'une indisposition l'obligea à 
s'arrêter à Oea, chez ses amis Appius. Quand Pontianus, qui 
l'avait connu à Athènes, le sut là, ce fut pour lui un trait de 
lumière: cette arrivée providentielle allait tout concilier: le voilà, 
le mari souhaité, attendu, qui devait combler les désirs de la 
mère sans porter préjudice aux intérêts des fils : « Videbatur 
sibi peridoneum maritum matri repperisse, cui bono periculc 
totam domus fortunam concrederet. » (72, 546) 

Aussitôt il accourt, l'entoure de prévenances, est aux petits 
soins. Puis il tâte habilement le terrain, et quand il voit que son 
ami ne songe qu'à voyager, et point du tout à prendre femme, il 
cherche à gagner du temps : il désire accompagner Apulée, mais 
la saison est mauvaise; plutôt que de traverser le désert brûlé 
par des chaleurs torrides et infesté d'animaux sauvages, mieux 
vaut attendre le retour de l'hiver. Enfin il installe Apulée chez 
sa mère, sous prétexte que la maison est plus saine et a vue 
sur la mer; pour mieux resserrer les liens (nous dirions : 
pour mieux le compromettre), il confie à Apulée sa mère et son 



1)2 CHAPITRE II L ACCUSATION. LA DEFENSE 

jeune frère ; on travaille en commun ; c'est une intimité qui 
s'établit. 

Cependant Apulée, remis sur pied, fait, à la demande de quel- 
ques amis, une conférence dans la basilique d'Oea. Le public 
enthousiasmé l'applaudit, l'acclame, le supplie de devenir citoyen 
d'Oea. (73, 54y) C'est pour Pontianus l'occasion guettée : ce cri 
unanime d'une ville entière, n'est-ce pas un signe certain de la 
volonté divine? Et, se démasquant brusquement, il révèle à son 
ami ses secrètes espérances, (c. 73) 

On se rappelle où Apulée veut en venir : non seulement Pu- 
dentilla n'était pas décidée à ne jamais se remarier, mais avant 
même de connaître Apulée, elle en avait ouvertement annoncé 
l'intention; et, d'autre part, Apulée a été si peu obligé de vaincre 
ses résistances que c'est lui, au contraire, qui a été sollicité de 
l'épouser, et qui n'a cédé qu'à grand peine. Il est fort pos- 
sible que son récit soit véridique, encore que tout moyen de 
contrôle nous fasse défaut. Mais quand il en vient à l'offre de 
Pontianus, on sent percer quelque gêne, et il est facile d'en de- 
viner la cause : trop empressé à épouser, il paraîtra intéressé, 
et précisément il s'efforce de prouver qu'il n'avait aucun intérêt 
à ce mariage; trop facilement convaincu par les instances de son 
ami, il a l'air ridicule; et de fait, il n'est pas dit qu'il n'ait pas 
été l'un et l'autre à la fois, et qu'il n'en ait pas vaguement 
conscience. 

On voit d'ici la scène : Apulée, pris au dépourvu par une pro- 
position aussi inattendue, ne sait que répondre ; Pontianus en 
profite pour livrer un assaut en règle, fait valoir ses raisons, 
combat d'avance les objections de son interlocuteur : les préten- 
dants ne manquent pas, mais Apulée seul inspire confiance (voilà 
pour flatter son amour-propre); se réserve-t-il pour un parti 
plus reluisant, qui réunisse la beauté, la jeunesse et la fortune? 
éprouve-t-il de l'éloignement pour la femme qu'on lui propose 
parce que ses charmes ont souffert des atteintes de l'âge? voilà 
des motifs indignes d'un ami, indignes surtout d'un philosophe. 
(Pontianus connaît son homme, et sait par où il faut le prendre). 
Apulée oppose des raisons polies : ce n'est pas qu'au bout d'une 
année il n'ait su apprécier Pudentilla, et les solides qualités qu'elle 



FAI rs INTÉRIEURS w MARIAGE <)•> 

apportera en dot à celui qu'elle épousera '. Mais il ne songe pas 
à se marier, il veut rester indépendant, pour continuer ses voya- 
ges. Enfin, tout ce qui de part et d'autre pouvait être dit, fui 
dit; mais Pontianus, bien décidé cette fois à en finir, n'aban- 
donne pas la lutte qu'il n'ait remporté la victoire ; et bientôt 
Apulée en vient à désirer ce mariage avec autant d'ardeur (pie 
s'il en avait lui-même eu l'idée: « inox talem feminam nihilo 
segnius uolui quam si ultro appetissem. » (73, 54q) Pudentilla, 
de son côté, se laisse persuader par son fils ; le mariage est dé- 
cidé : on attendra seulement, pour le célébrer, que Pontianus soit 
lui-même marié, et que Pudens ait revêtu la toge virile. 

Apulée ne veut donc pas avoir l'air d'un jouvenceau naïf qu'on 
mène à sa fantaisie : il faut, pour épouser, des raisons positi- 
ves, il n'en faut aucune pour s'abstenir. Aussi bien n'a-t-il pas 
cédé passivement, par inertie et manque de volonté; non : les 
arguments de Pontianus lui ont donné à réfléchir, et, en vrai 
philosophe, plus sensible aux qualités morales qu'aux avantages 
extérieurs, il s'est rendu compte que cette union, après tout, 
avait des chances de faire son bonheur. Mais même en admet- 
tant que Pudentilla fût la vertueuse matrone que décrit son mari, 
et qu'elle mérite la place d'honneur que le discours d'Apulée lui 
a assurée dans la galerie des Romaines illustres 2 , l'estime, l'af- 
fection raisonnable et éclairée que lui valait son caractère suffi- 
sent-elles à tout expliquer? Passe encore pour Apulée : il est 
philosophe. Mais les autres prétendants 3 , était-ce du seul amour 
de la vertu qu'ils étaient tous animés? Pourquoi, alors, tant de 
défiance à leur égard, pourquoi tant de précautions? Il faut 
croire malgré tout qu'un mariage avec Pudentilla n'était pas une 
mauvaise affaire, et toutes les explications d'Apulée ne nous 
ôteront pas de l'esprit qu'il comptait y trouver quelque avantage 
matériel. 

En tout cas, de quelques pressantes sollicitations qu'Apulée eût 



1 « Virtutium eius dotes » (73, 549). 

2 Apoll. Sidon. Ep. II, io,5. 



3 « Cum a principibus uiris in matrimonium peteretur. » (69,042). « ...matrem suam, 
cui plurimi inhient, » (73, 547). 



94 CHAPITRE II L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

été l'objet, il ressort de son propre aveu qu'à un moment donné 
il avait lui-même désiré ce mariage. Et comme sa parole ne suffi- 
sait pas à prouver que Pudentilla eût cédé à la seule force de la 
persuasion, on pouvait objecter qu'il avait eu recours alors à 
des moyens plus efficaces (74, 549-000). 

On était d'autant plus fondé, en apparence tout au moins, à 
le soutenir, que Pontianus lui-même, qui avait emmanché toute 
l'affaire, n'avait pas été le dernier à regretter ce qu'il avait fait, 
ni le moins acharné à détruire son œuvre. 



HERENNIUS RUFINLS 



C'est ici qu'entre en scène un nouvel acteur, dans la per- 
sonne de cet Herennius Rufinus, que nous avons déjà vu jouer 
un rôle équivoque dans un marché assez louche, dont il a 
été l'un des principaux négociateurs. 

Triste sire, ce Rufinus, même si l'on fait la part de l'exagé- 
ration dans le portrait qu'en trace Apulée'. Un homme taré, 
dont la jeunesse a été souillée de vices infâmes, qui a les 
mœurs d'un histrion sans en avoir les talents, et qui, trafiquant 
de sa femme et de sa fille comme il a jadis trafiqué de lui- 
même, a fait de sa maison un bouge, et de honteux chantages 
le plus clair de ses revenus ; aimant avec cela les querelles, et 
semant la zizanie : tel est celui qui a pris sur l'esprit faible 
de Pontianus un détestable empire. Au surplus, chassant de 
race : son père lui a laissé pour tout bien trente mille sesterces, 
qu'une faillite frauduleuse a soustraits à ses créanciers. 

Ce petit avoir, joint aux apports quotidiens dus à l'incon- 
duite de sa femme, « praeter quod ei uxor sua cotidianis dotibus 
quaesiuit » (76, 555), Rufinus l'eut bientôt mangé et bu, ne 
voulant rien garder, l'honnête homme, du produit de l'escro- 



1 74» 55o — 7."», 557. Les exagérations et mrme les calomnies étaient déjà un 
habitude courante chez les orateurs de l'époque républicaine. (Cf. Boissier, Conjura- 
tion de Cdtilina, p. 3G). 



HERENNIUS RI FINUS <)•> 

querie paternelle, el estimanl qu'un bien honteusement acquis 
devait être honteusemenl dilapidé. Aussi ne lui reste-t-il rien 
« praeter ambitionem miseram et profundam gulam » (75, 

557). 

Or c'est lui, Rufinus, 1 amc damnée, dirions-nous, de Pon- 
tianus el de son frère, c'est lui l'auteur de toute cette machina- 
tion; c'est lui qui a eu l'idée de l'accusation, lui qui a payé les 
avocats, soudoyé les témoins ; lui qui est « la torche et le fouet 
d'Emilianus, Aemiliani huius fax et flagellum » (74, 55o). Mais 
comment avait-il été amené à intervenir/ et quel intérêt y 
trouvait-il? 

La femme de Rufinus — nous suivons toujours Apulée — 
commençait à vieillir, et les revenus du ménage s'en ressentaient. 
Elle avait bien une fille, mais cette fille, offerte à tout venant, 
prêtée même à l'essai à plusieurs prétendants, était d'un place- 
ment malaisé, étant de celles dont on s'amuse et qu'on n'épouse 
pas : et elle serait infailliblement demeurée pour compte, si 
l'humeur accommodante de Pontianus l 3 qui, malgré les efforts 
d'Apulée pour tout rejeter sur d'autres, joue dans toute cette 
affaire le rôle le plus piteux, n'avait consenti à accepter les 
restes de prétendants rassasiés. L'épousée va pour s'installer 
dans sa nouvelle demeure, s 'offrant à tous les yeux dans sa 
litière ouverte, le regard provoquant, peinte et fardée comme 
une courtisane, digne fille enfin de sa mère. Rien d'ailleurs sur 
elle qui fût à elle : sa dot même avait été aux trois quarts 
prêtée par un usurier 2 . Mais Rufinus avait son idée ; et déjà 
il dévorait en espérance le million de Pudentilla. C'est à ce 
moment qu'Apulée était venu à la traverse. Aussitôt Rufinus, 
travaillant adroitement Pontianus, qui n'était pas difficile à 
convaincre : « C'est folie, lui dit-il, de laisser passer à un 
étranger une fortune qui vous revient. Arrangez-vous à rompre 
ce mariage, ou je reprends la fille. » Affolé par cette menace, 
Pontianus va trouver sa mère, cherche à ébranler sa résolution, 



1 « Nisi in facilitatem Pontiani incidisset. »(7f>, 557). Cf. 77,55g : "« Pontiani facili- 
tatem. » C'est évidemment le trait essentiel de son caractère. 

2 76, 55g. — 92, 583 (p. 102 H.). 



9^ CHAPITRE II — L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

le tout en vain : Pudentilla lui reproche sa légèreté et son 
inconstance ; elle n'a pas de peine d'ailleurs à deviner Rufinus 
derrière son fils ; aussi a-t-elle besoin plus que jamais d'un 
mari qui la défende contre la cupidité de cet homme (c. 70.77). 
Quand il voit ses manœuvres vaines, Rufinus, hors de lui de 
fureur, vomit l'injure, en présence de son fils, sur la plus chaste 
des mères, déclare à qui veut l'entendre qu'Apulée est un ma- 
gicien, un faiseur de maléfices, qu'il le tuera de sa main. 



LA LETTRE DE PUDENTILLA 



Cependant Pudentilla part pour la campagne, et écrit à son 
fils la fameuse lettre qui, au dire de l'accusation, contient 
l'aveu explicite et la preuve manifeste de l'ensorcellement (78, 
56o — 84, 570). Cette lettre, Rufinus l'avait montrée à tout 
venant, bien avant que le procès fût engagé et qu'on l'eût versée 
au dossier ; et l'on aurait pu voir l'infortuné Pontianus, tou- 
jours plus faible et plus méprisable, escorter son beau-père au 
forum et exhiber en larmoyant le témoignage écrit de l'infor- 
tune maternelle (82, 566). Pudentilla le déclarait elle-même : 
Apulée, disait-elle, est magicien ; je me suis laissé prendre à 
ses charmes, je l'aime ; viens donc à mon secours pendant que 
j'ai encore ma raison : « 'ArtoXtïoç /uctyog, xcà èyo) vn avzov 
fiefidy^v/iat xcà sqw. 'EX&è xoivvv ttqoç sfis, emç è'ti ao)(jQù)ro). » 
(82, 565). 

A cela, que va répondre Apulée ? 

A supposer d'abord (79, 561/2) que la lettre de Pudentilla 
ait bien le sens qu'on lui prête, cela ne prouverait rien encore. 
Pudentilla pouvait, pour s'excuser auprès de son fils, mettre 
sur le compte d'un ascendant irrésistible une décision qu'elle 
ne voulait pas laisser attribuer à sa propre volonté. Ne sait-on 
pas que la femme, même quand elle se donne, veut avoir l'air 
d'être conquise ? Enfin, supposons que Pudentilla ait vraiment 
tenu Apulée pour magicien : la belle raison ! Alors il suffirait 



LA LETTRE DE PUDENTILLA <)7 

qu'elle eût écri( « Apulée est consul », ou « il est peintre », ou 
« il est médecin » — ou enfin : « Apulée est innocent », pour* 
qu'aussitôt il le fût ? 

On (lit encore qu'elle ne se possédait pas, qu'elle «Mail folle 
d'amour. Singulière preuve d'amour que cette lettre accusa- 
trice'! D'ailleurs, de deux choses Tune : OU elle était dans 
sou hou sens en écrivant, ou elle n'y était pas. Si elle y était, 
que parle-t-on encore de magie? Si elle n'y était pas, elle ne 
savait ce qu'elle disait, et sa parole est sans valeur. On n'a pas 
conscience de sa folie, pas plus qu'on ne peut voir sa propre 
cécité 3 . 

Le dilemme est faihle. Pudentilla pouvait, sans cesser de rai- 
sonner juste ni de se rendre compte de ce qui lui arrivait, se 
sentir sous la domination d'une puissance supérieure qui en- 
chaînait sa volonté. Et d'autre part, si êçàv, comme nous 
l'avons vu, désigne, au sens où Apulée l'entend ici, non un 
sentiment d'ordre moral, mais un trouble des sens et une sorte 
de possession, indépendante du consentement de celle qui en 
est victime, Apulée joue encore sur les mots quand il objecte 
que Pudentilla ne l'aimait pas, si vraiment elle avait écrit 
une lettre capable de lui faire du tort. Mais à quoi bon s'en- 
gager à sa suite dans ce dédale de raisonnements subtils? Ces 
arguties sans intérêt seraient plutôt pour nous mettre en défiance, 
(( Trêve de dialectique, mitto dialectica », dit Apulée en termi- 
nant. — Eh ! que n'y a-t-il renoncé d'emblée ? Etait-il néces- 
saire de tant ergoter, quand il avait, pour confondre ses enne- 
mis, une preuve de fait, simple, nette, irréfutable? 

C'est qu'il tient à ménager son effet (80, 563 — 81, 565). La 
lettre accusatrice, la voici tout entière : Pontianus l'avait heu- 
reusement conservée, et, la veille, Apulée en a pris, eu même 
temps qu'Emilianus, et en présence du secrétaire de l'ami défunt, 



1 « Credo nunc quod Pudentilla me in eo tempore non amabat, siquidem id foras 
seripsit, quod palam erat mihi obfuturum. » (7g, 562). 

2 80, 562. — « Igitur Pudentilla compos mentis fuit, si compotem mentis se non 
putabat. » (ibid). 

7 



98 CHAPITRE II L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

une copie authentique 1 . Qu'on en donne lecture. Là, halte! 
« Sustine paulisper quae secuntur, nain ad deuerticulum rei 
uentum est. » (80, 563). 

Jusqu'ici, pas un mot de magie : le simple récit des circons- 
tances qui ont amené le mariage, telles qu'Apulée les a exposées. 
Continuons : nous voici arrivés au passage essentiel, celui qu'on 
exploite contre Apulée, et qui précisément a pour but de le jus- 
tifier. 

Faire dire à une lettre exactement le contraire de ce qu'elle 
dit en réalité, transformer, sans y changer une syllabe, en une 
preuve accablante, un document qui établit au contraire l'inno- 
cence de l'accusé : voilà un prodige dont ni un Palamède, ni un 
Sisyphe, ni un Eurybate n'aurait conçu la pensée, et dont seule était 
capable la rouerie de Rufinus. Apulée s'indigne copieusement 
de tant d'astuce : le tout pour dire cette chose très simple, c'est 
que la lettre a été adroitement tronquée, de façon à donner au 
passage cité un sens diamétralement opposé à sa signification 
véritable. C'est cette phrase, perfidement isolée de son contexte, 
que Rufinus avait montrée à tout le monde, prétextant que le 
reste était trop inconvenant pour être lu. Et tout le monde 
s'était laissé prendre, sans avoir l'idée d'insister pour voir le 
commencement et la fin. Apulée seul s'est avisé de se faire 
montrer la lettre tout entière ; la voici, il va la lire pour la 
plus grande confusion de ses adversaires : 

« Je voulais, pour les raisons que je t'ai dites, prendre un 



1 « Quas tamen lifteras tabulario Pontiani praesenle et contra scribente Aemiliano 
nudius tertius tuo iussu, Maxime, testato descripsimus. » (78, 56i). Cf. 83, 567 : « At 
tu, Acmiliane, recognosce, an et haec mecum testato descripseris. » (Ce membre de 
pbrase confirme dans l'autre la construction: tabulario praesente; Aemiliano contra 
scribente). Comme l'explique Helm, le tabularius dont il est ici quuestion, c'est le se- 
crétaire de Pontianus, l'esclave ou l'afFrancbi ab epistulis, ]cquel, depuis la mort, d'ail- 
leurs récente, de son maître, est resté chargé par conséquent du soin de ses papiers. 
Apulée dit du bibliothécaire de Pontianus (peut-être le même que le tabularius dont il 
est ici question) : « liberlus eccille, qui claues eius loci in hodiernum habet. » (53,5 1 3) 
Il ne semble pas, en tout cas, qu'il s'agisse ici d'un tabularium (archives), et la conjec- 
ture de Casaubon «< e > tabulario publico » est aussi contraire au sens de la phrase 
qu'est inutile la correction proposée par Mommsen (Strafr. p. 420) : « Quas lit- 
leras tabulario < inlatas a> Pontiano, praesente etc. » Quant à la leçon & Pontiano 
praesente » (Krueger), elle est d'une assez jolie étourderie. 



LA LETTRE DE PUDENTILLA ÛQ 

mari; c'est toi qui ui'as engagée à choisir celui-là, de préférence 
à toul autre : tu ne me parlais de lui qu'avec admiration, lu 
n'aspirais qu'à le faire entrer dans la famille par son union avec 
moi. Mais voilà que de perfides calomniateurs t'ont tourné la 
tête : et aussitôt Apulée est devenu un magicien, et moi je suis 
ensorcelée et en proie au délire de l'amour! Viens donc vers 
moi, pendant que je conserve encore ma raison. 1 ». 

En d'autres termes, Pudentilla n'exprime pas un jugement 
personnel, elle répète les absurdes propos des adversaires de 
son mariage, pour faire honte à son fils de l'inconséquente cré- 
dulité avec laquelle il y a ajouté foi, puis l'engage plaisamment 2 
à venir vers elle, tandis qu'elle est encore en possession de son 
bon sens. Pudentilla était alors à la campagne, où le mariage 
devait avoir lieu, et invitait son fils et sa bru à y faire un 
séjour auprès d'elle (70, 56o; 87, 574/5). 

Ainsi, cette lettre, sur l'effet de laquelle on comptait par- 
dessus tout, était au contraire une protestation contre les 
calomnies des envieux. 

D'ailleurs, poursuit Apulée, à supposer même que Pudentilla 
eût fait à son fils l'aveu secret de sa passion, quelle profanation, 
quel oubli des sentiments les plus naturels, que de jeter une 
telle confidence en pâture à la curiosité publique ! (84, 569 s.). 
Et comme Apulée s'efforce, par un scrupule naturel et honora- 
ble, de ménager la mémoire de Pontianus, il se rattrape en 
donnant libre cours à son indignation dans une invective décla- 
matoire (c. 85. 86) contre Sicinius Pudens, le mauvais fils, 
dont la perversité précoce ignore les plus élémentaires délica- 
tesses de la piété filiale, et qui ose lire une lettre qu'il croit 
déshonorante pour sa mère devant un Claudius Maximus, devant 
les statues de l'empereur qui mérita d'être surnommé le Pieux. 
Déclamation à part, le reproche devait être fondé, car on avait 



1 « Bo'jXopivY]v yâp [J-e ht àç elitov alx'uxç ["fa^rfi-rpai, aùrôç e-nsiaaç toùtov àvxt 
TrâvTwv aïpîta&GU, OauuâC^v tov àvBpa y.ai OTrouSâÇcov aùtôv otxeîov ujj.Iv ht i\ioù 
noisîaftai. vùv hk ojç x<ZT<7]Y>opoi f^xGw xaxorjft'ôtç as àvaiceUtouaiv, aîcpv(2iov è-féve-co 
AitoXétoç jJ-âyoc, xal eyw p.£[j.âyeouai ûu' aÙTOù xal èptô. èX&è xoîvuv itpôç i\ih ewç exi 
oto'ppa>v(î). » (83, 567.) 

2 « Dissimulamenti causa et deridiculi. » (87, 574;. 



100 CHAPITRE II — L ACCUSATION. LA DEFENSE 

lu à l'audience une lettre que Pudens lui-même avait écrite à 
Pontianus, quand il était encore auprès de sa mère et l'entourait 
de caresses hypocrites * ; et cette lettre ne devait être ni des 
plus respectueuses, ni des plus discrètes : le gamin vicieux avait 
fait, à part soi, ses observations sur sa mère, et s'était empressé 
de les communiquer à son frère. Apulée se garde d'ailleurs de 
nous rien faire connaître du contenu de cette lettre : est-ce 
délicatesse ou embarras? Toujours est-il qu'il se borne à lui 
refuser toute autorité^ comme venant d'un enfant, qui se trouve 
être en même temps l'accusateur. (87, 5y3). 

On produisait enfin (87, 573/4) une lettre assez brûlante 
d'Apulée lui-même à Pudentilla. Mais à quoi bon de tels 
moyens de séduction, demande Apulée, quand on dispose du 
secours de la magie : « Cur ego blandirem, si magia confide- 
bam ? » Au reste, cette lettre est un faux : l'incorrection du 
style, la barbarie du langage, les galanteries d'estaminet dont 
elle est pleine suffisent à en démontrer l'inauthenticité. Il est 
regrettable qu'Apulée ne nous ait pas conservé ce document : 
la comparaison pourrait être curieuse. 

Un dernier mot sur la lettre de Pudentilla (87, 574/6). Après 
avoir écrit à Pontianus la phrase ironique : « Viens vers moi 
pendant que je suis encore dans mon bon sens », Pudentilla 
avait fait venir auprès d'elle, à la campagne, ses fils et sa bru. 
Eh bien, qu'il dise, celui des deux frères qui est encore en vie, 
qu'il dise, ce fils pieux, si, pendant le séjour de deux mois qu'il 
y fit, il a surpris chez sa mère un geste, un mot qui pût donner 
à penser qu'elle n'était pas dans son bon sens. Ne revoyait-elle 
pas, en femme entendue, les comptes des employés de son 
domaine ? Ne mit-elle pas Pontianus en garde contre les 
intrigues de Rufinus ? Ne lui fit-elle pas de vifs reproches 
d'avoir colporté sa lettre en en dénaturant le sens? Et quand 
enfin elle avait épousé Apulée à la campagne, n'était-il pas 
convenu depuis longtemps que ce serait là que le mariage 
aurait lieu? 



1 « Cum adhuc in cius sinu alercrc. » — « Etiam cum malri blandircrc. » (86, 573). 



MARIAGE A LA CAMPAGNE H» 



MARIAGE A LA CAMPAGNE 



Car, pour se marier à la campagne (voilà la réponse au troi- 
sième argument de l'accusation) (c. 88), Pudentilla avait ses 
raisons, des raisons de ménagère qui sait le prix des choses. 
Une fête de famille, mariage ou antre, célébrée à la ville, 
n'allait pas sans gros frais. Pudentilla s'en était aperçue : à 
eux seuls, le mariage de Pontianus et la prise de toge de 
Pudens lui avaient coûté pour cinquante mille sesterces de dis- 
tributions au peuple. C'est pour éviter ces dépenses, ainsi que 
les dîners, réceptions et autres corvées d'usage, qu'on avait 
célébré le mariage à la campagne. 

D'ailleurs, est-il besoin de donner des raisons pour une chose 
aussi simple, et comprend-on qu'on vous en fasse un grief? 
Pourquoi cette soudaine hostilité contre la campag-ne chez un 
homme qui y passe sa vie? Aucun article de la loi Julia 
n'interdit de se marier aux champs ; bien plus : les enfants y 
viennent sous de bien plus heureux auspices. Apulée trouve 
donc, dans cette union loin de la ville, la preuve de la ferme 
raison de Pudentilla, et l'occasion de placer un couplet d'idylle: 
il n'a négligé qu'une chose, c'est de répondre à l'objection de 
ses adversaires, qui lui reprochaient évidemment non de 
s'être marié à la campagne, mais d'avoir voulu éviter une 
publicité gênante, et d'avoir éloigné sa femme pour mieux 
la dominer. Il savait bien que c'était ainsi qu'on l'entendait, et 
plus tard, quand il écrira le conte de Psyché, peut-être est-ce en 
songeant à sa propre histoire qu'il fera dire à Vénus : « Le 
mariage est nul : il a été consommé dans une campagne, im- 
pares nuptiae et praeterea in uilla sine testibus et pâtre non 
consentiente factae legitimae non possunt uideri. 1 » 

Il n'en reste pas moins qu'Apulée et Pudentilla avaient, après 
tout, de bonnes raisons pour vouloir se soustraire aux obses- 



i Met. VI, 9, Cf. Sen. Contr. VIII, G, 2. VII, 0, 12. 



ÏÔ2 CHAPITRE II L ACCUSATION. LA DEFENSE 

sions et aux commentaires d'un entourage dont ils ne con- 
naissaient que trop bien les dispositions. Ce n'est pas seulement 
par raillerie et en manière de plaisanterie qu'Apulée dit à Emi- 
lianus : « Oui, voilà pourquoi elle a été à la campagne : pour 
éviter une dépense — et aussi pour éviter de dîner en ta com- 
pagnie, (ne esset) tecum aut apud te cenandum. » (88, 

6 7 6.) 



AGE DE PUDENTILLA 

On prétendait encore que Pudentilla avait à ce moment 
soixante ans. C'était dire qu'Apulée n'avait épousé que par 
intérêt une femme qui aurait pu être sa mère, et d'autre 
part, que, dans cette union mal assortie, la raison, pour 
Pudentilla, avait eu moins de part qu'un dévergondage, inex- 
plicable sans l'intervention de quelque influence magique 1 . 
Apulée avait déjà répondu à cet argument en faisant remarquer 
qu'au contraire, un homme jeune et d'agréable figure était 
en droit de compter sur ses seuls avantages personnels, et avait 
moins besoin qu'aucun autre de recourir à la magie 2 . Mais il 
peut se dispenser de discuter : l'assertion est fausse. Pièces en 
mains, il prouve par l'acte de naissance de sa femme qu'elle 
n'est âgée que d'une quarantaine d'années, (c. 89.) 



7 

LA DOT 

Mais tout cela compte pour peu de chose à côté des ques- 
tions d'intérêt qui ont donné naissance au procès 3 . Sur le 

1 « Formam mulieris et aetatem ipsi ultro improbauerunt, idque mibiuitiodederunt, 
talem uxorem causa auaritiae concupisse. » (91,682) «...sexagesimo anno aefatis ad 
Iubidinem nupsisse. » (67,540.) 

2 27, 455 ; 70, 543. Cf. 92, 583/4. 

3 « Venio nunc ad ipsum stirpem accusationis, ad ipsam causam malcficii. » (90, 58o.) 



LA DOT Iû3 

crime même, Apulée croit s'être suffisamment expliqué ; il se 
Halle d'avoir montré que la pratique de la magie est en contra- 
diction avec sa vie et son caractère; il pourrait se mettre au 
bénéfice de ces présomptions morales : il y renonce ; et pour 
qu'aucune ombre de soupçon ne puisse planer sur sa conduite, 
il tient à établir que, n'ayant aucun intérêt à épouser Pudentilla, 
il n'en aurait eu aucun à user de sortilèges pour triompher de 
ses résistances, s'il y en avait eu: « nullam mihi causam fuisse 
Pudentillam ueneficiis ad nuptias prolectandi. » (91, 582.) Oui, 
qu'on prouve qu'il avait un avantage, un seul, à épouser Puden- 
tilla, et il consent à passer pour un Carmendas, un Damigéron, 
un Moïse — bref, pour celui qu'on voudra des magiciens célè- 
bres, depuis Zoroastre et Ostanès. 

Mais voilà que cette énumération seule soulève dans l'audi- 
toire des clameurs hostiles (91, 58 1). Que faire en présence de 
tant d'inculte grossièreté? s'écrie Apulée avec un découragement 
comique. Ce sont des noms que nul n'ignore : entrez dans une 
bibliothèque publique, vous les trouverez tout au long chez les 
meilleurs auteurs. Faudra-t-il prouver maintenant que, pour 
connaître des magiciens, on n'est pas magicien soi-même? Mais 
peu importe, désormais c'est pour le juge que parle l'orateur ; 
et pour ces rustres, il n'en a cure. 

Ainsi donc, pour en revenir à ces questions d'intérêt, on pré- 
tendait qu'Apulée, n'ayant pu sérieusement s'éprendre d'une 
femme d'âge mûr et sans beauté, l'avait épousée uniquement 
pour son argent, et qu'il s'était empressé de mettre la main sur 
la dot, une fort belle dot, ma foi ! f Première inexactitude : le 
contrat en fait foi, la dot n'est que de trois cent mille sesterces, 
et encore cette somme doit-elle revenir aux enfants du premier 
lit, en entier si cette nouvelle union reste stérile, et sinon, pour 
moitié. Trois cent mille sesterces, c'est peu de chose assurément 
pour un Rufinus^ qui en emprunte quatre cent mille pour faire 
une dot à sa fille ; un tel homme ne peut concevoir qu'on soit 
assez insensible aux avantages matériels pour renoncer aux plus 
beaux partis, et n'estimer dans le mariage que le mérite per- 



1 « Primo dotem in congressu grandem et uberem rapuisse. » (91, 582.) 



104 CHAPITRE II L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

sonne! et l'harmonie du ménage. Et pourtant, n'est-ce pas une 
chose reçue qu'une veuve un peu passée offre à un homme encore 
jeune et bien fait quelques compensations en échange de la seule 
dot qu'elle ne puisse plus lui apporter? C'est ce que Pudentilla 
aurait fait avec tout autre prétendant. Mais le philosophe, lui, 
méprise la dot. (91, 682-92, 585). 

Autre preuve de désintéressement (c. 93) : si Apulée avait fait 
les calculs qu'on lui prête, il avait tout à gagner à brouiller la 
mère avec les fils, pour la dominer plus sûrement. Or, que fait 
Apulée? Non content de favoriser la bonne entente, il travaille 
à extirper même les vieux germes de dissentiment. Pudentilla 
devait quelque argent à ses fils (71, 544) : Apulée (qui, à les en 
croire, avait déjà tout dévoré), lui persuade de le leur rendre, et 
cela en évaluant au taux le plus bas les terres qu'elle leur donne 
en remboursement; et elle y ajoute bénévolement, toujours sur 
les instances d'Apulée, des terres, une grande maison richement 
meublée, quantité de froment, d'orge, de vin et d'autres pro- 
duits du sol, quatre cents esclaves, du beau bétail en abondance. 
(On voit que si Apulée méprise l'argent, il en parle en homme 
qui s'y entend, et qu'il n'ignore pas le prix de sa générosité.) 
Le tout, d'ailleurs, n'a pas été accordé sans peine. Il a fallu 
parlementer, prier, insister, pour vaincre l'irritation de Pudentilla 
contre ses fils. Mais Apulée leur a enfin rendu, à ces fils, la bien- 
veillance de leur mère, il a obtenu pour eux une belle donation 
en argent (n'oublions pas l'argent) : tels sont les titres qu'il s'est 
acquis dès le début à la reconnaissance de ses beaux-fils. 

Tant de bontés avaient fini par avoir raison de l'aveuglement 
de Pontianus : il s'était jeté aux pieds de son beau-père, l'avait 
supplié de lui pardonner, déplorant d'avoir écouté Rufinus et 
ses semblables. La reconnaissance, il faut le dire, n'était peut- 
être pas le seul mobile de Pontianus : il désirait surtout retrou- 
ver les bonnes grâces de Lollianus Avitus, auquel Apulée l'avait 
recommandé et avait envoyé quelques jours auparavant une rela- 
tion détaillée de tout ce qui s'était passé. Apulée consent à tout. 
Le proconsul félicite le jeune homme d'avoir si tôt reconnu son 
erreur, et le charge pour Apulée d'une lettre trop flatteuse pour 
l'accusé et trop belle en elle-même pour que la lecture ne s'en 



MORT DE PONTIANUS ; NOUVELLES INTRIGI ES l ".» 

impose pas (94, 587-96, 590). Evidemment, le prédécesseur du 
proconsul en charge avait un autre prestige que la bande d'aven- 
turiers de bas étage qui se tenaient aux côtés de l'accusation. 
Aussi Apulée déclare-t-il qu'après cette lettre il n'v aurait qu'à 
l'aire la péroraison, n'était la nécessité de répondre encore aux 
dernières calomnies de ses détracteurs. 

Voilà donc la paix rétablie entre les deux amis, entre le beau- 
tils et le beau-père; et Kmilianus continue à gémir de ce qu'A- 
pulée a mis au pillage la fortune île Pudentilla, quand le prin- 
cipal intéressé, revenant de son égarement, a reconnu ses torts. 
a proclamé qu'il lui devait tout, et s'est félicité de s'être donné 
un tel beau-père. Ah! si seulement il était revenu sain et sauf 
de Carthage! ou si son testament pouvait parler pour lui ! Comme 
il dirait sa reconnaissance ! Au moins les lettres qu'il a écrites 
à Apulée, soit pendant son séjour à Carthage, soit, déjà malade, 
sur le chemin du retour, témoignent-elles assez éloquemment de 
son affection. Son père, son maître, son guide, tels sont les 
noms qu'il y prodigue à Apulée. Et d'ailleurs, de Pudens lui- 
même, Apulée assure qu'il pourrait lire des lettres toutes sem- 
blables. (96, 590-97, 591.) 

Il semble donc que Pudens lui aussi, bien qu'Apulée ne le dise 
pas expressément, lut revenu un moment à de meilleurs senti- 
ments. Mais Emilianus et Rulinus devaient se charger de le 
retourner de nouveau, et nous allons les voir s'attacher à lui 
comme à une proie, pour corrompre sa jeunesse et exploiter son 
inexpérience. 

8 

MORT DE PONTIANUS [ NOUVELLES INTRIGUES 

A la mort de Pontianus, en effet, les deux compères n'avaient 
pas désarmé : c'avait été au contraire pour eux le point de départ 
de nouvelles intrigues. 

Le testament de Pontianus, assure Apulée, serait la meilleure 
preuve de la reconnaissance et de l'affection de son beau-fils : 
si oa pouvait le produire, on verrait dans quels termes hono- 



106 CHAPITRE II — L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

rables Apulée y est mentionné. Mais Rufinus l'a intercepté et a 
même empêché Pontianus de l'achever 1 , par dépit de voir échap- 
per l'héritage qui devait, dans sa pensée, payer la courte pos- 
session de sa fille. Car, avant de la marier, il avait consulté des 
Chaldéens sur le meilleur placement à en faire, et ceux-ci lui 
avaient prédit (prédiction, hélas ! trop véridique) que le premier 
mari n'aurait que quelques mois à vivre. Quant à l'héritage, 
ils lui avaient servi, selon leur coutume, un de ces oracles dont 
les termes sont toujours calculés de manière à flatter les secrets 
désirs du client 2 . Mais le testament de Pontianus a déjoué ses 
plans : « quasi caeca bestia in cassum hiauit. » Pontianus, en 
effet, avait bientôt perdu toute illusion sur le compte de sa fem- 
me ; et non seulement il ne l'avait pas constituée son héritière, 
mais pour bien marquer qu'il agissait à dessein et non par oubli, 
il l'avait inscrite sur son testament pour un legs dérisoire, « ad 
ignominiam ». Ceux que, dans ce testament, comme dans un 
précédent dont il a été donné lecture, il désigne comme ses hé- 
ritiers, c'est sa mère et son frère. Conséquence : Pontianus a à 
peine rendu le dernier soupir, que Rufinus jette à la tête de 
Pudens celle qui, la veille encore, était la femme de son frère. 
(c. 97.) Le jeune homme se laisse prendre aux séductions de la 
fille et aux avances du père, et, pour être plus libre, quitte Apulée 
et va demeurer chez son oncle. 

Car Emilianus seconde les projets de Rufinus, et il a en même 
temps, pour s'intéresser à son neveu, une arrière-pensée per- 
sonnelle : que Pudens meure intestat, il héritera de lui, sinon 
d'après l'équité, du moins aux termes de la loi. Apulée, certes, 
n'eût jamais, quant à lui, lancé pareille insinuation, si des in- 
terruptions parties des rangs de l'assistance, ne l'eussent obligé 
à dire tout haut — le bon apôtre! — ce qui était sur toutes les 
lèvres. (98, 593/40 



1 97, 5g2. Cf. 96, 590 : « Quod ulinam incolumis Carthagine reuertisset. Vel, quo- 
niam sic ei fuerat fato decrelum, utinam lu, Rnfine, supremum eius iudicium nonimpe- 
disses. » Rufinus avait sans doute réussi à empêcher Pontianus d'accomplir les forma- 
lités légales sans lesquelles le nouveau testament n'était pas valable. 

2 Tel, par exemple, l'oracle des prêtres de la déesse syrienne, où chacun croit 
trouver, en réponse à sa demande, la promesse de ce qu'il souhaite {Met. IX, 8). 



MORT DE PONTIANUS J NOUVELLES iNTHIi.i is 107 

Le désintéressement d'Apulée, qui avait |>n>v<><|ii< ; le repentir 
de Pontianus, aurait dû de même, semble-tril, calmer les inquié- 
tudes d'Emilianus et de Rufinus. Ignoraient-ils vraiment le chiffre 
de la dot? c'est possible; mais la belle conduite d'Apulée envers 
ses beaux-fils était connue de tout le monde. Apulée donne même 
à entendre qu'il s'était produit, à son égard, un revirement dans 
l'opinion : « Gognitum hoc est tota ciuitate. Rufinum omnes 
execrati me laudihus tulere. » (q4, 587). Cependant les invectives 
et les menaces continuent. Emilianus enfin, sans grand enthou- 
siasme il est vrai, traduit Apulée en justice. Etait-ce que la haine 
survivait comme l'effet à la cause? les jaloux avaient-ils fini, 
comme il arrive, par se persuader eux-mêmes et par ajouter foi, 
à force de la répéter, à l'accusation de magie? craignaient-ils de 
se déjuger? Peut-être. Mais Rufinus et Emilianus avaient encore 
de bonnes raisons de se méfier d'Apulée, et, même désintéressé, 
sa présence était un obstacle à leurs projets. 

Dans ce testament dont il a été question tout à l'heure, Pon- 
tianus, sans doute, léguait autre chose à Apulée que l'expres- 
sion de ses bons sentiments *. Tombé malade en route, il n'était 
revenu à Oea que pour y mourir 2 . Au moins aurait-il voulu 
auparavant, par ses dernières volontés, témoigner à son beau- 
père la reconnaissance dont il lui avait prodigué les marques 
dans ses lettres; mais Rufinus était intervenu à temps pour 
l'empêcher d'achever ce testament. Le seul, dès lors, qui fût 
valable, c'est celui que Pontianus avait rédigé antérieurement, 
et par lequel il désignait comme héritiers sa mère et son frère 3 . 
Et voilà pourquoi Rufinus, comme nous l'avons vu, avait ima- 
giné de faire de Sicinius Pudens le mari de sa fille. Mais 
on pouvait compter qu'Apulée, qui avait déjà cherché à em- 



1 « Quas mihi aut coram aut dehique in testamento gratias egisset. » (96, 5qo). 
« Testamentum... in quo mei officiosissime et honestissime meminit. » (97,591). 

2 C'est dn moins la façon la plus vraisemblable de se représenter les choses. Rien 
ne prouve en effet, bien qu'on puisse tout d'abord en avoir l'impression, que Pontia- 
nus soit mort en route. 

s 97, 593. C'est probablement dans la première partie des débats qu'on avait donné 
lecture de ce testament. Apulée n'y a fait aucune allusion jusqu'à présent. 



108 CHAPITRE II L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

pêcher le mariage de Pontianus 1 , n'irait pas prêter les mains à 
ce nouveau projet. Il restait l'éternel gêneur. 

Emilianus, de son côté, si vraiment, comme on l'insinuait, il 
lorgnait l'héritage de son neveu, devait trembler que celui-ci ne 
s'avisât de faire, comme son frère paraît en avoir eu au moins 
l'intention, un testament en faveur d'Apulée. Ses intérêts, à la 
vérité, devaient se trouver en conflit avec ceux de Rufinus ; 
mais une honnête transaction pouvait tout concilier. Pour le 
moment, le plus urgent était de faire alliance contre l'ennemi 
commun, et de soustraire le jeune homme à l'influence 
d'Apulée 2 . 

C'est à quoi les deux compères travaillent de concert, chacun 
dans son intérêt. Et voilà la raison, prétend Apulée, de cette 
soudaine sollicitude pour un neveu que, la veille encore, Emi- 
lianus connaissait à peine de vue. Maintenant, il le cajole, il 
flatte ses vices. Adieu maintenant les maîtres et les bonnes 
compagnies; c'est l'oisiveté, la crapule, la débauche organisées. 
Et le plus triste, c'est l'ignorance où croupit le beau-fils d'un 
Apulée, le frère d'un Pontianus ! Il ne parle que punique, se 
rappelle à peine le grec ; quant au latin, plus un mot 3 . Voilà 
l'œuvre de dépravation de l'oncle et du candidat beau-père î 
Bon débarras d'ailleurs pour Apulée de n'avoir plus la charge 
d'un tel beau-fils ! Qu'on ne s'attende plus au moins à ce 
qu'il aille encore implorer sa mère en sa faveur ! 

Car il allait l'oublier, après la mort de Pontianus, Pudentilla 
avait, par une clause expresse d'un testament rédigé au cours 
d'une maladie, déshérité son plus jeune fils : c'est encore grâce 



1 Cf. 76, 558 : « Mullum... dehortantibus nobis. » 

2 « Ad patruum commigrauit, quo facilius remotis nobis coepta perficerentur. » 
( 9 8,5 9 3). 

3 98, 5g5. Le grec est donc, comme le montre d'ailleurs la lettre dont Apulée a 
donné lecture, la langue de Pudentilla, qui devait être originaire de quelque ville où on 
le parlait, comme Carlhage et ses environs. Mais on voit que ni le latin ni le grec 
n'étaient d'un usage courant dans la population moyenne d'Oea ; C'était le dialecte 
néo-punique qui servait aux relations ordinaires. Il y aurait donc lieu d'apporter un 
léger correctif* aux indications de Toutain, Les cités romaines de la Tunisie, p. 197 ss. 
(V. aussi Mornmsen, Hist. rom. trad. Gagnat-Toutain, XI, p. 280 ss.) Bien entendu, 
dans ce que dif Apulée, il faut faire la part de l'exagération. 



MORT l>K PONTIANUS; NOUVELLES INTRIGUES [OQ 

à l'intervention d'Apulée qu'elle avait annule cette disposition, 
el pour l'y contraindre il 11'avail pas fallu moins que la menace 
d'une séparation. Qu'on ouvre le testament : on verra que I»' 
plus dévoué des maris \ figure pour une bagatelle, par conve- 
nance, et que celui qui y est institué légataire universel, c'est 
le plus mauvais des fils, celui qui, au lendemain de la mort de 
son frère, voulait, en compagnie d'une bande de jeunes drôles, 
interdire à sa mère l'accès de la maison qu'elle-même lui avait 
donnée, celui qui l'a abandonnée dans son deuil pour vivre 
avec un Rufînus, un Emilianus, celui qui l'a couverte d'ou- 
trages, qui a cherché à la déshonorer en public, qui a intenté 
un procès criminel au mari de son choix. Mais maintenant, 
qu'il ne compte plus sur Apulée, qu'il aille lui-même implorer 
sa mère. Pour Apulée, il lui suffit de s'être pleinement justifié, 
en montrant qu'il n'avait pas plus à compter sur un héritage 
qu'il n'avait recherché la dot. (99, 595 — 101, 599.) 

Emilianus n'avait pas eu connaissance de ce testament, et il 
n'est pas difficile de voir qu'Apulée compte beaucoup sur l'effet 
de cette révélation imprévue 1 . Imprévue de toutes manières : 
quelles raisons pouvait-il avoir d'obliger sa femme à flatter 
ainsi la cupidité d'Emilianus, de Rufinus, et du cortège de 
parasites avinés dont s'entourait Pudens 2 ? Apulée n'a pas tort: 
si jamais Pudentilla avait perdu le sens, c'était bien dans cette 
occasion 3 . Aussi ne peut-on se défendre de l'impression que ce 
testament surgit bien à propos. Qui nous dit qu'une fois la 
sentence rendue, Pudentilla n'en ait pas rédigé un autre qui 
annulait celui-ci? 

En tout cas, Apulée ne manquait pas de moyens de s'assurer 
une part de la fortune, objet de tant de convoitises. Il a beau 
faire, il lui est difficile de prouver qu'il n'ait trouvé à ce 
mariage aucun avantage matériel, et l'on comprend qu'en dépit 



1 «Specta quaeso, Maxime, ut hisce auditis subito obstipuerit, ut oculos ad terram 
demiserit ; enim longe sequius ratus fuerat, nec immerito. » (99,696). 

2 « Temulentum illud collegium, parasitos tuos. » (100,597). 

3 Cf. 100, 597/8 



TIO CHAPITRE II L ACCUSATION. LA DEFENSE 

de ses protestations et de ses explications, l'envie refusât 
de désarmer l . 



ISSUE DU PROCES 

Malgré tout, Apulée ne dut pas avoir grand mal à établir que 
la magie n'était pour rien dans son mariage ; mais qu'il tut 
magicien, c'est ce qu'il n'arriva pas, fort probablement, à faire 
sortir de la tète des gens. Et lui-même, d'ailleurs, ne devait pas 
être fâché de passer pour tel, à condition de ne plus se mettre 
de méchante affaire sur les bras. Ce qui est certain, c'est 
qu'Apulée laissa dans sa province le souvenir d'un magicien en 
renom. Formée de son vivant, selon toute apparence, sa légende 
dura plusieurs siècles 2 . 

Au reste, magicien ou non, l'important, pour lui, c'était de 
gagner son procès; et là-dessus le doute n'est pas possible : il 
fut certainement acquitté. C'est plus tard, en effet, que fixé à 
Carthage, il touche à l'apogée de sa gloire, devient auprès des 
gouverneurs l'orateur attitré de la province et le porte-parole 
officiel de ses compatriotes ; c'est alors aussi qu'il arrive aux 
plus grands honneurs : on lui vote une statue, il est nommé 



1 Apulée n'ajoute qu'un mot à l'affaire du testament. On l'accusait d'avoir acheté 
avec l'argent de sa femme un magnifique domaine. En réalité, il s'agit d'une petite 
propriété de 60 000 sesterces, acquise par Pudentilla elle-même. C'est son nom qui 
figure sur l'acte de vente ; le questeur public et le tuteur (dont l'autorité était néces- 
saire, mais, à cette époque, pour la forme, quand une femme voulait aliéner des res 
mancipii) sont là pour l'attester, (c. 101). 

2 II m'a paru inutile de répéter ici ce qui avait été bien dit par Monceaux, Apulée, 
p. 292 ss. Apulée est fréquemment associé à Apollonios de Tyane. S. Augustin en 
particulier s'attache à le réfuter, à diminuer son prestige. Notons à ce propos une 
erreur qui a la vie dure, car bien qu'elle eût déjà été rectifiée par Bayle (Dict. crit. 
s. u. Apulée), elle s'est propagée jusqu'à nos jours. Augustin se serait figuré qu'Apulée 
avait été accusé devant des juges chrétiens. C'est exactement le contraire. Augustin 
vnii montrer que les païens eux-mêmes ^tiennent la magie pour coupable. «An forte 
ist.-is leges Christian] institueront, quibus artes magicae puniuntur '?... Postremo Apu- 
leius ipse numquid apud ebristianos iudices de magicis arlibus accusatus est?» (CD* 
VIII, 19). — 'AxooXtuoc nommé comme magicien par Pscllus: Weyman, Sludienz. 
Apuleius p. 32.3, u. 1. 



rSSUE Di PROCÈS l l I 

sacerdos prouinciae, dignité qui lui conférai! la présidence de 
L'assemblée provinciale. Si son procès eul quelque influence sur 
sa carrière, ce ne put être qu'en le faisant plus complètement 
sortir de l'ombre. 

Car son plaidoyer, soyons-en suis, eut un vif succès, cl le 
talent qu'il y déploya contribua certainement à l'heureuse issue 
de l'a lia ire. 

Sans cloute, nous l'avons vu, il n'avait pas grand chose à 
craindre ; quelques doutes que puisse laisser sa défense, entre 
ses accusateurs et lui, le juge devait d'avance avoir fait son 
choix. Mais Apulée tire parti de ses avantages avec une habi- 
leté qui en double la valeur. Dès le début, il prend position : 
philosophe victime de l'ignorance et de la superstition, c'est la 
philosophie qui est persécutée en sa personne ; sa cause, c'est 
celle de la philosophie. Par bonheur, le juge devant lequel il est 
appelé à la plaider est, lui aussi, un lettré et un sage 1 , tout 
nourri de la lecture des philosophes anciens ; ce n'est pas lui 
qui ira condamner un homme pour s'être inspiré de l'exemple 
et des préceptes de Platon, ou pour avoir repris les recherches 
scientifiques d'Aristote. A ce juge éclairé, Apulée, comme on 
peut s'y attendre, ne marchande pas les compliments, attentif à 
éviter tout ce qui pourrait blesser son amour-propre. S'il 
déclare, par exemple, que Glaudius Maximus est trop philo- 
sophe pour en vouloir à un philosophe de sa pauvreté, il 
a soin de rappeler en même temps, soucieux de ménager, dans 
son orgueil de caste, le magistrat romain, que Glaudius Maxi- 
mus est fort riche (19, 435). Il ne se lasse pas d'admirer la 
sagacité, la patience avec laquelle il dirige les débats; et l'on ne 
peut s'empêcher de sourire quand, à propos d'un interroga- 
toire bien conduit qui a tourné à la confusion de l'accusa- 
teur, Apulée s'écrie qu'il s'interdit tout éloge à l'adresse du 
juge, afin d'éviter jusqu'à l'apparence de la flatterie, mais 
que cette fois, décidément, il ne saurait taire son émerveil- 
lement. (48, 5o6.) Il lui arrive en effet de dépasser le but, 



1 II se peut que le proconsul auquel s'adresse le discours d'Apuie'c soit le même que 
le stoïcien Glaudius Maximus, maître de Marc-Aurèle (Capitol. M. Ar.ion. 3, 2. — M. 
Aur. I, 10). Mais les preuves font défaut. 



112 CHAPITRE II — L ACCUSATION. LA DEFENSE 

de louer sans grâce parce qu'il loue sans mesure, et de montrer, 
dans ses efforts pour mettre le juge de son côté, une insis- 
tance dont l'indiscrète ardeur devait être gênante pour un 
magistrat soucieux de garder au moins les apparences de l'impar- 
tialité. 

Car Apulée tient à le bien faire entendre : entre le philo- 
sophe et le magistrat, l'un et l'autre initiés aux choses de 
l'esprit, il y a communauté d'intérêts, de goûts et d'études ; 
en butte à la sottise et au préjugé, environné d'êtres épais et 
grossiers, il est sûr que de Claudius Maximus au moins il 
sera compris. 

A force de le voir s'adresser au proconsul comme à un 
confrère en philosophie, à force de l'entendre dire : « Claudius 
Maximus et moi », on finit par avoir l'impression qu'il agit de 
connivence avec un juge auprès duquel sa cause est gagnée 
d'avance, et qui doit être aussi écœuré que l'accusé lui-même 
de l'ignorance et de la stupidité des accusateurs. 

Pour ces adversaires, Apulée a autant de sarcasmes que de 
flatteries à l'adresse du juge, et il ne perd aucune occasion de 
l'indisposer contre eux. Quelle longanimité il a fallu à Claudius 
Maximus pour écouter leurs sornettes ! C'est trop de bonté, en 
vérité ! N'ont-ils pas honte de faire perdre son temps à un 
homme sur lequel pèse le souci de l'administration d'une grande 
province ? Et puis, chose bien plus grave aux yeux d'un magis- 
trat romain, ces gens-là n'ont aucun respect de la justice et de 
l'autorité. Il n'y a qu'à voir comment le procès a été engagé. 
Des calomnies d'abord, semées à la légère : « Cet Apulée, c'est 
un magicien, et pire encore : la mort de son beau-fils Pontianus, 
on sait qui en est responsable. » Sommé de faire la preuve de 
ce qu'il avance, en déposant une plainte en bonne et due forme, 
Sicinius Emilianus commence par battre en retraite : il aban- 
donne l'accusation d'homicide, et ne retient que le crime de 
magie. Mais c'est trop encore : Emilianus est si peu sûr du bien 
fondé de sa cause., qu'il soutient l'accusation non pour son 
compte, mais au nom de son neveu. Le juge a beau lui interdire 
cette manœuvre, Emilianus persiste à se dérober et à se re- 
trancher derrière un accusateur irresponsable, méconnaissant 



rssuE l>l ; PROCÈS 



ainsi l'autorité du proconsul lui-même, qu'a déjà irrité son atti- 
tude au début de l'affaire 1 . D'ailleurs, nel'a-t-on pas vu, peu aupa- 
ravant — il esl toujours en procès, cet Emilianus — se révolter 
contre un arrêt du préfet de la ville Lollius Urbicus, et 
aggraver son insolence par un Taux serment? (2, /><Si 2). Et si 
l'accusateur a le mépris des lois, les témoins qu'il a cités n'ont 
guère plus d'égards pour la magistrature : que penser du sans- 
gêne de cet ivrogne de Junius Grassus, trop pris de vin dès le 
matin pour se présenter à l'audience en personne, et obligé 
d'envoyer son témoignage par écrit? 2 

C'est ainsi qu'Apulée profite de toutes les circonstances pour 
créer ou pour fortifier dans l'esprit du jug-e une présomption 
défavorable à la partie adverse. 

On ne peut nier d'autre part que sa dialectique ne soit 
habile. Les sophismes qui frappent à la lecture, échappent à 
l'audition, où la réflexion critique a moins le temps de s'exercer. 
Ajoutons-y l'esprit, quand il n'est pas g-àté par la recherche et 
la pédanterie, la verve, un art incontestable dans les descriptions 
et les portraits. Le récit des inquiétudes et des savantes ma- 
nœuvres de Pontianus, celui des intrigues de Rufinus, sont de 
petits tableaux pleins de vie et de talent dramatique. Rufinus 



1 2, 38o. On a généralement, dans ce passage, interprété à contre-sens le membre 
de phrase suivant (p. 2, \!\ H.) : «Set iam et aduersum te contumaciter eminus calum- 
niis uelitatur. » La plupart des critiques construisent : « aduersum te calumniis ueli- 
tatur. » Cf. Weyman, Stadien z. Apuleius, p. 347- Floridus (Fleury) paraphrase : 
«Iactat e longinquo etiam in te maledicta», et en note : «Indirecte, oblique et e lon- 
ginquo appétit te calumniis. » Bétolaud traduit : « Déjà il trouve le moyen de lancer 
contre vous des calomnies indirectes. » C'est détruire l'opposition entre « eminus uelita. 
tur » et « comminus ageret. » Et que sont ces calomnies à l'adresse du juge, auxquelles 
Apulée ne fait qu'une allusion rapide, sans en tirer d'autre parti contre l'adversaire ? 
Ce qu'Apulée veut dire, c'est qu 'Emilianus persiste à se dérober, «eminus uelitatur». 
En quoi il commet un acte de rébellicn envers le proconsul lui-même : « iam et aduer- 
sum te contumaciter ». (A supposer que contumaciter soit la vraie leçon). Par « calum- 
niis» enfin, il faut entendre non des calomnies sur le compte de Clajidius Maximus, mais 
l'accusation calomnieuse dont Apulée est l'objet. Cf. d'ailleurs la phrase suivante : «Ita 
totiens ...perseuerauit. » 

2 09,526/6. Cf. Tac. Ann. II, 34 : « Ceterum Vrgulaniae potentia adeo nimia ciui- 
tati erat, ut testis in causa quadam, quae apud senatum tractabatur, uenire dedigna- 
retur : missus est praetor, qui domi interrogaret, cum uirgines Vestales in foro et 
iudicio audiri, quotiens testimonium dicerent, uctus mos fuerit. » 



Il4 CHAPITRE II — L'ACCUSATION. LA DEFENSE 

lui-même, sa fille, Sicinius Emilianus, le jeune Pudens, Junius 
Crassus, ne s'oublient plus après qu'Apulée les a fait voir. Il 
les arrange cruellement, mais c'est de bonne guerre : dans une 
affaire de ce genre, c'est presque avoir cause gagnée que de 
mettre les rieurs de son côté. Pour l'émotion, c'est une autre 
affaire. Le sujet d'ailleurs s'y prêtait mal, et l'invective, chez 
Apulée, sonne faux. Par contre il amuse, et ses défauts même 
tournaient à son avantage. Le trait final est préparé de longue 
main, comme dans cette phrase : « Ego ista propterea comme- 
moraui, non quod pinnarum formidines et fuliginis maculam te 
praesertim iudice timerem, sed ut ne impunitum (Grasso) foret 
crassum quod Aemiliano, homini rustico, fumum uendidit. » 
(60, 529). Il aime les antithèses précieuses, les membres de 
phrase symétriques à la Gorgias ; il prodigue les jeux de mots 
et les calembours. « Crinium crimen quod illi quasi capitale inten- 
derunt» (4,38g) est atroce : Gicéron en a fait de pires, et le « ca- 
ligans mundus » de Quinte-Curce, jouant sur le nom de Galigula, 
(X, 9, 4) 5 ne vaut pas mieux. On pourrait citer à foison des 
exemples semblables : « Em uobis, quem scelestus ille sceletum 
nominabat ' . » « Lignum a me toto oppido et quidem oppido 
quaesitum » (62, 533). « (Platoj cuius legibas obedientem me 
uidetis » (65, 53y). « Dum potiar, patiar » (9, 402). « Tempore 
tempora » (9, 4o3) : l'épigramme à Gritias est faite d'à peu 
près du même genre. Tout cela nous paraît puéril, mais 
était conforme à l'esprit du temps. Soyons convaincus que ces 
traits remplissaient d'aise la partie lettrée de l'auditoire, et 
qu'ils contribuèrent par là au succès de la cause. 

Le plaidoyer d'Apulée atteignait donc son but, et, comme tel, 
c'est un bon échantillon du genre. Considéré toutefois en lui- 
même, il fait songer plus encore à un autre genre d'éloquence, 
celle qu'Apulée paraît avoir pratiquée pendant toute sa carrière. 
Et c'est en nous plaçant à ce point de vue qu'il convient main- 
tenant de l'examiner. 



» 63, 534. Cf. Pclr. 5g « argcntum seclcratum », et la note de Buechelcr reproduite 
par Friedlacndcr, Cena Trim. p. 264. 



DEUX1KMK PAUTIK 



L'ORATEUR 



CHAPITRE III 
LA DÉCLAMATION 

i 

RÉDACTION DE i/aPOLOGIE 

Nous avons jusqu'ici traité Y Apologie comme un plaidoyer 
réel, et il n'y a pas lieu de douter qu'elle ait en effet été pro- 
noncée comme telle. Elle n'a pas seulement, comme il va de soi, 
la forme oratoire, elle rend aussi, en quelque sorte, la physio- 
nomie extérieure des débats. L'orateur a soin, pendant la lec- 
ture des pièces, de faire arrêter l'eau de la clepsydre (37, 479)5 
à moins qu'il n'ait à donner connaissance d'une lettre, flatteuse 
pour lui, du proconsul Lollianus Avitus : peu lui importe, pour 
celle-là, d'abrég-er son discours (g4, 588). Et de même, pour 
narguer son adversaire, en le mettant au défi de produire un 
témoignage accablant dont celui-ci le menace, Apulée l'autorise 
avec une condescendance ironique à prendre sur le temps qui 
lui est accordé pour sa propre défense : « mea aqua licet ad hoc 
utare. » (46, 5o3). Il note les gestes, les attitudes des personnes 
présentes. « Voyez, je vous prie, remarque-t-il, comme mes 
paroles l'ont frappé de stupeur, comme il a baissé les yeux. » 
(99, 696). « Pourquoi ce silence? Pourquoi cet embarras, ces 
hésitations ? » dit-il à Tannonius ; et à Emilianus : « Pourquoi 



Il6 CHAPITRE III LA DECLAMATION 

cette pâleur soudaine? Pourquoi ne dis-tu mot? » (46, 5o3). Il 
relève les interruptions : « auditisne reclamationem omnium 
qui adsunt? 1 » et s'indigne hypocritement quand on lui souffle 
les petites perfidies qu'il ne veut pas avoir l'air de prendre à 
son compte : « Ehem, recte uos admonetis... Xollem hercule hoc 
a me profectum ; non fuit meae moderationis tacitas omnium 
suspiciones palam abrumpere: maie uos qui suggessistis. » 
(98, 5 9 3.) 

Mais si ce ne sont pas là de simples trompe-l'œil, ni de vaines 
figrires de rhétorique, si ces détails, et d'autres encore, nous 
donnent au contraire, je ne dis pas l'illusion, mais l'impression 
vraie de la réalité, il ne s'ensuit pas nécessairement que nous 
ayons sous les yeux le discours d'Apulée tel qu'il a été pro- 
noncé. En plaidant sa cause en justice, Apulée avait en vue un 
intérêt d'ordre pratique ; en publiant son plaidoyer, il faisait 
œuvre littéraire. Or on sait qu'il était assez dans les habitudes 
des orateurs anciens de récrire à loisir, d'après leurs souvenirs, 
un brouillon ou des notes tachygraphiques, ceux de leurs dis- 
cours qu'ils voulaient conserver 2 . Il est probable qu'il n'en fut 
pas autrement pour Y Apologie. S'il est exact en effet, comme 
le prétend Apulée, que le procès ait été engagé l'avant-veille, et 
si précipitamment que tous les témoins cités n'ont pu être pré- 
sents au moment voulu, Apulée n'a matériellement pas eu le 
temps d'écrire son plaidoyer : il a dû l'improviser et le rédiger 
après coup, ou tout au moins revoir de près les notes prises à 
l'audience. 

Car Apulée avait certainement l'habitude et la pratique de 
l'improvisation ; c'est l'un des tours d'adresse oratoires aux- 
quels il aime à se livrer 3 , à l'exemple des sophistes grecs, 



1 63, 534. Cf. 90 sq. 

2 Les Verrines, qui ne furent prononcées qu'en partie, et la Mi/onienne, oùl'écrivain 
montra qu'il avait retrouvé les moyens qu'une émotion un peu forte avait enlevés à 
l'orateur, sont des exemples connus. V. aussi Boissier, Conj. de Catilina, p. 173. — 
Pline, annonçant à un ami l'envoi de son plaidoyer pour Julius Bassus, prévoit qu'il 
lui faudra du temps pour en achever la rédaction. « Exspectabis orationem plenam 
onustamque, exspectabis diu : neque enim leuiter et cursim, ut de rc tanta, re- 
tractanda est. » [Ep. IV, 9, a3y. 

a Cf. [dedeo S. prol.] i,io3 ; 4,108 (p. 1,1 ; 3, 10 Th.). 



REDACTION DE L APOLOGIE 1 1 7 

plus rompus à cet exercice que les déclamateurs romains, 
si l'on en juge par l'admiration el la stupéfaction naïves qu'ins- 
pira au bon Pline la merveilleuse facilité de l'orateur ls»V 
</*,'/>. Il, 3). Ces improvisations, il es( vrai, ressemblaient sou- 
vent à l'impromptu de Mascarille : elles étaient composées tout 
à loisir. Non que ces hommes, dont l'éloquence absorbait la 
vie, n'arrivassent en effet, par un travail assidu, à une éton- 
nante virtuosité; mais leur adresse consistait en grande partie à 
savoir retrouver à propos, dans leur mémoire, et à juxtaposer 
dans le cadre d'un même discours, des développements pré- 
parés d'avance et soigneusement appris par cœur. Aussi un 
discours improvisé pouvait-il donner d'emblée l'impression de 
l'achevé et du définitif; il était prêt à être publié tel qu'il avait 
été prononcé. Il est vraisemblable qu'il en a été ainsi de plu- 
sieurs des improvisations d'Apulée. U Apologie en particulier, 
comme nous allons le voir, renferme un assez grand nombre de 
morceaux que l'orateur, sans doute, avait déjà dans la mémoire, 
et qui pouvaient avoir servi ou être destinés à servir dans 
d'autres occasions. 

Aussi n'est-il pas inadmissible en soi que V Apologie, comme 
le pensent certains critiques, ait été conservée telle quelle, et 
provienne, sous sa forme actuelle, d'une rédaction tachygra- 
phique. Est-il bien croyable cependant qu'Apulée, qui, une fois 
le procès passé, avait encore, pour tenir à son discours, des 
raisons d'amour-propre littéraire, en ait abandonné la publi- 
cation aux hasards d'une transcription peut-être fautive? qu'il 
n'ait pas désiré tout au moins la revoir, s'il n'en procurait pas 
lui-même l'édition? Les notes rédigées par des tiers conte- 
naient parfois assez d'inexactitudes pour défigurer jusqu'à la 
pensée de l'auteur. C'est parce qu'il courait de ses leçons une 
rédaction peu fidèle que Quintilien prit le parti de publier lui- 
même YInstitution oratoire 1 , et c'est une raison analogue qui 
détermina Arrien à donner une édition authentique des Entre- 
tiens d'Epictète 2 . Soucieux jusqu'à la coquetterie de ses moin- 



1 Cf. I, prooem. 7. 

2 Cf. la dédicace à L. Gellius, § 4- 



8 CHAPITRE III 



LA DECLAMATION 



dres effets, Apulée n'était pas homme à laisser ses œuvres 
errer à l'aventure sans les repolir une dernière fois. 

Je serais même porté à croire qu'il ne s'est pas borné, pour 
Y Apologie, à ce travail de style, mais qu'il a donné de son 
discours une édition revue, corrigée et augmentée 1 . 

Il est en effet fort long-, ce discours. Pour le débiter sous sa 
forme actuelle, il aurait bien fallu quatre ou cinq heures. Pour 
beaucoup d'avocats, ce serait peu de chose, et l'on en vit, sous 
l'empire, demeurer sur la brèche autant et plus longtemps. On 
a même dit que c'était la règle, et qu'on se consolait de la 
mort de l'éloquence politique en se livrant, dans les plaidoyers 
judiciaires, à de véritables débauches oratoires 2 . Mais est-ce 
bien sur? Aper, dans le Dialogue sur les orateurs, oppose, sous 
ce rapport, les anciens aux modernes. « Le public d'autrefois, 
dit-il, encore neuf et grossier, supportait facilement de lourdes 
et interminables harangues ; c'était même un mérite de traîner 
un plaidoyer jusqu'à la fin du jour, si dicendo quis diem 
eximeret. 3 » De son temps, les jug'es sont moins patients : 
« Non exspectandum habent oratorem, dum illi libeat de ipso 
negotio dicere, sed saepe ultro admonent atque alio transgre- 
dientem reuocant et festinare se testantur. » 

Dans le célèbre procès de Pison, trois jours furent attri- 
bués à la défense 4 ; mais cela ne veut pas dire qu'on dis- 
courût du matin jusqu'au soir, et d'ailleurs la besogne était 
répartie entre plusieurs avocats. Pline plaida cinq heures pour 
Julius Bassus 5 , et la défense en avait encore quatre à sa 
disposition. Mais Pline semble dire que c'est beaucoup. Il 
avait parlé trois heures et demie quand la nuit l'interrompit : 
« actionem meam, ut proelia solet, nox diremit », et il fallut le 
presser pour le décider à reprendre le lendemain et à remplir 



1 Cf. Hildebrand p. XL. D'après Hesky (Wiener Stud. XXVI, 1904, p. 74), ApuL'e, 
après son mariage et son procès, aurait exécuté son projet de voyage à Alexandrie, 
<■( c'est là qu'il aurait écrit YApolojie. C'est une hypothèse qui ne repose sur rien. 

2 Cf. Mommsen, Strafr. p. 4 a 9- 
;l Dial. 19 (trad. Burnouf.) 

* Tac. Ann. III, ï3. 
5 Ep. IV, 9, 9 ss. 



RÉDACTION DE L APOLOGIE 1 l Q 

les trois demi-heures auxquelles il avait encore droit. Quand il 
soutint contre Marins Priscus les intérêts des Africains, il 
lui fallut quatre clepsydres supplémentaires: « Duodecim clep- 

svdi'is (juas spatiosissimas acceperam simi additae quattuor. » 
El pourtanl il parla moins de cinq heures : « Dixi horis 
paene quinque. » (II, ir, i/|). Mais il s'agit là d'affaires 
importantes, comparables dans une certaine mesure aux grandes 
causes politiques de l'époque républicaine. Le sénat, appelé 
à les juger, avait des loisirs, et se donnait volontiers, quand 
l'occasion s'en présentait, l'illusion de jouer toujours un grand 
rôle dans l'Etat 1 . 

Les avocats qui, sous Trajan, plaidaient devant le tribunal 
des centumvirs étaient plus brefs, et les juges eux-mêmes plus 
impatients encore, qu'au moment où est censé avoir eu lieu 
le dialogue sur les orateurs 2 . Un proconsul en tournée, obligé 
d'expédier plusieurs affaires à la fois, devait, lui aussi, être 
pressé, et ne pouvait consacrer sans doute qu'un temps assez 
restreint à un procès criminel qui s'était accidentellement greffé 
sur une cause civile, et dont la notoriété locale de l'accusé 
faisait presque tout l'intérêt. 

Ce qui est certain, c'est que Y Apologie passe en longueur 
la plupart des discours du même genre qui nous sont parvenus. 
Les manuscrits la divisent en deux livres, et si cette division 
n'est plus admise par personne, elle semble indiquer au moins 
que Ton trouvait au discours d'Apulée des dimensions inu- 
sitées 3 . 

On peut objecter, il est vrai, que la loi proportionnait la 



»Cf. Plin. Ep. II, ii, i. 18. 

2 id. VI, 2, 4. 

3 Le Lauventianus 29, 2 (cp) porte la suscription suivante : « Madauren(sis) apulej 
Platonici de magia liber prim(us). » Dans F {Lauventianus 68, 2) on lit après le 
ch. 65 : « Apulei... de magia lib. I explicit incipit lib. II lege féliciter». — Dans les 
deux mss., à la fin : «...de magia lib. II expl. » — Mais August. C. D. VIII, 19 : 
«Huius... pbilosopbi Platonici copiosissima et disertissima exstat oralio, qua crimen 
artium magicarum a se alienum esse défendit. » Casaubon (édition de i5g4, p. 127 sq.) 
et avant lui Scaliger avaient déjà vu que ces deux livres ne devaient en n'alité e:i 
faire qu'un. V. la lettre de Scaliger à Casaubon, citée par Krueger p. XIX n. 1. 



120 CHAPITRE III LA DECLAMATION 

durée de la défense à celle de l'accusation *. C'est ce qui ressort 
d'ailleurs de Y Apologie elle-même, où Apulée fait remarquer 
que la longueur du réquisitoire lui donne toute liberté d'en 
prendre à son aise 2 . Mais cela prouve du même coup qu'il 
ne disposait pas d'un temps illimité. 

Dans le discours écrit, par contre, nulle gène, nulle entrave, 
nulle autre limite que la fantaisie ou le goût de l'orateur. 

Il faut convenir d'ailleurs que, même à supposer prouvé 
ce qui n'est après tout qu'une hypothèse, il serait téméraire de 
vouloir distinguer les morceaux ajoutés après coup de ceux 
qui figuraient dans le plaidoyer primitif. Et ce serait même 
un peu vain, car cette analyse ne nous apprendrait pas grand 
chose sur la méthode de composition d'Apulée : s'il pouvait 
indéfiniment enrichir son discours de développements nouveaux, 
il n'avait pour cela qu'à continuer d'appliquer le procédé dont 
il fait un usage constant. La matière, il faut le reconnaître, 
était infertile et petite, et la personne même du principal inté- 
ressé n'aurait pas suffi peut-être à lui donner toute l'ampleur 
désirable, s'il n'avait eu à sa disposition le réservoir intarissable 
où viennent puiser les orateurs en mal de développement : 
les lieux communs et ce qui s'y rattache, les rapprochements, 
les anecdotes, la digression enfin sous toutes ses formes. Dès 
lors, ce qui était une gêne devient un stimulant, et la pauvreté 
du sujet ne fait que mieux mettre en lumière l'ingéniosité à en 
tirer parti. Apulée trouve son plaisir à se jouer des difficultés ; 
il se grise de son triomphe ; il plaide sa cause, mais n'oublie 
jamais la galerie. Et du reste, ce n'est pas seulement affaire 
d'habitude et besoin d'amour-propre : il assure aussi par là 
le succès de sa cause, en fortifiant chez ceux qui l'entendent 
l'impression de sa supériorité sur l'ignorance de ses accusa- 
teurs, et il apporte une preuve de fait à l'appui de sa thèse, 
en s'affirmant dans son rôle de philosophe méconnu. 

Ainsi, chaque argument, ou peu s'en faut, sert de prétexte à 
un développement qui forme en général un tout indépendant, et 



1 L'accusation et la défense paraissent avoir été entre elles dans le rapport de 2 à 
3. V. Tac A un. III, i3. PI in. Ep. IV, 9, 9. Cf. Mommsen, Strafr. p. 427 s. 

2 « Quoniam mihi pro accusationis longitudine lar^iter aquae superest. » (28,455). 



INFLUENCE DE L ÉCOLE I 2 I 

qui est souvenl à lui seul une véritable déclamation ; <>n peut 
le détacher de l'ensemble comme une pièce rapportée : la place 
reste vide, mais rien n'est brisé. 



2 
INFLUENCE DE l'ÉCOLE 

Ce procédé de composition n'est pas propre à Apulée : il lui 
est commun, au contraire, avec la plupart des écrivains de 
l'empire, prosateurs ou poètes, et chez lui comme chez eux, il 
procède de la môme source : renseignement de l'école de rhé- 
torique. 

Ce qu'était cet enseignement est chose connue, et nous 
n'avons pas à en faire le tableau 1 . Rappelons-en seulement en 
deux mots les résultats les plus caractéristiques ; on verra plus 
nettement peut-être à quel point Apulée se montre l'élève de ses 
maîtres, jusque dans ce moment critique où il veille à sa pro- 
pre sécurité, et combien ce discours, tout plaidoyer qu'il est, 
reste à certains égards un exercice d'école. 

« Amplificare rem ornando », telle est, d'après une définition 
célèbre de Gicéron 2 , la mission souveraine de l'éloquence. Et 
c'est à cela, en effet, qu'en un certain sens, toute éloquence peut 
se ramener. Gagner l'auditoire à sa manière de voir, inspirer 
des décisions et provoquer des actes en faisant naître des con- 
victions ou en excitant des passions ; pour cela, présenter les 
choses sous le jour le plus favorable à sa thèse, mettre les unes 
en lumière et reléguer les autres dans l'ombre, en changer, par 
un ingénieux groupement, l'importance relative et les propor- 
tions, transfigurer, en un mot, le fait brut, et ajouter à la réalité 
toute nue ce qui lui manque par elle-même (c'est précisément 
ce qu'exprime ornare), de façon à modifier dans un sens ou 



1 V. surtout Boissier, Fin du paganisme /Bornecque, Déclamation et dèclamaleurs, 
avec la bibliographie étendue qui figure en tête. 

2 « Summa . . laus eloquentiae est amplificare rem ornando, quod ualet non solum 
ad augendum aliquid et tollendum altius dicendo, sed etiam ad extenuandum atque 
abiciendum. » {De Orat. III, 26, io4). 



122 CHAPITRE III — LA DECLAMATION 

dans un autre l'impression qui s'en dégage, n'est-ce pas là, en 
somme, le propre de l'orateur? Pour grandir ainsi un fait, au 
détriment d'autres faits savamment réduits à des proportions 
infimes, et lui faire produire en quelque sorte tout son effet, on 
en mettra en relief tous les aspects, on en exprimera tout le 
contenu, on en tirera toutes les conséquences ; amplifier, au 
vrai sens du mot (av^r f cng), ce sera développer. 

Et le procédé qui se présente le plus naturellement est celui 
qui consiste à replacer chaque fait dans la série à laquelle il 
appartient, à passer du cas particulier à l'idée générale, à élever 
le débat à la hauteur d'une discussion de principes. Mais les 
multiples aspects de la réalité se laissent aisément ramener à un 
nombre relativement restreint de catégories. De là des argu- 
ments d'une portée générale s'appliquant aux divers cas parti- 
culiers ; ce sont les lieux communs. Décrié comme tout ce que 
l'abus dénature ou corrompt, le lieu commun n'en est pas moins 
légitime et nécessaire. Si l'éloquence est par-dessus tout (l'action 
mise à part) la faculté et l'art de développer, le lieu commun est 
l'un de ses moyens essentiels ! . 

Or on sait comment, à Rome, l'éloquence étant toujours 
plus indispensable, on en vint à ramener toute éducation à 
l'éducation oratoire. Et c'est ainsi que, pendant des siècles, en 
Gaule comme en Italie, en Espagne comme en Afrique, la for- 
mation de l'esprit, dans les classes cultivées, se réduisit à l'ap- 
prentissage et à l'exercice de l'art du développement. 

Cette méthode avait ses dangers, indépendamment des abus 
auxquels elle donna lieu. Mais la pratique des affaires, aux- 
quelles les jeunes Romains étaient de bonne heure initiés, et 
l'apprentissage de la vie par la vie, corrigeait ce qu'elle pouvait 
avoir de trop formel et de trop abstrait. Par malheur, au mo- 
ment même où l'étude de l'art oratoire s'est si bien généralisée 
et est si bien entrée dans les mœurs, qu'elle est désormais le type 
ordinaire et obligé de toute éducation un peu soignée, à ce 
moment, ce qui en était la raison d'être disparaît : l'établisse- 



1 Gicéron n'a pas tort quand il soutient que le véritable orateur, c'est avant tout ce- 
lui qui sait d'un ras particulier s'élever aux id.'es générales. Cf. de Orat. III, 3o, 
120. Orat. \/\, 45. Brut, ai, 82 ; 93, .'tea. 



[NFLUENGE DE l. ECOLE 



[ 2 3 



ment de l'empire porte un coup irrémédiable à la parole 
publique; l'éducation oratoire cesse de répondre à son objet; 
^éloquence se réfugie dans les écoles, devient à elle-même son 
propre but, échappe à l'épreuve de l'activité pratique, et perdant, 
avec le contact de la vie, le sens de la réalité, dégénère el 
s'abâtardit dans des conditions artificielles et fausses. 

Développer en demeure la fonction propre, de même que le 
lieu commun reste le moyen de développement par excellence. 
Mais les déclamateurs, les élèves des rhéteurs et les rhéteurs 
eux-mêmes, également dénués d'expérience et d'étude, sont éga- 
lement incapables de s'élever des cas particuliers aux considéra- 
tions générales, et de tirer des faits concrets la philosophie qu'ils 
comportent. Autant les sujets traités sont fictifs, romanesques 
et faux, autant les procédés sont artificiels : les lieux communs, 
en particulier, se réduisent à un certain nombre de tirades 
apprises d'avance, où des idées rebattues et banales s'expriment 
au moyen d'images traditionnelles, et s'accompagnent de leur 
cortège obligé d'exemples classés et inventoriés. Rien par con- 
séquent qui tienne au fond même des questions et s'en dégage 
naturellement, comme le voulait Cicéron 1 ; les lieux communs 
sont traités pour eux-mêmes, surajoutés et comme plaqués 2 ; 
ce sont des digressions morales et anecdotiques ; le développe- 
ment devient amplification au sens défavorable que le mot a pris 
dans l'usage courant. 

De là des habitudes de composition qui ont pour effet de rompre 
l'unité du sujet; de là l'absence de vues d'ensemble larges et 
nettes, le manque de proportion et d'harmonie, la méconnaissance 
et l'oubli de ce que la situation commande. C'est là un caractère 
commun à toute la littérature de l'époque impériale ; les plus 
grands esprits gardent l'empreinte de l'école de déclamation. A 



1 « Consequentur... illi loci, qui quamquam proprii causarum et inhaerentes in 
earum neruis esse debent, tamen quia de uniuersa re tractari soient, communes a 
ueteribus nominati sunt. » {De Orat. III, 27, 106). 

2 Les rhéteurs, à l'occasion, s'en rendaient bien compte eux-mêmes. Cf. Quint. Decl. 
3 16, Sermo (p. 244 R-) : « Nolo quisquam me reprehendat, tamquam uobis Iocos non 
dem. Si ampliare declamationem uoletis et ingenium exercere, dicetis quod ad causam 
huius nullo modo, ad delectationem aurium fortasse pertineat. » (Suit un développe- 
ment sur les larmes). Ce professeur était un homme d'esprit. 



124 CHAPITRE III 



LA DECLAMATION 



partir du moment où ce mode d'éducation s'implante et se géné- 
ralise, a on ne trouve plus un ouvrage dont les différentes parties 
soient subordonnées à une idée fondamentale. 1 » Disons «presque 
plus», et nous serons dans le vrai. Apulée, sur ce point, procède 
comme les autres : l'éducation n'a fait que développer en lui les 
effets d'une indiscipline d'esprit et d'un dévergondage d'imagina- 
tion qu'il avait de nature. 



DIGRESSIONS ET LIEUX COMMUNS 



Nous connaissons déjà, pour les avoir rencontrés chemin 
faisant, un certain nombre de développements qui n'intéressent 
que de fort loin la défense, et dont il y avait à attendre moins 
de profit pour l'accusé que d'applaudissements pour l'orateur. 
Plusieurs de ces morceaux sont de purs hors d'oeuvre. A quoi 
bon, par exemple, cette longue digression sur les poissons et sur 
leurs noms, qui remplit les chapitres 38 et 39? Apulée, je ne 
l'oublie pas, veut prouver que la curiosité scientifique inspire 
seule ses recherches, que la magie n'y a rien à voir, et il multi- 
plie d'autant plus les arguments qu'il en sent mieux la fragilité. 
Il fait même donner lecture d'extraits de ses ouvrages, et pendant 
cette lecture, on arrête l'eau, comme on faisait quand l'orateur 
s'interrompait pour la production d'une pièce ou l'audition d'un 
témoin. N'importe : nous voilà édifiés ; tout ce qui vient après, 
histoire naturelle ou terminologie scientifique, n'a de raison 
d'être qu'une certaine intempérance de langue et le besoin immo- 
déré de faire étalage de ses connaissances. On peut en dire autant 
de la pédante dissertation sur l'origine des maladies, notamment 
de l'épilepsie, d'après le Tinièe de Platon. 

D'autres morceaux, développements généraux pour la plupart, 
lieux communs illustrés de souvenirs classiques et d'exemples, 
ont plus nettement le caractère de déclamations d'école. Si par- 
fois ils semblent tenir à la cause, c'est d'une manière extérieure 



• Bornecque, Déclam. p. 124. 



DHJUKSSIONS ET LIEUX COMMUNS 



et factice, et souvent ils ne s'y rattachent que par le lien trom- 
peur d'une équivoque créée à dessein et entretenue à plaisir : 
c'est à se demander parfois si Apulée ne plaide pas « à côté » à 
seule fin de faire un sort à nue tirade érudite <>n brillante dont 
il cherche le placement. 

11 est peu probable, nous l'avons vu, que ses accusateurs fissent 
vraiment un crime, même à un philosophe, de se laver les dents. 
.Mais peu importe : un sujet se présente, Apulée le traite, et le 
traite selon la formule (c. 7. 8). La bouche a droit à des soins 
particuliers : voilà la matière. Quant aux développements, il 
n'était pas malaisé de les trouver, et Apulée aurait pu en faire 
un usage beaucoup moins discret. La bouche a dans le corps 
humain une place d'honneur ; elle est toujours en évidence, qu'il 
s'agisse : i° de donner un baiser; 2 de parler : a) dans la 
conversation, b) en public, c) pour adresser une prière aux dieux. 
C'est le « rempart des dents », comme l'appelle le poète, qui 
donne passage à la parole ; la bouche est donc « le vestibule de 
l'âme, la porte du verbe, le rendez-vous des idées, animi uestibulum 
et orationis ianua et cogitationum comitium. » La parole arti- 
culée, expression de la pensée, privilège de l'homme et indice de 
sa supériorité sur les bètes, voilà un lieu commun souvent traité. 
« Ce qui nous distingue surtout des bêtes, observe Cicéron, c'est 
la faculté de converser entre nous et d'exprimer notre pensée au 
moyen de la parole. » (De Orat. I, 8, 32.) Remarque judicieuse, 
dont Apulée, à son tour^ ne pouvait guère ne pas s'aviser, tant 
l'antithèse était de circonstance, mais qu'il s'efforce de renouveler 
quelque peu. A la place de la bouche dans le corps humain se 
reconnaît, dit-il, la noblesse de l'homme. Voyez les animaux : 
leur museau, penché vers le sol, pour y saisir la pâture qui gît 
à leurs pieds, ne se montre que quand ils sont morts ou s'ap- 
prêtent à mordre : chez l'homme, la bouche est ce qu'on aper- 
çoit d'abord quand il se tait, ce qui attire surtout les regards 
quand il parle. Voilà l'idée méthodiquement présentée dans la 
richesse de ses applications. Pour finir, un exemple qu'Apulée 
emprunte, comme il aime à le faire, à la vie, réelle ou fabuleuse, 
des bètes : le crocodile, ce monstre né des eaux du Nil, étant 
privé de langue, s'installe par moments sur le rivage, et ouvre 



126 CHAPITRE III LA DÉCLAMATION 

une gueule inoffensive à un oiseau complaisant, qui travaille à 
l'aise sa mâchoire, et la débarrasse des petits animaux qui s'y 
sont pris. 

Je laisse de coté le passage où Apulée dresse la liste des poètes 
et des philosophes qui ont commis des vers lascifs, et celui où 
il oppose la Vénus céleste et l'amour platonique à la Vénus vul- 
gaire et aux passions grossières de la foule. On pourrait y rele- 
ver, surtout dans le second, les mêmes procédés ou les mêmes 
habitudes de composition. Mais Apulée y perd moins de vue les 
circonstances présentes, et ne s'y écarte pas sensiblement de la 
cause. 

L'avocat disparaît au contraire derrière le rhéteur épris de 
curiosités scientifiques, tout au plaisir de disserter et d'enseigner, 
dans ce long' développement sur les miroirs, où la morale se 
mêle à la physique, et qui est construit, lui aussi, à la manière 
d'un exercice d'école. Est-ce un crime de chercher à connaître sa 
figure? Et quoi de plus ressemblant que l'image qu'on aperçoit 
dans un miroir? N'a-t-elle pas en effet, sur les portraits qui 
fixent dans le marbre ou sur la toile une attitude et un moment, 
le double avantage de la vie et de la mobilité? Voilà les argu- 
ments. Voici les exemples : Socrate exhortait ses disciples à se 
regarder fréquemment en un miroir, pour se bien pénétrer du 
devoir ou de ne pas déshonorer leur beauté par une conduite 
indigne, ou de faire oublier par leur vertu l'absence d'avantages 
physiques : tant il est vrai que d'un miroir on peut tirer même 
des leçons de morale. Celle-ci d'ailleurs n'était pas nouvelle., et 
le conseil de Socrate à ses disciples paraît être devenu un lieu 
commun assez usité 1 . C'étaient également des anecdotes classi- 
ques que celle de Démosthène répétant ses discours devant un 
miroir, ou d'Agésilas défendant qu'on fît son portrait 2 . 

Mais ce n'est pas tout ; un philosophe a d'autres motifs 
pour posséder un miroir. Ne faut-il pas savoir qui a raison, 
d'Epicure, de Platon ou d'Archytas, dans sa façon d'expliquer 



1 Cf. Son. iV. Q. 1, 17, h. De Ira II, 30, 1. — Galon. Protr. 8, p. 18 K. 

2 Favorinus ([Dio Prus.] XXXVII, 4 2 /3) rapporte le (rail d'Agésilas, mais avec une 
application différente. Cf. Porphyr. Vit. Plot. 1. — V. aussi Apul. F/or. 7, l'anecdote 
du même ^enre relative à Alexandrie. — Pour Démosthène, cf. Quint. XI, 3, f>8. 



DIGRESSIONS ET LIE! \ <:<>\nn \s \>.~] 

la formation des images? pourquoi certains miroirs grossisse ni 
ci d'autres rapetissent les objets? les réfléchissent en avant ou 
en arrière? Bref, toute l'optique y passe. .Miroir admirable el 
vraiment magique! que de choses on apprend avec un simple 
miroir! Mais soyons de bon compte : Apulée ne prétend pas 
qu'il se livre vraiment à ces expériences, ni surtout qu'il les fasse 
à l'aide du miroir trouvé en sa possession. Il développe un argu- 
ment d'une portée toute générale : un philosophe doit connaître 
les lois de l'optique, il est donc naturel qu'il se serve de miroirs, 
instruments indispensables à ses recherches scientifiques. C'est 
encore de la déclamation, et l'argument lui-même pourrait bien 
être traditionnel. En tout cas, on s'en était servi avant Apulée. 
Sénèque, dans un passage que nous avons signalé (N. 0. I, 17), 
oppose des raisons du même genre à ce qui paraît avoir été une 
accusation on une plaisanterie courante à l'adresse des philoso- 
phes ; seulement, pour Sénèque, les motifs qu'a le philosophe 
d'étudier les miroirs sont d'ordre moral plus que scientifique. 
Il vient de conter avec une complaisance indignée l'histoire 
d'un certain Hostius Quadra, lequel faisait de miroirs un usage 
qui n'est pas fort honnête ; puis, comme conclusion à son anec- 
dote scabreuse : « Qu'on raille maintenant, s'écric-t-il, les re- 
cherches des philosophes sur les miroirs, derideantur nunc phi- 
losophi, quod de speculi natura disserant, quod inquirant quid 
ita faciès nostra nobis et quidem in nos obuersa reddatur, quid 
sibi rerum natura uoluerit, quod, cum uera corpora edidisset, 
etiam simulacra eorum aspici uoluit. » Si la nature nous a 
donné des miroirs, c'est pour nous instruire, en nous permettant 
d'observer le soleil sans en être éblouis, c'est pour nous rendre 
vertueux (ici le précepte de Socrate), non pour favoriser nos vices 
ou pour nous encourager au luxe et à la mollesse. Sur quoi, pour 
finir ce livre, une tirade sur la corruption du siècle et la sim- 
plicité des ancêtres. 

Il n'est pas impossible qu'Apulée se soit souvenu de ce passage. 
Nous aurons l'occasion, à propos du thème de la pauvreté, de 
faire encore entre les deux auteurs un certain nombre de rappro- 
chements. Ces rencontres, pour la plupart, doivent être fortuites, 
et s'expliquent suffisamment, comme nous le verrons, par les 



128 CHAPITRE III LA DÉCLAMATION 

traditions de l'école de rhétorique. Mais ici, toujours à propos 
de miroirs, Sénèque rappelle les filles de Scipion dotées par le 
sénat, et saisit ce prétexte pour faire l'éloge de la pauvreté. 
« An tu existimas auro inditum habuisse Scipionis filias spécu- 
lum, cum illis dos fuisset aes graue ? felix paupertas, quae 
tanto titulo locum fecit ! Non cepissent illam dotem, si habuis- 
sent. » (8. 9.) Nous allons retrouver le même exemple chez Apu- 
lée. Et cette double concordance avec Sénèque, dans deux déve- 
loppements qui se suivent immédiatement, paraît devoir être 
attribuée à une réminiscence plus vraisemblablement sans doute 
qu'à un simple hasard. Apulée aurait donc connu Sénèque, et 
aurait consulté les Questions naturelles , où était fait pour lui 
plaire le mélange de science anecdotique et de réflexions morales. 
Il est vrai qu'Apulée, qui fait si volontiers parade de ses vastes 
lectures, ne nomme jamais Sénèque. C'est peut-être parce que, 
de son temps, il était mal porté d'avoir l'air d'en faire cas. On 
sait en effet que la faveur de Sénèque fut suivie au second siècle 
d'une assez forte réaction. Fronton et ses contemporains affec- 
tent de l'ignorer ou ne parlent de lui que pour le dénigrer. 

La dernière partie de Y Apologie, presque entièrement consacrée 
à la discussion de faits matériels et à des questions d'intérêt prati- 
que, se prêtait moins aux lieux communs et aux digressions éten- 
dues. Apulée ne manque pas cependant de saisir au passage, quand 
elle se présente, l'occasion de déclamer quelque peu. C'est ainsi 
que l'invective contre Sicinius Pudens, le mauvais fils qui abuse 
des confidences et trahit les secrets de la vie intime de sa mère 
(c. 85), a tous les caractères d'une déclamation, et fait l'effet d'un 
morceau indépendant. Pour commencer, une amplification ora- 
toire, où la conduite du jeune homme dépravé et dénaturé est 
envisagée sous tous ses aspects : « Tune, ultime, parentis tuae 
animum... scru taris, oculos obseruas, suspiritus mimeras, adfec- 
tiones exploras, tabulas intercipis, amorem reuincis, etc. ? » Après 
le fils, comme contre-partie, la mère. Le procédé est le même : 
l'infortune de l'une est détaillée et comme décomposée en ses 
éléments, de même que la perversité de l'autre. « infelix ute- 
rum tuuin, Pudentilla, o sterilitas liberis potior, o infausti decem 
menses, o ingrati quatluordecim anni uiduitatis! » L'idée ainsi 



LE THÈME DE LA PAUVRETI F 2Q 

retournée dans tous les sens, en nue série cTexclamations indi- 
gnées, Apulée L'illustre par des exemples. Le premier est em- 
prunté à l'histoire naturelle : la vipère, en naissant, dévoré le 
sein maternel, et vient au monde en causant la mort de celle qui 
lui donne la vie. Le second est une anecdote historique : 1rs 
Athéniens, avant mis la main sur la correspondance de Philippe 
de Macédoine, interdirent la lecture d'une lettre adressée à 
Olvmpias, et se privèrent de l'avantage qu'ils pouvaient en tirer 
sur un ennemi, plutôt que de profaner le mystère des relations 
conjugales. D'où l'antithèse toute trouvée : «Taies hostes aduer- 
sum hostem : tu qualis filius aduersum matrem. » (86, 672) 



LE THEME DE LA PAUVRETE 



Mais c'est encore clans la longue déclamation sur le « thème » 
de la pauvreté que soit le sujet même, soit les arguments, soit 
les procédés de développement, révèlent certaines habitudes 
d'esprit dont l'origine n'est pas douteuse. L'exemple est assez 
caractéristique pour qu'il vaille la peine de s'y arrêter. 

A. Origine et développement de quelques lieux communs traditionnels. 

Parmi les lieux communs d'école, il en est qui sont particu- 
lièrement classiques^ et dont le retour est d'autant plus fréquent 
qu'ils s'adaptent plus facilement à toute espèce de sujets; des 
développements tout faits qui ont leur histoire, leur tradition, 
et dont le type était si bien fixé, les « exemples » et les images 
si bien consacrés par l'usage, que c'est tout]! au plus si Ton 
pouvait espérer, par quelques détails d'expression, en rajeunir 
la banalité. 

Dissertations morales mal déguisées sous un vêtement ora- 
toire, ce n'est pas de l'école de rhétorique qu'ils étaient origi- 
naires, c'est l'enseignement des philosophes qui leur avait donné 
naissance, comme il avait d'ailleurs, jusqu'à un certain point, 

9 



l3o CHAPITRE III LA DECLAMATION 

cvcé le lieu commun lui-même. « Puisque, dit Gicéron, qui n'a 
jamais pu prendre son parti que la vraie philosophie, ce ne fût 
pas l'éloquence, puisque nous nous sommes laissé chasser de 
notre domaine et enfermer dans les étroites limites d'un champ 
qui même nous est contesté, et puisque, défenseurs des autres, 
nous n'avons pas su garder et maintenir ce qui était à nous, 
empruntons, si humiliant que ce soit, à ceux qui ont envahi 
notre patrimoine, les moyens dont nous ne pouvons nous 
passer » i , à savoir précisément les lieux communs de morale. 
Conseil excellent, mais peu suivi ! L'école du philosophe et celle 
du rhéteur étaient deux maisons rivales, entretenant des rap- 
ports peu cordiaux, et affectant volontiers de^s'ignorer. On eût 
fort embarrassé les élèves des rhéteurs de l'empire en leur 
demandant de s'inspirer d'une] culture philosophique qui leur 
manquait, eux dont une éducation extérieure et formelle visait 
surtout à faire le plus rapidement possible des virtuoses de 
la parole. 

Mais la distance n'était pas si grande, ni la séparation 
si tranchée, qu'entre l'école de rhétorique et l'école de philo- 
sophie il ne pût y avoir d'échanges. Si l'on vit des rhéteurs, 
dégoûtés du monde et de ses vanités, chercher un refuge dans 
la philosophie, et y porter, comme un reste du vieil homme, les 
habitudes de la déclamation, il y eut aussi des orateurs pour 
appliquer, avec des vues un peu bornées peut-être, comme 
Ouintilien, l'idéal oratoire de Cicéron, et pour comprendre quel 
parti l'éloquence pouvait tirer de l'étude de la philosophie. 

Mais surtout, à mesure que la philosophie grecque, moins 
exclusivement spéculative, répondit davantage à des besoins 
pratiques, elle cessa de s'adresser à une petite élite d'intellec- 
tuels, elle se laïcisa pour ainsi dire, et se mit à la portée de la 
moyenne, de la foule travaillée par un sourd malaise et la 
recherche inquiète du « salut ». Plus son enseignement devenait 
une règle de bonne vie, plus il devait se vulgariser et se popu- 
lariser. 

Dans les écoles philosophiques postérieures à Socrate, les 



1 De Orat. III, 27, 108. 



M. un mi DE LA PAUVRETI I 3 I 

préoccupations morales et pratiques, comme chacun sait, l'em- 
portent toujours plus sur la théorie, el leurs préceptes étaient 
assurés d'une diffusion d'autan! plus facile et plus large, qu'ils 
étaient plus applicables aux circonstances ordinaires de la vie 
et plus accessibles au grand nombre. La littérature du temps en 
atteste la vogue et l'influence ; les pièces de la comédie nouvelle, 
en particulier, sont pleines de maximes philosophiques, qu'elles 
contribuèrent à répandre dans le public, et les rhéteurs à leur 
tour, à Rome principalement, recueillirent et développèrent sous 
forme de lieux communs, sans toujours en connaître la source, 
les idées que les philosophes avaient proclamées en cherchant à 
guider les hommes dans la poursuite du bonheur, et à renverser 
les préjugés. 

Paradoxe d'aujourd'hui, banalité de demain. Les affirmations 
qui avaient commencé par s'imposer à l'attention en heurtant 
les opinions reçues, finirent par s'émousser dans la pratique 
quotidienne des exercices d'école, et n'étonner plus personne à 
force d'être répétées. Oui même peut mesurer quelle influence 
elles exercèrent sur l'esprit public et sur les mœurs par ce 
nouveau moyen de diffusion? Le déclamateur Albucius soutint 
un jour, reprenant un lieu commun d'origine cvnico-stoïeienne, 
que la distinction entre esclaves et hommes libres n'a pas de 
fondement dans la nature, et n'est qu'une pure convention. 
Sénèque le Père, qui rapporte le fait, ne veut voir là qu'un jeu 
d'esprit philosophique : « Albucius et philosophatus est. » 
{Contr. VII, 6, 18). Le vieux conservateur ne se doutait pas 
que beaucoup des lieux communs de son recueil, après avoir 
été ainsi d'inoffensifs paradoxes, puis des formules sans consé- 
quence, devenaient, avec le temps, de ces vérités qu'on accepte 
les yeux fermés, à force de les entendre soutenir ou de les dé- 
fendre soi-même, et qu'ils contribueraient par là, dans une cer- 
taine mesure, à ébranler les bases de la société antique. 

Mais cette monnaie courante que les écoles de rhétorique 
mirent à leur tour en circulation, portait en particulier l'em- 
preinte de deux sortes de discours et d'écrits, qui paraissent en 
avoir, plus que d'autres causes, favorisé la diffusion, et avoir 
ménagé la transition de l'enseignement philosophique à l'ensei- 



r32 CHAPITRE III LA DECLAMATION 

gpnement oratoire : je veux parler des consolations et de la pré- 
dication populaire des Cyniques. 

Au problème du bonheur qui se posait devant elle, chaque 
philosophie pratique apportait sa solution. Mais aucune ne 
pouvait échapper à cette constatation de sens commun, qu'un 
bonheur à la merci des circonstances est chose rare et toujours 
précaire. Aussi les voit-on toutes plus ou moins ramenées, 
quelle que soit leur notion du souverain bien, à chercher dans 
les dispositions morales, qu'elles recommandent de régler en 
conséquence, des armes contre les accidents ordinaires de la 
vie. De là ces développements tout faits, applicables à toutes 
les circonstances communément appelées calamités, « de omni 
casu in quo nomen poni solet calamitatis » (Gic. Tusc. III, 
34, 81), et dont les arguments les plus usuels, en quelque sorte 
démarqués, n'appartenaient plus en propre à aucune doctrine 
philosophique. 

Il existait déjà des développements de cette sorte quand les 
consolations, au III e siècle, constituèrent un genre, et il était 
naturel qu'elles s'en emparassent. Ce qui distinguait une conso- 
lation d'un traité de morale pratique, c'est qu'elle s'adressait à 
une personne déterminée dans une circonstance spéciale : la 
différence n'allait guère plus loin. Conçues en général en dehors 
de tout système, faisant leurs emprunts tantôt à une doctrine, 
tantôt à une autre, et le plus souvent, avec l'éclectisme ordi- 
naire aux conseils de la sagesse pratique, à plusieurs à la fois, 
les consolations partent presque toujours du même principe : 
les conditions extérieures ne dépendent pas de nous, il n'est pas 
en notre pouvoir d'y rien changer ; seules notre raison, notre 
volonté nous appartiennent ; c'est sur nos dispositions morales 
qu'il faut agir, ce sont elles qu'il faut modifier. 

Mais ce principe, ce sont les Cyniques qui l'ont proclamé avec 
le plus de force. Faut-il rappeler, en effet, qu'ils n'ont cessé de 
proposer comme but suprême aux efforts de l'énergie humaine la 
possession de soi, l'indépendance à l'égard des choses exté- 
rieures, accidents du sort ou conventions sociales, YavraQxeia 
enfin, dans laquelle se résume tout l'idéal cynique? « N'essayons 
pas, dit Télés, dans le discours que l'abrégé de Théodore intitule 



LE THÈME DM LA PAUVRETÉ 



[33 



flegi avvayxéi'aç, u'essayonspas de modifier les circonstances, 
mais mettons-nous dans les dispositions qu'elles comportent. 1 » 

Il est juste de dire que c'est un des points sur lesquels les 
Cyniques étaient d'accord avec les Stoïciens ; mais ils s'en dis- 
tinguaient dans la pratique par une intransigeance encore plus 
grande, et par leur actif prosélytisme. Aussi n'est-on pas surpris 
de retrouver si souvent l'influence de la philosophie cynique 
dans les raisonnements, les maximes et les conseils par lesquels 
on s'efforçait d'amortir le choc de tout ce qui, pour le commun 
des hommes, est une source d'inquiétude, de trouble et de dou- 
leur. Entre telle diatribe cynique (les discours de Télés sur la 
pauvreté et sur l'exil, par exemple), et telle consolation, il y a 
une étroite parenté. 

Les consolations (ou les traités de morale ayant un but semblable) 
présentaient avec les déclamations plus d'une analogie. Il n'était 
pas rare que les arguments y fussent présentés sous la forme 
d'un plaidoyer. Les Cyniques se plaisaient à imaginer des scènes 
dramatiques, où ils faisaient figurer comme acteurs des person- 
nages allégoriques. Télés, par exemple, fait parler Ilevia, pré- 
sentant elle-même sa défense. Ce procédé, d'ailleurs, n'est pas 
spécial aux Cyniques : il suffit de rappeler la prosopopée de la 
Nature au livre III de Lucrèce. En de tels discours, comme en 
de vrais plaidoyers, on se payait de raisons d'avocat. A qui 
s'effrayait des atteintes de l'âge, on répondait par les arguments 
qu'a rendus classiques le de Senectute de Cicéron, et Ton repré- 
sentait la vieillesse comme la fin paisible d'un beau jour. Gémis- 
sait-on sur l'amertume d'une mort prématurée? On évoquait 
aussitôt, comme Juvénal dans la 10 e Satire, le spectre hideux de 
la décrépitude, et l'on rappelait le souvenir de ceux dont le 
malheur fut d'avoir trop vécu. Consolations et déclamations 
étaient des plaidoyers « in utramque partem. » 

Elles se ressemblaient encore en ce qu'elles appliquaient à des 



1 « Aïo hil [xyj ta irpây^ata -rcsipàaftat u.îTati{Hvat, àXX' autôv irapaaxsuâaat ■rcpôç 
xaùra ntô; eyovta x. t. X. » (p. 0, 7 Hense). Il est juste d'ajouter que tout, dans ce 
morceau, n'est pas d'inspiration purement cynique; il s'y mêle des éléments empruntés 
à la philosophie ryrenaïque ; mais Hense en exagère peut-être un peu l'influence (p. 
XXXIV s.) 



1 34 CHAPITRE III LA DECLAMATION 

cas particuliers des arguments d'une portée générale : dans les 
unes et dans les autres, on faisait du lieu commun le même 
usage. Il faut en dire autant des « exemples », dont l'emploi, 
nous l'avons rappelé, est étroitement lié à celui du lieu commun. 
S'açissait-il de la pauvreté? on citait l'exemple de Socrate, de 
Diogène. « Le poids de la pauvreté étant partout et toujours 
le même, de quel droit prétendra-t-on que ce qu'un Fabricius a 
supporté soit intolérable pour d'autres? 1 » Et ainsi du reste. 
Sénèque, écrivant à Marcia pour la consoler de la mort de son 
fils, s'excuse de commencer par les exemples pour continuer 
par les préceptes, quand il était d'usage de suivre l'ordre 
inverse 2 : tant il est vrai que ces écrits de circonstance eux- 
mêmes n'échappaient pas à la tyrannie des conventions et des 
traditions littéraires. 

Pas plus dans les consolations que dans les exercices ora- 
toires, les catégories générales où l'on pouvait ramener la diver- 
sité des cas particuliers, n'étaient en nombre illimité. La maladie, 
la vieillesse, la mort, l'exil, la pauvreté, infortunes banales, 
souffrances inséparables de l'humaine condition : ce sont là les 
maux auxquels les consolations se proposaient le plus commu- 
nément de porter remède 3 , et contre lesquels la philosophie, le 
cynisme en tète, s'efforçait de prémunir les hommes. C'est à 
propos de la mort d'une personne aimée qu'on avait le plus 
fréquemment l'occasion d'adresser des consolations. Quant aux 
Cyniques, ils n'ont cessé de répéter que la mort, la maladie, la 
vieillesse ne sont ni des biens ni des maux, et qu'ils ne doivent, 
comme tels, inspirer ni crainte ni désir. Mais ils avaient des 
raisons spéciales de traiter la question de l'exil et celle de la 
pauvreté. Toujours en lutte, au nom de la nature, qu'ils pré- 
sentaient comme idéal, contre l'opinion courante et les conven- 
tions, dégagés, dans la mesure du possible, de toute attache 



i Gic. Tusc. III, a3, 5 7 . Cf. 33, 79. 

2 Dial. VI, 2, 1. Cf. XII {ad Helu.) 1, 2. Volkmann {Plut. I p. i35) rappelle que les 
règles du Xôyo; 7tapa|rj&ïpxôc s'enseignaient dans les écoles. 

3 Aussi sont-ce là les « calamités » dont il est fait mention le plus souvent. Cf. 
Teles p. 8, /, Hense. — Cic. Tusc. III, 3/,, 81 ; V, 10, 29. — Sen. Ep. 82, 10. — Al- 
hiuus, AtoaaxaXf/.oç, '>■! (Platonis dial. od. Hermann, VI, p. 181, 11). 



LE THÈME l)K F.A PAU\ iu,n 



i35 



sociale, et prenant à la lettre le nom de citoyen du inonde, de 
xoauo.ioÂi'it^, que revendiquait Socrate, se prétendant chez 
eux partout et ne l'étant nulle part — des « hors cadre », 
en un mot, et des « déracinés »,*. les Cyniques combattaient 
le préjugé national dans la crainte qu'inspirait l'exil, le préjugé 
social, dans celle qui s'attachait à l'ignominie et à la pauvreté. 

D'une façon générale, la question de la pauvreté, toujours 
actuelle, est une de celles que soit chez les philosophes, soit 
chez les rhéteurs, soit dans les ouvrages littéraires qui portent 
la marque de l'un ou l'autre enseignement, nous voyons repa- 
raître le plus souvent. Dans les discussions sophistiques ou dans 
les dialogues socratiques, on traite de la richesse et de la pauvreté, 
de leurs avantages et de leurs inconvénients dans la vie des cités 
et dans celle des individus. Mais la question avait un intérêt trop 
immédiat pour rester longtemps confinée dans les disputes aca- 
démiques, et pour n'être pas envisagée surtout dans ses appli- 
cations à la réalité. Les philosophies pratiques en cherchèrent 
toujours de préférence des solutions individuelles : à l'inverse 
de ce qui se passe de nos jours, les anciens ramenaient volon- 
tiers les questions sociales à des questions morales. Le lieu 
commun de la pauvreté, tel qu'il passe de l'enseignement des 
philosophes dans les déclamations, est un lieu commun de 
morale. 

Et il ne manquait pas d'occasions de le traiter. Le Riche et le 
Pauvre étaient devenus dans les déclamations des types convenus, 
des abstractions romanesques comme le Tyran ou les Pirates. 
« Un riche et un pauvre étaient en guerre » : ainsi commence 
Agamemnon (Petr. Sat. 48) quand Trimalcion l'invite à exposer 
la donnée de sa controverse de ce jour. La même situation 
se retrouve chez Sénèque {Contr. V, 2) 1 . Ailleurs, c'est un 
riche qui veut adopter un jeune homme pauvre 2 . Il serait 
oiseux de multiplier ces exemples, d'autant plus qu'à propos 
de n'importe quel sujet on trouvait moyen d'amener n'importe 
quel lieu commun. 

1 Au contraire, Quint. Decl. 269 (p. 97 Ritter) : « Pauper et diues amici erant. » 
Cf. la note de Friedlaender (Cen. Trim.) sur Petr. 48. 

2 Sen. Contr. II, 1 ; VIII, 6. Quint. Decl. Mai. i3. 



1 36 CHAPITRE III LA DECLAMATION 

Et c'est ainsi qu'Apulée, dépositaire, avant comme après 
beaucoup d'autres, d'une double tradition philosophique et ora- 
toire, reprend à son tour, dans toute son ampleur, le thème de la 
pauvreté K 

B. Eloge de la pauvreté. 

Le sujet lui était familier. Il l'a traité ailleurs, et à plusieurs 
reprises : ses exercices d'école lui en avaient sans doute fourni 
mainte occasion, et il dut y revenir avec une prédilection mar- 
quée dans ses conférences publiques, si l'on en juge par quelques- 
uns des fragments qui constituent le recueil connu sous le nom 
de F lo rides *. 

Dans l'Apologie, il est vrai, Apulée cherche à faire croire que 
ces considérations lui sont imposées par les besoins de sa dé- 
fense, et que ses adversaires lui font de sa prétendue pauvreté 
un opprobre et un grief. Mais en réalité, nous l'avons vu, sous 
couleur de se défendre d'un crime dont personne ne l'accuse, il 
saisit, bien plus : il crée l'occasion d'insérer dans son plaidoyer 
un développement étranger à son sujet, et qui n'a d'autre utilité 
pratique que d'opérer une diversion. Et cette prétendue accusa- 
tion, dont nous avons essayé de déterminer quelle était au juste 
la portée, il s'amuse encore à la décomposer, comme s'il avait à 
répondre à deux reproches distincts : celui d'avoir peu d'esclaves 
et celui d'être pauvre. 

Sur le premier point, Apulée se contente d'opposer à ses accu- 
sateurs l'exemple de Romains illustres, qui n'eurent à leur service, 
même dans l'exercice des plus hautes fonctions, que huit ou sept 
ou cinq ou même deux esclaves. C'était là, dans une société où 
la possession de quelques esclaves ne passait pas pour un luxe, 
où il n'y avait si pauvre homme qui ne trouvât moyen d'en en- 
tretenir un, ou beaucoup d'esclaves même avaient leur vicaire, 
la preuve ou d'une profonde indigence ou d'une extrême simpli- 



1 J'essaie, dans les pages qui suivent, de montrer par quelques rapprochements à 
quel point Apulée reste dans la tradition par sa façon de traiter le thème de la pau- 
vret*'. Il ne serait peut-être pas sans intérêt de faire pour ce lieu commun, et pour 
d'autres encore, une étude analogue à celle que Helm (Lucian u. Menipp p. 44 ss.) a 
faite de la romparaison fréquente entre la vie humaine et une pompe théâtrale. 

2 F/or. \l\, l\- t sq ; 22, 101 sq. — de Deo S. 22, 170 sq. 



LE THÈME !>K LA PAUVRETÉ l$J 

cité de mœurs '. Aussi, quand on citait <l<'s exemples d<> pauvreté 
allègrement supportée ou de mépris des richesses, ne manquait- 
on guère de Paire figurer dans La liste quelques hommes connus 
pour avoir su se contenter d'un petit nombre d'esclaves. Sénèque 
nomme Homère, Platon, Zenon (Helu, 12, 4)- Valère Maxime 
(IV, 3, 11) rappelle les trois esclaves qu'avait Gaton la veille de 
son départ pour l'Espagne. Apulée ne fait en somme qu'anticiper 
ici sur le développement qui suit. 

La première partie de ce développement se réduit en substance 
à ceci : on croit me faire injure et me discréditer en me jetant à 
la face ma pauvreté; en réalité, rien n'est plus honorable ponr un 
philosophe. Pauvreté fut de tout temps la compagne assidue de 
la philosophie ; elle est la source de toutes les vertus ; mère des 
arts et de la civilisation, c'est elle qui a veillé sur le berceau de 
la capitale du monde. Sensualité, gloutonnerie, indolence, abus 
de pouvoir, tels sont au contraire les fruits ordinaires de la ri- 
chesse. Les hommes les plus célèbres, tant en Grèce qu'à Rome, 
pour la pureté de leurs mœurs et l'intégrité de leur conduite, 
furent pauvres. Et ce qui montre en quelle estime on lient la 
pauvreté, c'est qu'on fait honneur aux riches d'une vie simple et 
modeste. 

Cette opposition n'était pas nouvelle. Dans les discussions dont 
renseignement des sophistes développa le goût chez les Grecs, on 
mettait en parallèle la richesse et la pauvreté. C'est ainsi que 
Callias (Eryxias, 3o,6 E) soutient que la richesse est un mal pour 
l'injuste usage qu'on en peut faire. «On voit des tyrans, dit 
Antisthène dans le Banquet de Xénophon (IV, 36), piller des 
maisons, faire périr des multitudes d'hommes, réduire en escla- 
vage des villes entières, le tout par cupidité. » 

Ce sont d'ailleurs là des idées banales et des remarques de 
sens commun. Chacun sait que la disette développe l'esprit d'in- 



1 Le nombre des cens qu'un homme « nourrissait » était un des signes extérieurs 
de la richesse les plus propres à donner une idée de sa fortune. « Protinus ad censum, 
de moribus ultima fiet Quaestio. quot pascit seruos ? quot possidet agri Jugera ? quam 
multa magnaque paropside cenat ? » (Iuu. S. III, i/jo). Apol. 21, 438 (...quod uiuo 
gracili lare, quod pauciores habeo, parcius pasco, etc. ), « pasco » n'a probablement 
pas le même sens. 



l38 CHAPITRE III 



LA DECLAMATION 



vention, et que « nécessité l'ingénieuse » est fertile en strata- 
gèmes. « Artium repertrix » dit, en parlant d'elle, Apulée. «Artes 
omnes perdocet, ubi quem attigit», lit-on chez Plaute (Stich. 
1 78).« Jlsvi'a ao(fîav sXa%8 » avait écrit Euripide darîs une pièce 
perdue. (Fr. 642 N.) Et Théocrite (21,1) : « C A nevia pava tccç 
Tt'xraç sytiçei. » x 

De tout temps, d'autre part, l'envie trop naturelle des déshé- 
rités a attribué aux riches des vices inhérents à leur condition : 
jugement confirmé plus d'une fois par la littérature et la morale 
courante. Dès la fin de la période républicaine, à Rome, orateurs, 
historiens et poètes semblent s'être donné le mot pour flétrir les 
excès du luxe et l'amour des richesses, « auri sacra famés », 
comme une cause de décadence et de ruine. 

Les rhéteurs s'en sont souvenus, et ont largement exploité une 
matière d'autant plus appropriée à la déclamation, qu'elle se prê- 
tait mieux aux effets toujours goûtés de l'éloge et de l'invective, 
ainsi qu'à ces descriptions forcées auxquelles se plaisaient les 
Romains. Parmi les déclamateurs dont Sénèque a conservé la 
mémoire, Papirius Fabianus paraît s'être fait une spécialité de 
dénoncer la corruption du siècle, le faste insolent des riches et 
les caprices de leurs sens blasés. Dans un morceau célèbre, il 
montrait deux armées en présence, prêtes à s'égorger. Quelle 
cause arme ainsi l'homme contre l'homme? C'est l'amour des 
richesses. « Y a-t-il quelque chose que les richesses n'aient pas 
corrompu ? » Et décrivant les palais luxueux que les riches se 
plaisaient à édifier, il s'écriait pour finir, avec plus d'enthou- 
siasme encore qu'Apulée : « pauvreté, que tu es un bien peu 



1 Bossuet, dans le parallèle entre la ville des riches et la ville des pauvres, qu'il 
emprunte à S. Jean Chrysostome, dit en parlant de la seconde : « Au contraire, dans 
l'autre ville où il n'y aurait que des pauvres, la nécessité industrieuse, féconde en 
inventions et mère des arts profitables, appliquerait les esprits par le besoin, les ai- 
guiserait par l'étude, leur inspirerait une vigueur mâle par l'exercice de la patience, 
et n'épargnant pas les sueurs, elle achèverait les grands ouvrages qui exigent néces- 
sairement un grand travail. » (Sermon sur l'ê minent e dignité des pauvres dans l'E- 
glise, i r point.) Si Bossuet doit cette pensée, par l'intermédiaire de Chrysostome, à la 
rhétorique ancienne, il faut reconnaître que c'est la seule ; il renouvelle le sujet ei le 
traitant d'un autre point de vue et avec des arguments tout différents. 



LE THÈME DE LA PAUVRETÉ l3g 

connu ! () paupertas, quam ignotum bonum es! » ' « Ce sont les 
richesses, dit-il ailleurs, qui attisent les discoïdes entre citoyens 
et qui poussent le monde entier à la guerre, elles qui excitent 
aux ruses, aux crimes et à la haine le genre humain, naturelle- 
ment uni par le sang. » (II, 6, 2.) Porcins Latro avait dit, I rai- 
tan t l'autre controverse (II, 1, 1) : « Nous avons coulé des jours 
plus tranquilles, tant que nous avons été pauvres : les guerres 
civiles ont éclaté seulement quand le Gapitole a été couvert 
d'or. » Et Pompeius Silo, à son tour, avait dénoncé les vices des 
riches (§ 21). Apulée va plus loin encore : dans sa belle ferveur, 
il déclare que, parmi les grands criminels, on ne trouverait pas un 
seul pauvre. En véritable orateur d'école — à supposer toute- 
fois que ce trait soit de lui — il renchérit sur ses devanciers 2 . 
Les déclamateurs aimaient à rappeler, comme tout à l'heure 
Porcius Latro, la pauvreté de Rome à ses débuts. Il y avait eu 
un temps où ce souvenir était moins flatteur pour l'amour-propre 
des Romains ; où les Grecs 3 rappelaient dédaigneusement le re- 
paire de brigands qu'avait été l'asile de Romulus. Mais quand 
le peuple romain fut devenu le peuple roi, et Rome elle-même 
une ville de marbre et d'or, ce dont on avait voulu faire un op- 
probre devint un sujet de gloire ; l'orgueil romain s'exaltait à la 
pensée de ces humbles origines, et des cabanes de bergers qui 
avaient servi de berceau à la capitale du monde 4 . Il semblait 
que la simplicité des mœurs d'autrefois fût pour Rome un gage 
et une condition de grandeur 5 ; et comme le sentiment national 
prenait volontiers chez les Romains un tour religieux, on se 



1 Contr. II, 1, 10 ss. ; 25. — Ces citations, de même que celles qui suivent immé- 
diatement, sont empruntées à la traduction de Bornecque. 

2 On voit en outre qu'Apulée confond la richesse et l'amour des richesses. Cette 
confusion est fréquente chez ceux qui ont traité la question de ce point de vue. — 
Sur les méfaits des riches, v. aussi Helm, Lucian u. Menipp, p. 35 s. 

3 Cf. Boissier, Nouv. promenades archêol. (P. 1886) p. 168. 

* « Nudi hi stetere colles, interque tam effusa moenia, ubi nunc fastig-atis supra 
tectis auro puro fulgens praelucet Capitolium, nihil est humili Romuli casa nobilius.» 
(Sen. Contr. I, 6, 4). 

6 «...(effecturi) ut populus Romanus paupertatem, fundamentum et causam imperii 
sui, requirat ac laudet, diuitias autem suas timeat. » (Sen. Ep. 87, l\i). — « Nullum 
crimen abest facinusque libidinis exquo Paupertas Romana périt. » (Iuu. S. VI, ag4). 



l4û CHAPITRE III LA DECLAMATION 

plaisait à retrouver, dans les formes du culte, léguées par le 
passé, une simplicité qui donnait à l'antique pauvreté un carac- 
tère vénérable et sacré. Valère Maxime, qui essaie d'enrichir d'un 
peu d'éloquence la sécheresse de son catalogue d'« exemples », 
s'écrie à la fin du chapitre sur la pauvreté : « Per Romuli casam 
perque ueteris Capitolii humilia tecta et aeternos Vestae focos 
fictilibus etiam nu ne uasis contentos, iuro nullas diuitias talium 
uirorum paupertati posse praeferri. » l Apulée exprime à peu 
près la même pensée dans des termes analogues : « Eadem pau- 
pertas etiam populo Romano imperium a primordio fundauit, 
proque eo in hodiernum diis immortalibus simpulo et catino 
fictili sacrificat. » (18, 434) 

Enfin, l'argument dont se sert Apulée à la fin de ce dévelop- 
pement 2 , pourrait bien avoir été introduit dans les déclamations 
à l'époque où ce fut la mode, parmi les Romains riches et blasés, 
de s'offrir de loin en loin, comme diversion à leur ennui, le luxe 
d'une journée d'indigence, et où toute maison qui se respectait 
avait sa chambre du pauvre. La même idée se retrouve chez 
Sénèque (Ep. 17, 4) • (( Quid est... quare hanc récuses contuber- 
nalem, cuius mores sanus diues imitatur ? » 

En somme, on voit qu'Apulée n'avait guère à se mettre en frais 
d'invention ni d'originalité : l'école, à laquelle il était redevable 
de ses procédés de développement, lui fournissait aussi la ma- 
tière 3 . 

C. La pauvreté, c'est le désir. 
Mais voici un point de vue nouveau. On m'accuse d'être pau- 



1 IV, 4, ii- — « Cogita illos (se. deos) eu m propitii essent fietiles fuisse. » (Sen. Ep. 
3i, 11). 

2 « Quin ex ipsis opulentioribus eos potissimum uideo laudari, qui nullo strepitu, 
modico cultu, dissimulatis facultatibus agunt, et diuitias magnas administrant sine 
ostentatione, sine superbia, specie mediocritatis pauperum similes. Ouod si etiam di- 
tibus ad argumentum modestiae quacritur imago quaepiam et eolor paupertatis, cur 
eius pudeat tenuiores, qui eam non simulatam, sed uere fungimur ? » (19,436). 

3 Les termes dans lesquels Apulée (18, 434) fait l'éloge de la pauvreté, « philoso- 
phiez uernacula», ne sont pas sans analogie, avec ceux dont se sert Cieéron en parlant 
de la philosophie elle-même (Tusc. V, 2, 5). Y aurait-il là quelque réminiscence ? En 
tout cas, Apiil'c paraît avoir eu présent à l'esprit ce passage do Cieéron en écrivant 
le début du traité- de Mundo. 



ii i ni. mi: DE LA PAUVRE! i i f \ i 

vre, continue Apulée : qu'est-ce au juste qu'être pauvre? Il 
faudrait s'entendre sur le sens des mois. « Possum equidem 
tibi e( ipsius nominis controuersiam facere. » ( 20, 436) 

C'est là un procédé ancien et fort usité. On sait quelle place 
tenaient, dans l'enseignement des sophistes «'( les entretiens so- 
cratiques, les discussions relatives à la nature et à l'origine du lan- 
gage, à la valeur des mots et à l'étymologie : nous en avons un 
exemple dans le Cratyle de Platon. Les écoles philosophiques, en 
particulier le Cynisme, dont le fondateur, Antisthène, avait fait de 
l'étymologie et de la définition une méthode d'enseignement, 
appliquèrent ces recherches à la lutte qu'elles soutenaient contre 
le préjugé. On pensait, en fixant le vrai sens des termes, déter- 
miner du même coup la vraie valeur des choses. Définir un mot, 
c'était le dépouiller de son faux prestige sur l'esprit du vul- 
gaire; c'était briser l'idole redoutée, pour détruire le respect 
superstitieux qui s'y attache ; c'était calmer les alarmes d'un 
enfant en éclairant dans tous ses recoins la chambre obscure 
que son imagination peuple de fantômes effrayants. Sénèque 
ne fait pas autrement quand, dans la Consolation à Heluie, il 
entreprend de montrer la vanité de la crainte qu'inspire l'exil. 
« \ ideamus quid sit exsilium : nempe loci commutatio. »(DiaL 
XII, 6, i). Or qu'y a-t-il de si terrible à changer de place? Le 
monde est plein de gens qui ne demandent pas autre chose ; des 
astres, aucun ne demeure : ils se meuvent sans trêve à travers 
les espaces célestes ; des peuples entiers émigrent d'une contrée 
dans une autre. Donc changer de séjour n'est pas un mal. Donc 
l'exil n'est pas un mal. 

Lorsque le rhéteur Agamemnon expose le sujet de sa con- 
troverse : « Pauper et diues inimici erant », Trimalcion l'inter- 
rompt : « Quid est pauper? » Est-ce là de la part du nabab 
affectation ou naïveté? ou ne serait-ce pas plutôt que Trimalcion, 
qui ne perd aucune occasion de montrer qu'il a des lettres, lui 
aussi, pense être spirituel en posant, lourdement et hors de pro- 
pos, une question que l'on débattait dans les écoles? 1 



1 On la traitait en tout cas chez les philosophes. Sénèque se plaint de ces stériles que- 
relles de mots. (Ep. 87, 4o). 



l42 CHAPITRE III LA DECLAMATION 

A cette question qu'il soulève, Apulée répond à peu près ceci : 
on n'est pas pauvre quand on borne ses désirs au nécessaire, 
et le nécessaire se réduit à peu de chose, « neminem nostrum 
pauperem esse qui superuacanea nolit, possit necessaria, quae 
natura oppido pauca sunt» (20, 436). Ni l'abondance des biens 
ne fait la richesse, ni leur absence la pauvreté : la richesse, c'est 
le contentement ; la pauvreté, c'est le désir, « is plurimum ha- 
bebit qui minimum desiderabit; » richesse et pauvreté provien- 
nent non des conditions extérieures de la vie, mais des disposi- 
tions morales. 

C'est tout simplement, comme on voit, l'application à un cas 
particulier de ce principe bien connu, que le bonheur doit 
être cherché non hors de nous, mais en nous. « Vnusquisque 
facere se beatum potest, » dit Sénèque (ad H élu. 5,i). « Illa 
demum est magna félicitas, quae arbitrio suo constitit», dit 
Fabianus chez Sénèque le Père (Suas. 1, 9). Ces mots sont l'ex- 
pression même de YavrccQxsia, chère aux Cyniques et aux Stoï- 
ciens. Et en effet, la trace de leurs doctrines se retrouve dans 
tout ce développement, bien que d'ailleurs beaucoup de ces 
idées fussent tombées dans le domaine commun. Les Cyniques et 
les Stoïciens n'étaient pas seuls à proclamer, comme le fait ici 
même Apulée, que nos besoins sont peu nombreux ; les Epicu- 
riens sur ce point sont d'accord avec eux : il n'y a qu'à lire 
Lucrèce pour s'en convaincre 1 . 

Dans les consolations proprement dites et dans les traités ana- 
logues, c'était un argument couramment invoqué. « (Paupertatis) 
onus disputando leuamus docentes quam parua et quam pauca 
sint quae natura desideret: » ainsi s'exprime Cicéron (Tusc. III, 
2.3, 56), qui lui-même traite le sujet de ce point de vue (V, 32, 
89). D'une façon générale, l'idée que c'est de nous-mêmes et non 
des biens extérieurs qu'il faut attendre la richesse, « id agere ut 
diuitias a nobis potius quam a fortuna petamus » 2 , est du nom- 
bre des paradoxes qui depuis longtemps étaient tombés au rang 
de banalités. Aussi suffira-t-il de quelques citations pour rappe- 



1 Cf. Sen. Ep. 16, 7. 

2 Scn. Tranq. an. g, 2. 



LE THÈME DE LA PAU> RETÊ* I 43 

1er jusqu'à quel point Apulée, Ici encore, reste fidèle à une tradi- 
tion (jui remonte à h» philosophie grecque, en particulier à l'en- 
seignement du Cynisme, en passant par l'école de déclamation. 

Dans le Banquet de Xénophon (IV, 34 ss.), Ântisthène sou- 
tient qu'il est plus riche que le riche G allias. « Explique-nous 
doue, lui dit Socrate, comment toi, qui possèdes si peu de chose, 
tu peux te vanter de ta richesse, ttmç ovtw fiça^t-a fycov fiéya 
yçovelç fin 7tXoviok — (Test, répond Antisthène, que la richesse 
ou la pauvreté d'un homme n'est pas dans sa maison, mais dans 
son âme, on roiu'Ça) tovg dr&çamovç ovx èv toî oîxoi tov tiXovxov 
xai rr t v nevi'av Ëxew, dXX' èv raiç }pv%aïg. » Ce sont presque les 
expressions d'Apulée : « Diuitiae nonmelius in fundis et in fenore 
quam in ipso hominis animo aestimantur » (20, 4^7), dont on 
peut rapprocher ces mots de Sénèque : « Quid enim refert, quan- 
tum illi in arca, quantum in horreisjaceat, quantum pascat aut 
feneret. » (Ep. 2, 6) 

Développant son point de vue, Antisthène décrit l'insatiable 
cupidité des riches : trop pauvres à leur grèircévea^ai rjyovvTai), 
ils ne reculent devant aucun tracas, aucun danger pour augmen- 
ter leur avoir. (35) Ils regorgent de biens sans jamais être satis- 
faits, et endurent sans cesse les tourments d'une sorte de bou- 
limie : « o^ioia ydq fioi êoxovai nuaysiv waneq eï tvç noXXd £%an> 
xai noXXà ëtid-im* ^rjôtTiots è\\7iinXai%o. » (3y). Chez Apulée 
l'image est semblable, quoique peut-être moins pittoresque : 
« (Animus) si est auaritia egenus et ad omne lucrum inexplebilis, 
nec montibus auri satiabitur. » 

Quant à lui, poursuit le fondateur du Cynisme, il possède tant 
de biens qu'à peine peut-il en faire le compte : il mange à sa 
faim, il boit à sa soif, ses vêtements suffisent à le protéger du 
froid, et son lit est si bon qu'il faut l'arracher au sommeil. 

Bion, cité par Télés, exprime les mêmes idées, en les exagérant 
encore dans le sens de l'ascétisme cynique. « De quoi te privé-je? 
fait-il dire à ll&yta, s 'adressant à l'homme qui maudit la pau- 
vreté. Que te manque-t-il ? Les routes te refusent-elles leurs 
herbes, ou les sources leur eau, et n 'as-tu pas pour lit les feuilles 
qui jonchent le sol? Les bains en hiver, les temples en été ne 
t'offrent-ils pas un abri qui ne te coûte rien? » Et sans doute, 



l44 CHAPITRE III — LA DECLAMATION 

ajoute Télés, si la pauvreté nous tenait ce langage, il n'y aurait 
rien à répondre : mais voilà, ce sont les circonstances que nous 
accusons, quand c'est à nos propres dispositions qu'il faudrait 
nous eu prendre : « *All y rjuslç ixxvia {lùllov ahiMfie&u rj rrjv 
éavTGùv ôvoxQoniav xai xcexoâaifjioviav, %6 yijQuç, vrjv nsvîav, tov 
d7tavTrja<zvTee, n]v ijtu'çar, Tiijv wqccv, tov tottov. » (p. 5 Hense) 
« Comment, demande-t-il ailleurs (p. 32, 12 H.), en parlant de 
celui que consume le désir, comment un tel homme ne serait-il 
pas dans le besoin, ttmç ovv 6 roiovroç ovx èvêerfi; » « Semper 
aliquid, an te parta ut augeat, mendicabit, » dit à son tour 
Apulée K 

Au théâtre, il n'était pas rare que les comiques, et même les 
auteurs de mimes, donnassent à ces idées la forme de sentences 
propres à frapper l'esprit par leur énergique brièveté. 

Is minimo eget mortalis, qui minimum cupit. 

Ce vers de Publilius Syrus (?), que rappelle la phrase d'Apulée : 
« habebit quantum uolet qui uolet minimum », est conservé par 
Sénèque (Ep. 108, 11), qui goûte cet auteur et aime à le 
citer. 

Sénèque lui-même relève à la fois de la philosophie et de 
l'école de rhétorique : il est incontestable que la déclamation a 
laissé dans son esprit une trace ineffaçable. Or on sait avec 
quelle insistance il revient sur le sujet de la pauvreté; il n'en 
est pas, après celui de la mort, qui le préoccupe davantage. 
C'est qu'en effet, après la crainte de la mort, rien ne trouble 
plus l'âme que la crainte de la pauvreté. « Libéra te primum 
metu mortis : illa nobis iugum imponit ; deinde metu pauper- 
tatis, » écrit Sénèque à Lucilius (Ep. 80, 5). 

Et cette crainte, comment la combat-il ? Toujours par le 
même argument, dont ses innombrables sentences sur ce point 
ne font que renouveler sans cesse l'expression : c'est dans la 

satisfaction de l'âme qu'est la vraie richesse. « Diuitiae in 

ipso hominis animo aestimantur... Quod si nihil in animo deest, 
de rébus extrariis quantum'desit non laboro : » ainsi s'exprime 



1 Cf. (le deo S. 22, 171 sq. — Juv. Sat. \t\, i35. 3a8. 



LE THÈME m: LA PAUVRETÉ I 45 

Apulée. De même Sénèque, mais avec la brillante concision qui 
est la marque de son style : « Animus esi qui diuites facit. » 
[Ad H élu. ii, 5). La richesse, dit-il ailleurs, elle est «in 
animo, non in patrimonio. » (Ep, io8, m). On encore : « Gui 
cum paupertate bene conuenit, diues est. » {Ep, /j, i j). La 
pauvreté, an contraire, c'est la convoitise : « Auaritia pauper- 
tatem intulit et multa concupiscendoomniaamisit. » (Ep.yo, 38). 
L'homme le pins riche est pauvre s'il mesure ce qu'il a à 
ce qu'il désire : « Si quicquid habet ei quod cupit comparet, 
pauper est. » (Benef. VII, 10, 6). C'est la même pensée que 
chez Apulée : « Si pauperem me habere uis, prius auarum esse 
doceas necesse est. 1 » 

Dans la Consolation à Helvie, Sénèque, après s'être attaqué 
à la crainte de l'exil, s'efforce de réduire à néant les maux qu'il 
entraîne à sa suite, et notamment la pauvreté. Il greffe ainsi 
une consolation sur une autre, et il y a recours aux arguments 
traditionnels. Nos besoins naturels se réduisent à peu de chose: 
être à l'abri du froid, manger à sa faim, boire à sa soif : le 
reste est superflu; c'est perversion que de s'en mettre en peine. 
Et malmenant^ pour le déverg-ondage de gourmandise où ils sont 
tombés, les riches de son temps, il oppose à l'exemple illustre 
de quelques goinfres de marque la simplicité des ancêtres. 
Après la nourriture, le vêtement : c'est l'occasion d'un nouveau 
développement qui fait pendant au premier. En somme, pour 
qui sait vivre conformément à la nature, la pauvreté n'a rien de 
redoutable. La pauvreté est une opinion : « (Paupertatem) nemo 
grauem sentit nisi qui putat. 2 » L'expression est toute stoï- 
cienne, et l'idée entièrement conforme à la tradition des conso- 
lations. Apulée dit également : « Omnis cupido acquirendi ex 
opinione inopiae uenit. » (20, 437). 

Les raisons que la philosophie opposait aux maux de la vie, 
et où nous sommes tentés de voir de simples clichés, avaient 
gardé pour les anciens leur valeur pratique. Sénèque se les 



1 20, 437. Cf. de Plat. II, ai, 25o: « Egestatem... non absentia pecuniae, sed prae- 
sentia immoderatarum cupidinum gignit. » 

2 12, 1. Cf. Rem. fort. 10, i : « Nescis te opinione, non're laborare : pauper es quia 
uideris. » 

10 



I f \C) CHAPITRE III LA DÉCLAMATION 

applique avec une entière sincérité, de même que Gicéron priait 
A t tiens de lui trouver, dans les œuvres des philosophes, des 
consolations qui l'aidassent à supporter la mort de sa fille. 
Mais quand on songe que c'est à sa mère, la vertueuse Helvie, 
que Sénèque s'adresse, et que c'est de son propre malheur qu'il 
cherche à adoucir pour elle l'amertume, on est un peu surpris 
de voir avec quel luxe de détails il insiste sur des excès contre 
lesquels il ne semble pas qu'il dût la mettre en garde. Ce sont 
là des tours que joue l'habitude de la déclamation et l'abus du 
lieu commun. Quand on avait appris certains développements 
traditionnels, on les plaçait à tout propos, sans se demander 
s'ils étaient de saison. Or les peintures de la corruption du siè- 
cle étaient fréquentes, nous l'avons vu, dans les déclamations. 
Juvénal devait s'en souvenir, et Sénèque, sous ce rapport, avait 
de qui tenir : nous savons combien son maître, Papirius Fa- 
bianus, dont il subit fortement l'influence, et avec lequel 
il a de nombreuses ressemblances 1 , aimait à recourir à ce 
procédé. 

Apulée, cette fois, ne s'est pas laissé entraîner à ce genre de 
description ; mais on en trouve un spécimen ailleurs, dans la 
conférence sur le démon de Socrate (c. 21 ss.). Elle n'y est pas 
amenée, il est vraL par un développement sur le préjugé de la 
pauvreté et sur la vraie richesse, mais la suite montre avec 
évidence qu'elle est avec cette idée dans un rapport étroit. 
Apulée termine son discours par une exhortation à cultiver son 
àme par l'étude de la philosophie. Or c'est à quoi les hommes 
donnent le moins de soins. Ils bâtissent de somptueuses de- 
meures ; « omnia opulentia, omnia ornata, praeter ipsum domi- 
num, qui solus Tantali uice in suis diuitiis inops, egens, pau- 

per esurit et sitit. » (22). Et pourtant, ce n'est pas ce qu'un 

homme possède qui en fait la valeur, c'est ce qu'il est : « In 
hominibus contemplandis noli illa aliéna aestimare, sed ipsum 
hominem penitus considéra, ipsum ut meum Socratem pauperem 
specta. » (2 3). 

Apulée, au cours de sa carrière, a du présenter sous tous ses 



1 Cf. Norden, Kunstprosa, p. 3o8 



LE THEME DE LA PAUVRETE* I r \~j 

aspects la question de la pauvreté : il axait bien profité «les 
leçons d«' ses professeurs de rhétorique. 

Car l'aphorisme classique : contentement vaut richesse, avait 
eu une trop belle fortune pour que la déclamation ne s'en emparât 
pas. Le pauvre, dont les abeilles ont été empoisonnées par son 
voisin le riche, trace un tableau idyllique de l'heureuse médio- 
crité qui lui tient lieu de richesse. « Hoc mihi paruulum terrae 
et humitis tugurii rusticum culmen aequitas anim.i régna fecerat, 
satisqne diuitiarum erat nihil amplius uelle. » (Decl. mai, i3, 2 ; 
p. 247 Lehnert). Minucius Félix (Oct. 36, 4) n'ajoute, à l'ex- 
pression traditionnelle de l'idée qu'un mot d'inspiration chré- 
tienne : « Qui potest pauper esse qui non eget, qui non inhiat 
alieno, qui deo diues est ? magis pauper ille est, qui, cum 
multa habeat, plura desiderat. » Et aux confins du moyen âge, 
Ausone, en bon rhéteur qu'il est, met en distiques les sentences 
répétées depuis des siècles par des générations d'écrivains, 
d'orateurs et d'écoliers : 

Ex aninio rem stare aequum puto, non animum ex re. 

Cuncta cupit Craesus, Diogenes nihilum. 

Spargit Aristippus mediis in Syrtibus aurum, 

Aurea non satis est Lydia tota Midae. 

Cui nullus finis cupiendi, est nullus habendi. 

Ille opibus modus est, quem statuas animo. 

{De Hered. 11-16, p. 16 sq. Peiper). 

Mais dès l'époque de Sylla, au moment où l'enseignement de 
la rhétorique s'implantait définitivement à Rome, l'auteur du 
traité à Hérennius, voulant montrer par quelques exemples 
connus ce qu'est une sentence, citait entre autres celle-ci : 
« Egens aeque est cui non satis est et cui satis nihil potest 
esse. 1 » 

D'ailleurs, à quoi bon insister ? il n'est pas de lieu commun 
plus rebattu. « S'il est vrai, dit La Bruyère, que l'on soit pauvre 
par toutes les choses que l'on désire, l'ambitieux et l'avare lan- 
guissent dans une extrême pauvreté. 2 » Il n'y a peut-être pas, 



1 IV, 17, 24. On remarquera que le paradoxe se tempère ici de bon sens romain. La 
question de la pauvreté revient d'ailleurs souvent dans la Rhétorique à Hérennius et 
dans le de Tnuentione. 

2 Des Biens de Fortune. 



l48 CHAPITRE III LA DECLAMATION 

dans tout le volume des Caractères, de maxime qui justifie 
mieux le « Tout est dit » du début. 

D. Moins on a de besoins, plus on est indépendant. 

La banalité du lieu commun n'avait pas de quoi choquer. 
Mais ce qui, dans le discours d'Apulée, n'aurait pas dû échapper, 
c'est que l'argument ne portait pas : aussi ce passage est-il, de 
toute la déclamation sur la pauvreté, le plus déclamatoire. A 
supposer même, en effet, qu'on fît vraiment un grief à Apulée 
de sa pauvreté, il est évident que l'expression ne pouvait être 
prise que dans son sens vulgaire : ce ne serait pas répondre 
que d'opposer à l'adversaire une querelle de mots, et faire servir 
à sa défense des arguments dont la vraie destination était de 
détruire la crainte ou d'atténuer l'effet de la pauvreté. 

Apulée s'en rend bien compte, et raisonnant comme lorsqu'il 
discute sur le sens de magus : « Admettons toutefois, poursuit-il, 
que la pauvreté soit, au sens vulgaire du mot, l'absence de 
biens matériels : quelle raison de mesurer la valeur d'un 
homme à des choses qui lui sont extérieures ? » Pour lui-même, 
si peu qu'il ait, c'est trop à son gré : mieux on sait se passer 
de ces prétendus avantages, plus on est heureux ; moins on a de 
besoins, et plus on est semblable aux dieux : « Equidem didici 
ea re praecedere maxime deos hominibus, quod nullare ad usum 
sui indigeant, igitur ex nobis cui quam minimis opus sit, eum 
esse deo similiorem » (21, l\l\6), Censorinus (1, 4) dit de même, 
mais avec plus de concision : « Nihil egere est deorum ; quam 
minime autem proximum a diis. » C'est le mot bien connu de 
Socrate : « *Eyo) de vo[u'£(o 10 (Jièv /nrjâevoç ôeTo&ca ÏÏeTov eïvai, 
tÔ cT oh èla%((JT(irv èyyvrccxM tov &£('ov. 1 » 

En d'autres termes, plus on restreint ses besoins, plus on est 
indépendant. « Namque animi ita ut corporis sanitas expedita, 
imbecillitas laciniosa est, certumque signum est infirmitatis plu- 
ribus indigere. Prorsus ad uiuendum uelut ad natandum is me- 
lior, qui onere liberior; sunt enim similiter etiam in ista uitae 



1 Xcn. Mern. \, 0, 10. Cf. Diog. L. II, a-] : « ("EXeyev) sXa^îattov Seop-ôvoç £yY l<î " a 
sîvoci Oôàiv. » 



LE THÈME DE LA PAUVRETÉ l/|() 

tempes la te leuia sustentui, grauia demersui. » (ai, 43q). Cette 
image n'est que la répétition 1 de celle <l<>n( Apulée s'est servi 
dans la première partie de son développement. II en est «le la 
fortune comme d'une tunique : « Easi uon gestetur sed trahatur, 
nihil minus quam lacinia praependens impedit et praecipitat. » 
Et encore : « Immodicae diuitiae uelut ingentia et enormia gu- 
bernacula facilius mergunt quam regunt, quod habent irritam 
copiam, noxiam nimietatem. * » Un vêtement trop long- qui fait 
trébucher, un gouvernail trop lourd qui fait chavirer, un poids 
qui empêche de nager librement : autant de comparaisons qui 
devaient être courantes, comme l'idée qu'elles servaient à illus- 
trer, et qu'il était facile de varier à l'infini. Minucius Félix écrit, 
par exemple : « Vt qui uiam terit eo felicior quo leuior incedit, 
ita beatior in hoc itinere uiuendi qui paupertate se subleuat, 
non sub diuitiarum onere suspirat. 3 » L'image est indiquée seu- 
lement dans ce passage de Sénèque : « Pecuniam perdidi. — 
Eris nunc in uia expeditior Exonerauit te fortuna. 4 » 

E. Exemples classiques. 

Si les arguments d'Apulée sont traditionnels, les exemples 
dont il les illustre sont de ceux qui se présentaient presque 
immanquablement toutes les fois qu'il s'agissait de désintéresse- 
ment, de vie simple, de mépris des richesses. Chez les Grecs, 
c'est Aristide, c'est Phocion, c'est Epaminondas, c'est Socrate, 
c'est Homère lui-même. « Les meilleurs d'entre les Grecs 
furent tout à fait pauvres, TihVbGTcaoi èytvovTo ol aqiaxoi tmv 
'EXXrjvan',» dit Elien (V. H. II, /|3). Homère manque à sa liste : 
en revanche nous l'avons trouvé nommé chez Sénèque. Dans 



1 Avec cette nuance toutefois que dans l'un des cas il s'agit de l'indépendance que 
donne l'absence de besoins, dans l'autre, de l'embarras des richesses et de la liberté 
que procure la médiocrité. 

2 19, 435/6. Image analogue pour exprimer une idée un peu différente chez Sénè- 
que {Ep. 22, 12) : « Nemo cum sarcinis enatat. » 

3 Oct. 36, 6. Fleury (Floridus) cite comme étant de Xénophon la sentence suivante: 
« Aï u-sv noSrjpîtç èa&Tjtî; ta aojaaxa, aï 8s o-rcÉpjxeTpoi ireptouaiat zàç «p'j^àç è 1x1:0 81- 
Co'joi. » 

4 Remed. fort. 11, 3. Cf. 10, 1. Ep. 17, 3 : « Paupertas expedita est. » 



100 CHAPITRE III LA DECLAMATION 

les déclamations, les noms d'Aristide et de Phocion se ren- 
contrent presque aussi souvent que ceux des Romains auxquels 
on les comparait parfois : Ménénius Agrippa, Atilius Régulus, 
Cn. Scipion, et, plus que tous, Manlius Gurius, et ce Fabricius 
dont Rousseau évoquait encore la grande âme dans la décla- 
mation qui le rendit célèbre. C'étaient là des héros quasi 
légendaires, dont les noms étaient passés en proverbe, et per- 
sonnifiaient l'époque où les mœurs romaines avaient gardé 
intacte la pureté et la simplicité des premiers âges. 

On aurait tort assurément de n'y voir que des types conven- 
tionnels : l'idée qu'on se faisait d'eux était assez juste 1 , Mais 
les traits du personnage historique concret avaient dû s'effacer 
dans beaucoup d'esprits, pour ne laisser subsister qu'une sorte 
d'abstraction, et comme le symbole de telle ou telle forme de la 
vertu. Ce qui semble l'indiquer entre autres, c'est qu'il était 
d'usage d'accompagner chacun de ces noms d'une épithète, 
d'un trait caractéristique, qui résumait probablement tout ce 
que les élèves des rhéteurs savaient sur ceux qui les avaient 
portés ; c'était en quelque sorte l'étiquette sous laquelle ils se 
présentaient; c'était ce qui, dans la tradition scolaire, constituait 
la personnalité de ces ombres vénérables. 

Apulée a gardé de l'école l'habitude de noter d'un mot cha- 
cun de ceux qu'il cite à titre d'exemples. Les Grecs connus 
pour leur pauvreté ajoutent chacun, à ce caractère commun, 
une qualité qui leur est propre. « Eadem est paupertas apud 
Graecos in Aristide Lus ta, in Phocione benigna, in Epaminonda 
strenua, in Socrate sapiens, in Homero diserta. » (19, 434). 
La justice d'Aristide, en effet, était aussi proverbiale que sa 
pauvreté, et la bonté de Phocion n'était pas moins célèbre 2 . 
Chez les Romains, Publicola, c'est : celui qui a chassé les rois, 
<( reg^um exactor » ; et Agrippa : celui qui a fait l'union entre 
les partis, « populi reconciliator ». (19, 435). 

De même, Apulée relève, pour chacun d'eux, le fait saillant 
auquel se mesurait sa pauvreté ou la simplicité de ses mœurs. 



1 Cf. Guiraud, La propriété primitive a Rome (REA, 190/i, p. 25oss.) 

2 Corn. Nep. Phoc. 1, 2. Valer. Max. III, 8,Eœt. 2. 



LE THÈME DE LA PAUVRETI 



Tel avait su se contenter d'un petil nombre d'esclaves. Scipion 
n'ayant pas de quoi doter ses filles, c'est le sénat qui v avail 
pourvu ; Publicola el Agrippa n'avaient pas laissé de quoi 
célébrer leurs funérailles, et il avait fallu une souscription pu- 
blique pour en couvrir les frais; le champ d'Atilius Régulus 
sciait resté en friche si, pendant son absence, l'Etat n'en avait 
pris l'entretien à sa charge 1 . C'était, en effet, sur chacun d'eux, 
l'anecdote classique. 

Tite-Live dit d' Agrippa, en une antithèse oratoire qui n'est 
pas sans grandeur : « Huic interpreti arbitroque concordiae 
ciuium, legato patrum ad plebem, reductori plebis romanae 
in urbem, sumptus funeri defuit : extulit eum plebs sextantibus 
collatis in capita. 2 ». Ammien Marcellin écrit d'autre part 
(XIV, 6, 11) : « Collaticia stipe Valerius humatur Publicola ; » 
et Valère Maxime, rapportant le même fait, ajoute cette ré- 
flexion : « Abunde patet quid uiuus possèdent, cui mortuo 
lectus funebris et rogus defuit. » (IV, 4? 0* Atilius Régulus ne 
pouvait manquer à la liste d'exemples de Valère Maxime, qui 
raconte avec plus de détails (IV, 4> 6) l'anecdote à laquelle 
Apulée fait allusion. Sénèque, lui aussi (H élu. 12, 5), évoque, 
toujours dans des termes analogues, le souvenir de Ménénius 
Agrippa, d'Atilius Régulus et de Scipion 3 . 

A ces édifiants exemples de pauvreté s'opposait celui de Gras- 



1 18, 435. Krueger et van der Vliet rapprochent Plin. A. H. XVIII, 20, comme s'i 
s'agissait d'Atilius Serranus. Chez Cicéron (Pro Roscio Am. 18, 5o), que cite 
Hildebrand, c'est également d'Atilius Serranus qu'il est question. Sénèque dit assez 
clairement, en racontant la même anecdote : « Atilius Régulus, cum Poenos in Africa 
funderet. » [Hel. 12, 5). Valère Maxime distingue Atilius Régulus (IV, 4, 6) d'Atilius 
Serranus (IV, 4, 5), qui reçut comme il ensemençait son champ la nouvelle de son 
élection au consulat. « Vnde ei et cognomen», ajoute Pline. Serranus était d'ailleurs 
cité au même titre que Régulus. Cf. Apol. 10, 407 : « austerior... Serranis et Curiis 
et Fabriciis. » 

2 II, 33 in fin. Cf. Val. Max. IV, 4, 2. 

3 Valère Maxime remarque ingénieusement que le sénat assuma envers les filles de 
Scipion le rôle de père : « patris sibi partes desumpsit. » (IV, 4> 10). Il devait arriver 
que l'on renchérît sur ce joli trait et découvrît que le sénat avait été le beau-père de 
leurs maris. On n'y manqua pas. « O felices uiros puellarum, quibus p. R. loco soceri 
fuit, »s'écrie Sénèque, qui dut être enchanté de cette trouvaille, car bien des années 
plus lard, faisant allusion au même fait, il se sert de la même expression : « Quisquis 
ille erat, cui soceri loco senatus fuit. » {N. Q. I, 17, 9). 



l52 CHAPITRE III LA DECLAMATION 

sus, le Crésus romain, qui représente ici le riche toujours trop 
pauvre à son gré, et dont on citait aussi, de même que celle du 
roi de Lydie, la fin lamentable, quand on voulait rappeler l'ins- 
tabilité de la fortune *. 

F. Traits d'inspiration cynique. 

Il faut mentionner enfin les exemples de Cratès, de Diogène 
et d'Hercule, où se trahit l'origine cynique d'une partie au moins 
des idées dont se compose ce morceau. Reprocher à un philoso- 
phe, dit Apulée en terminant (c. 22), de n'avoir pour tout bien 
qu'une besace et un bâton, c'est lui reprocher son plus beau 
titre de gloire. Une besace et un bâton, c'est tout ce que voulut 
garder Cratès, quand il eut abandonné ses richesses ; c'est ce 
dont Antisthène et Diogène ont fait l'insigne de la profession 
de philosophe*; Hercule lui-même, quand il parcourait la terre 
en accomplissant les travaux qui lui méritèrent le ciel, n'était 
vêtu que d'une toison et ne portait qu'un bâton, « neque una 
pelli uestitior fuit neque uno baculo comitatior. » On peut s'éton- 
ner de voir un disciple de Platon se réclamer ainsi de l'autorité 
des Cyniques, et Apulée lui-même en fait la remarque : « Non 
sunt quidem ista Platonicae sectae gestamina, sed Cynicaefami- 
liae insignia. » Mais Cyniques ou non, c'étaient des philosophes, 
et c'est plus comme philosophe que comme platonicien qu'Apu- 
lée se défend ici. Et puis, n'oublions pas qu'il déclame 3 . Apulée 
raconte encore dans deux passages des Florides 4 , où il traitait 
probablement de la pauvreté ou de l'indépendance du sag-e, 
comment Cratès se dépouilla de tout son patrimoine comme d'un 
fumier plus pesant qu'utile, « uelut onus stercoris magis labori 
quam usui, » et trouva la liberté dans ce sacrifice : « Dein coetu 
facto maximum exclamât : Cratès, inquit, Cratès te manu mittit. » 
La pauvreté volontaire de Cratès et de Diogène était sans cesse 



1 Cf. par exemple Sen. Contr. II, 1,7. 

2 On sait (pie la légende donne comme attributs à Diogène une besace et un bâton. 
V. là-dessus Léo, Dioffenes bei Plautus (Hermès XLI, 1906, p. 44 1 )» 

3 Ailleurs il marque pour les Cyniques de l'éloig-nement; leur mépris pour la science 
devait en particulier l'irriter. Cf. 39, 482/3. 

4 i4, t\~j. Cf. 22, 102. 



LE THEME DE LA PAUVRETÉ [53 

offerte en exemple dans la prédication cynique. «Qu'y a-t-il d'in- 
supportable dans la pauvreté, demande Télés? Gratès el Dio- 
gène n'étaient-ils pas pauvres? h<à vl e%ei ôvaxsçèç rj èntnovov 
/ risvia; fj ov Kçàrrjç xcù hoytn.ç 7Tè f vrjT€Ç ïjffav, l » Dans la dia- 
tribe sur la richesse et la pauvreté (p. il\ ss. Hense), il invoque 
encore à plusieurs reprises l'autorité des deux philosophes. 
Quant à Hercule, il occupait une place d'honneur dans l'ensei- 
gnement des Cyniques. Il personnifiait la vertu, conquise par la 
souffrance et l'effort 2 ; il était aussi (ceci en particulier quand on 
traitait la question de l'exil), le type de l'éternel vagabond — 
« lustrator orbis», dit Apulée — et du cosmopolite. C'est ainsi 
qu'on lit encore dans un fragment de Télés : « c Hqc(xXta ftièv o c )ç 
àqiarov ccrâça ytyorôva êirceivovfiev, to de jut'roixov thaï ortiôoç 
ijovne&a; 'HqaxXïjç (f s£ "Aqyovç èxntawv Orjfirjcyi ^erroxei. 3 » 

Mais le personnage d'Hercule avait été popularisé par la poésie ; 
quant à Diogène, une légende universellement répandue avait 
de bonne heure consacré la réputation de l'original excentrique 
qui vivait dans un tonneau et buvait dans le creux de sa main. 
Nous savons par Cicéron que son exemple était invoqué couram- 
ment, à côté de celui de Socrate et de Fabricius (Tusc. III, 23, 
56), et lui-même le cite avec eux (ib. V, 32, 91 sq.). Ces noms ne 
prouveraient donc pas à eux seuls que le passage fût, même in- 
directement, d'inspiration cynique, s'il ne s'y ajoutait quelques 
détails caractéristiques^ et d'abord le développement donné aux 
anecdotes biographiques relatives à Cratès et à Diogène, alors 
que pour les autres « philosophes » 4 cités, Apulée se contente 
d'un simple trait ou d'une allusion rapide : il y a ici plus de 
précision que n'en comportent d'ordinaire les exemples classi- 
ques des déclamations. 

Rien de plus connu d'autre part que le mot de Diogène à 
Alexandre : « Ote-toi de mon soleil. » Mais dans cet entretien 



1 p. 9, 10 Hense. Gomp. d'ailleurs tout le morceau Ilepî ccÙTapxsiaç. 

2 Cf. Flor. 22, 102, où Hercule est représenté comme le modèle de Cratès. 

3 Ilspl foy^ç (p. 20, 8 H.) 

4 « Hi philosophi quos commemoraui » (20,437 ; p. 24, i3 H.). Helm conserve avec 
raison la leçon des mss. (Cf. Quaestiones ApuL, Philologns. Suppl. IX, p. 522.) 



l54 CHAPITRE III 



LA DECLAMATION 



célèbre, Apulée songe à autre chose: c'est de la besace et du 
bâton qu'il entend tirer tout son effet. « Diogenes quidem Cyni- 
cus cum Alexandro magno de ueritate regni certabundus baculo 
uice sceptri gloriabatur. » « De ueritate regni » : ce mot-là est 
marqué au coin du Cynisme. La notion de commandement a pour 
les Cyniques une importance capitale. 'ÂQ%rj, agx^ir, àQ%ixôç sont 
des expressions qu'ils ont sans cesse à la bouche. L'indépendance 
à l'égard des choses extérieures, YavTczçxeia, tel est, nous l'avons 
rappelé, pour le Cynique, le bien suprême et idéal. Mais pour 
l'acquérir, il faut commencer par se dompter soi-même : c'est le 
rôle de l'exercice, de Yatfxtjcfiç. Réaliser la vertu, c'est dévelop- 
per et porter à leur plus haut degré les qualités par lesquelles 
on est digne de commander aux autres, et dont la première est 
d'être maître de soi. Le Grand Roi, avec tous ses trésors, est un 
misérable esclave. Celui qui s'est affranchi des préjugés, de tout 
ce que le Cynisme résume sous le nom de rvcfoç, celui-là seul 
est libre, et son indépendance lui confère parmi les autres hom- 
mes une véritable royauté, qui ne doit rien, celle-là, aux vaines 
conventions sociales 1 . 

Ces traits spécifiquement cyniques semblent indiquer qu'Apu- 
lée ajoute ici, aux lieux communs et aux arguments traditionnels 
des déclamations, quelques souvenirs empruntés à son érudition 
philosophique. 

Voici enfin qui relève encore du Cynisme et de la déclamation. 
Apulée remarque qu'il n'est ni juste ni raisonnable de reprocher 
à un homme l'absence de biens extérieurs : sa valeur, en effet, se 
mesure non à ce qu'il a, mais à ce qu'il est. Cette idée, nous 
l'avons déjà rencontrée dans le discours sur le dieu de Socrate. 
Chez un cheval, dit Apulée, ce qui compte, ce ne sont pas ses 
ornements, c'est lui-même. « Neque enim in emendis equis pha- 
leras consideramus et baltei polimina inspicimus, et ornatissimae 



1 Dion de Pruse a mis en scène Diogène et Alexandre s'entretenant de l'art de 
commander et de la vraie royauté. Cf. notamment Or. III, 72 (T. I, p. 67, 27 
A.) : « 'AXX' àv àîiaXXay^ç xoù TÛcpo-j xal t<I>v vjv Tipay^ârcov, earj [SaatXe'jç, où Xôycu 
ru^ôv, àXX' epyd). » Il pourrait y avoir comme une réminiscence de cette idée cynique 
dans L'antithèse inspiive par Fabricius refusant l'or de Pyrrhus: Sen. Gontr. Il, t, 29; 
V, 2, 1. — Sen. Ep. 120, 6. 



le thème de la pauvreté 



ceruicis diuitias coutemplamur... ; sed istis omnibus exuuiis 
amolitis equuni Ipsum nudum et solum, corpus eius el animum 
coutemplamur. » (c. 23). Même comparaison dans Y Apologie: 
b Hocine bomini opprobrari, pauperiem, quod nulli ex anima- 
lihus uitio datur, non aquilae, non tauro, non leoni ? Equus si 
uirtutibus suis polleat, ul si t aequabilis uector et cursor peruix, 
nemo ei periuriam pabuli exprobrat. » (ai, 438.) 

Ces rapprochements avec les animaux ne sont pas rares. Sénè- 
qne reproche à Marcia pleurant son fils de se consumer dans un 
deuil éternel : les génisses oublient plus vite leur veau, et les fe- 
melles des animaux se consolent bientôt de la mort de leurs 
petits, (c. 7.) Admirable raisonnement, et qui fait songer au mot 
de Voltaire écrivant à Rousseau : « Il prend envie de marcher à 
quatre pattes, quand on lit votre ouvrage. » Mais tout ce que 
Sénèque veut dire, c'est qu'un regret prolongé n'est pas con- 
forme à la nature ; et il se sert pour cela d'un procédé classique l . 

Les Cyniques, en particulier, aimaient à tirer ainsi des leçons 
de l'exemple des bêtes, et cela précisément parce que les ani- 
maux, plus rapprochés de l'état de nature, permettent de mieux 
mesurer par contraste tout ce qu'il entre dans la vie humaine, 
faussée parla civilisation, de convention, d'artifice et de préjugé. 
Le Cynisme pouvait dire comme le fabuliste : « Je me sers d'ani- 
maux pour instruire les hommes. » Mais il n'avait fait que s'ap- 
proprier, en lui imprimant sa marque, un genre plus ancien que 
lui ; et c'était d'autre part une méthode d'enseignement trop 
populaire pour qu'il en conservât longtemps le privilège. Les 
déclamateurs, entre autres, avaient recours à cette sorte d'exem- 
ples 2 . Nous ne nous écartons donc pas, comme on voit, des tra- 
ditions de l'école de rhétorique. 



1 II s'en fallait d'ailleurs que tout le monde eût l'âme assez docile pour se laisser 
prendre à de tels arguments. On sait la verte réplique que Rabelais (Gargantua I, 3) 
prête à Populie, d'après Macrobe (Sat. II, 5, 10). 

2 Cf. Sen. Contr. II, i, io. — Iuu. Sat. i5, i5q ss. On a relevé à juste titre la 
ressemblance de certaines satires de Juvénal avec la diatribe cynique. Voy. Schuetze, 
huienalis ethicus (Diss. Greifswald, igo5). Mais on sait d'autre part tout ce que Juvé- 
nal doit à la déclamation, et cette influence suffit à rendre compte cbez lui de bien des 
traits qu'on a attribués à l'étude de la philosophie. — V. aussi Ovid. Met. IX, 726 ss. 



l56 CHAPITRE III — LÀ DÉCLAMATION 

Les remarques qui précèdent s'appliquent en partie au passage, 
d'ailleurs beaucoup plus court, où Apulée répond au reproche 
qu'on lui fait, prétend-il, d'être à moitié numide et à moitié -gé- 
tule (c. 24). Qu'on s'informe de l'origine d'un vin ou d'un lé- 
gume, dont la qualité est déterminée par rinfluencejdu sol et du 
climat, rien de plus naturel ; mais chez l'homme, ce qu'il faut 
considérer, c'est le caractère, dont la valeur est indépendante 
du lieu de sa naissance. « Non ubi prognatus, sed ut moratus 
quisque sit spectandum, nec qua regione, sed qua ratione uitam 
uiuere inierit, considerandum est. » C'est toujours la même 
chose : rien ne mérite d'être apprécié que ce qui dépend de nous, 
que ce qui est en nous, la sagesse et la vertu ; fortune, rang, 
naissance : autant d'accidents qui n'ont de prix que ce que leur en 
attribue l'opinion. Cet argument, nous l'avons vu, l'ascétisme 
cynique l'opposait à la crainte de la pauvreté, l'anarchisme cy- 
nique au préjugé social, le cosmopolitisme cynique au préjugé 
national, de même d'ailleurs que le stoïcisme édifiait la cité des 
sages au-dessus des barrières dressées par l'esprit de caste et 
des frontières élevées entre les peuples. Le sage est toujours 
assez riche, le sage seul est noble, le sage est partout chez lui. 

Le paradoxe cynique de la vraie noblesse, et le principe stoï- 
cien de l'égalité essentielle des êtres humains, qui reparaît à 
chaque page des écrits de Sénèque, étaient devenus, eux aussi, 
des lieux communs à l'usage des déclamations '. Il était facile 
d'étendre cette façon de voir de la condition sociale à la natio- 
nalité. Dans la péroraison du de deo Socratis, Apulée insiste 
sur l'idée que tout, en dehors de l'âme, et en particulier la nais- 
sance et la fortune, est chose accessoire et extérieure. Ce qu'il 
dit là des avantages de la naissance au point de vue social, ici 
il l'applique à la notion de patrie. 

Tout cet étalage de philosophie ne sert d'ailleurs qu'à établir 
une vérité de sens commun : l'esprit souffle, ou plutôt l'esprit 



où l'on peut reconnaître assurément une influence~de la poésie alexandrine (Wilhelm, 
Rh. M. LXI, 190G, p. iou). Mais si Ovide imite les Alexandrins, il est aussi élève des 
rhéteurs. 

1 Sen. Conlr. I, 6,3 s. VII, 6, 18. Quint. Decl. Mai. i3, 8 (p. 2 54 Lehnert). 
Iuu. Sat. 8. 



MANQUE D UNITE il m MESURE I ->7 

naît où il veut : Anacharsis le Scythe lut nu s.i^c, Mélétides 
d'Athènes était un sot. Ju vénal dit d'une façon analogue (10,49) ■ 
( Democritus), 

...cuius prudent ia monstraf 

Summos pusse niros ci magna exempta daturos 

Veruecum in patria crassoque sub aère aasci. 

Mais surtout, il est probable qu'Apulée enfonce laborieuse- 
ment des portes ouvertes, et que ce développement, comme le 

précédent, n'est qu'une déclamation. Quelle était au juste la 
portée de cette allusion à la patrie d'Apulée, et quel parti cher- 
chait-on à en tirer contre lui? Nous avons vu qu'il n'était 
guère possible de le déterminer avec précision. Que la haine et 
l'envie des habitants d'Oea lui jetât à la tête, comme une injure, 
quelqu'une des épithètes familières au particularisme borné des 
petites villes : étranger, barbare, Numide mâtiné de Gétule, rien 
de plus vraisemblable. Mais de là à compter son origine au 
nombre des charges relevées contre lui, il y avait loin. [ Si nous 
tenions entre les mains le réquisitoire, peut-être verrions-nous 
qu'Apulée grossit outre mesure l'importance d'un mot mépri- 
sant, et s'en autorise pour opposer à ses adversaires des lieux 
communs appris, sans rapport avec la situation. 



5. 

CONSÉQUENCES DU PROCEDE : MANQUE d'uNITE ET DE MESURE 

On le voit, si Apulée, comme il l'annonce au début et le ré- 
pète chemin faisant, se contente de reprendre et de réfuter point 
par point le discours de Tannonius Pudens, il s'en faut que la 
discussion soit conduite avec la rigueur dont ce plan pourrait 
donner l'illusion; tout prétexte lui est bon pour sortir de la 
question ; il s'engage en des sentiers de traverse, il vagabonde ; 
l'Apologie est faite d'un assemblage disparate de morceaux rat- 
tachés entre eux par un lien plus artificiel que réel ; ce qui lui 
manque le plus,jc'est l'unité. 

Apulée a d'ailleurs bien conscience qu'il se laisse entraîner — 
je n'ai pas dit égarer: il sait où il va, et retrouve toujours son 



l58 CHAPITRE III — LA DECLAMATION 

chemin — à des digressions qui l'éloignent de son sujet. Après 
avoir récité des épigrammes galantes de Platon, il ajoute : « Mais 
sont-ce là des choses à dire devant un tribunal?)) C'est, il est 
vrai, pour en rejeter aussitôt la faute sur l'accusation (i i, 4io). 
Lui-même appelle cette partie de son discours, ainsi que le dé- 
veloppement sur l'amour platonique et les deux Vénus, des hors 
d'oeuvre, « appendices defensionis » ; il remercie le juge d'avoir 
si patiemment supporté ces longueurs, et il le prie d'écouter 
avec la même bienveillance ce qu'il a encore à dire avant d'en 
venir à la question, « quod mihi ante ipsa crimina superest » 
(i3, 4 15). Après de copieux renseignements sur ses recherches 
relatives à l'anatomie des poissons, il remarque en finissant : 
« Mais en voilà presque trop sur ce sujet, sed de hoc paene 
plura quam debui. » (4i, 494-) Observation pleine d'à-propos ; 
mais « paene » est trop modeste. Quand il fait d'après Platon, 
Aristote et Théophraste, la théorie des maladies, c'est, prétend- 
il, pour montrer qu'il appartient au philosophe de connaître les 
maux et leurs remèdes (5i, 5ii). Mais l'explication ressemble 
beaucoup à une excuse. Apulée se rend si bien compte que cet 
exposé est étranger à la cause, inutile et déplacé, qu'il sent le 
besoin de se justifier : « Dicam... non tam purgandi mei gratia... 
quam ut ne quid dignum auribus tuis et doctrinae tuae con- 
gruens reticuerim. » (48, 5o6). 

Mais ce qui révèle mieux encore combien peu de tels dévelop- 
pements se dégagent naturellement du sujet, c'est le soin que 
prend l'orateur de masquer les fissures par d'ingénieux trompe- 
l'ceil. 11 y aurait toute une étude à faire sur les transitions chez 
Apulée. La première fois, le lecteur non prévenu suit l'auteur 
sans défiance ; puis tout à coup, à un brusque tournant de 
route, il aperçoit où on veut le conduire ; il se rend compte que 
tout était préparé de longue main par un savant travail d'approche. 

Au début, par exemple (c. 5), Apulée déclare qu'il n'a d'autre 
éloquence que celle dont Cécilius dit qu'elle est innocence: il n'a 
rien fait dont il ait à rougir de parler en public : « Eundem me 
aio... disertissimum, quod nullum meum factum uel dictum 
exstet, de quo disserere publiée non possim, ita ut iam de uor- 
sibus dissertabo quos a me factos quasi pudendos protulerunt. » 



M woi i: D UNI i i: ET DE MES! RE I •><) 

Cette apparente justification n'avait donc pour bui < | u «* d'amener 
les vers à Calpurnianus et la poudre dentifrice. 

Mais il \ a des transitions plus savamment ménagées encore. 
Le plaisir d'étaler ses connaissances en optique a entraîné Apu- 
lée un pou loin de la cause. Il y revient cependant (16, 426-8), 
et parle même procédé: « Si tu connaissais ce livre (il s'agit de 
l'optique d'Archimède), dit-il à Emilianus, malgré ce masque <le 
Thyeste qu'est ton visage, le désir d'apprendre t'aurait décidé à 
regarder un miroir, et à laisser la charrue pour contempler sur 
ton front les sillons creusés par les rides. » Mais ce n'est pas 
tout: il faut, du miroir, passer à un autre sujet : «Et tu me 
sauras gré, continue Apulée, de ne parler que de la difformité 
de tes traits^ et de ne rien dire de ton caractère, plus grossier 
encore. C'est qu'à la vérité je t'ai toujours ignoré, et ne me suis 
jamais soucié de savoir si tu étais blanc ou noir (al Bus an atcr 
esses : on sait que c'était une locution proverbiale.) Tu es au 
courant de toutes mes affaires : moi j'ignore tout des tiennes. 
C'est ainsi que je ne sais ni ne me préoccupe de savoir si tu as 
des esclaves pour cultiver tes terres ou si tu fais échange de 
services avec tes voisins ; mais toi, tu sais que le même jour, à 
Oea, j'ai affranchi trois esclaves. » (17, 429.) A la bonne heure, 
nous y voilà! Un ingénieur ne se livre pas à de plus longs cal- 
culs pour jeter un pont sur une vallée. 

On pourrait montrer par d'autres exemples du même genre 
avec quel soin Apulée s'efforce de dissimuler tout ce que l'en- 
chaînement de ses idées a de factice. Peine inutile d'ailleurs : 
l'artifice est trop visible; on se rend compte malgré tout qu'Apu- 
lée raccorde entre eux, avec une adresse qu'on ne saurait mé- 
connaître, des développements indépendants, que souvent il 
devait avoir tout prêts sous la main. On dirait des bassins 
creusés les uns à côté des autres, qu'on aurait reliés ensuite par 
des canaux ménagés après coup. 

Mais s'il obtient par là une certaine unité extérieure, rien, en 
revanche, plus que ce mode de composition, ne nuit à l'unité 
interne, à l'harmonie naturelle et logique des parties entre elles 
et avec le tout. A traiter ainsi chaque point pour lui-même, à 
recourir à des amplifications forcées, au lieu de tirer du sujet 



IÔO CHAPITRE III 



LA DECLAMATION' 



même les développements qu'il comporte, et de subordonner les 
détails à une vue d'ensemble, presque fatalement on tombe dans 
Pun des défauts les plus communs aux écrivains de l'empire : la 
disconvenance du ton aux circonstances, la disproportion entre 
l'expression et la pensée, qui est précisément ce qu'au sens le 
plus général du mot nous entendons par déclamation. 

La déclamation, chez Apulée, il n'est pas besoin de l'aller 
chercher dans les longues digressions qui interrompent la plai- 
doierie. Le point particulier qu'il traite, le lieu commun qu'il 
développe, la phrase qu'il balance, le trait qu'il aiguise, Apulée 
les considère en eux-mêmes et comme isolément, eu vue d'un 
effet immédiat. Aussi perd-il le sentiment juste de ce que com- 
mande la situation ; il lui manque la hauteur de vues qui em- 
brasse un sujet dans son ensemble et le domine tout entier. De 
là des incohérences, des contradictions et un désaccord souvent 
choquant et parfois ridicule entre le fond et la forme, les consi- 
dérations générales et les circonstances présentes, les exemples 
qu'il invoque et le cas particulier auquel il les rapporte. 

C'est ainsi que, du commencement à la fin de son discours, 
Apulée accable Emilianus du mépris de l'homme de lettres pour 
le paysan ; il ne cesse de railler sa rusticité, son ignorance, 
l'air d'atticisme qu'on respire à Zarath sa patrie. Mais qu'on 
lui reproche de s'être marié à la campagne : le voilà tout débor- 
dant d'enthousiasme pour la paix des champs, où les unions se 
concluent sous de plus heureux auspices, au sein de la fécondité 
universelle et de la nature, source de toute vie. C'est que ce ta- 
bleau idyllique était de tradition. L'éloge de la campagne était 
un sujet consacré par la poésie et par la déclamation *. Ici 
Apulée déclame, et comme il n'est bonne déclamation sans 
exemples, il termine par ces mots : « Romanorum maioribus 
Quintis et Serranis et multis aliis similibus non modo uxores, 
uerum etiam consulatus et dictaturae in agris offerebantur », ou- 
bliant que ce qui fait ici son admiration pour les Ouintus et les 
Serranus est ce qui valait tant d'épigrammes au rustre Emi- 



« Quint. Decl. Mai. i3, 2 (p. 247 Lehnert). Decl. 398 (p. iygRittcr). Son. Contr. II, 
1, i3. 



M UVOUI I» l M I f El l'I M» SI RI Ml I 

lianus. < >n plutôt il s'en avise en finissant, et s'en tirant par 
une pirouette : Mais je m'arrête, dit-il, cohibeam me in tam 
prolixo loco, ae libi gratum faciam si uillam laudauen 

Apulée voit la réalité à travers les livres. D'encombrants sou- 
venirs poétiques ss gent sa mémoire, lui tiennent lieu d'argu- 
ments <mi lui suggèrent <1«-^ rapprochements, bizarres ou dis- 
proportionnés, - les héros de la fable, suit avec des 
_ - historîq 
se rappelle la lettre où Pudentilla déclare, au dire de 
l'accusation, qu'Apulée es! magicien. Et quand elle l'aurait dit, 
répond-il? On sait bien que les femmes feignent volontiers de 
ravir les faveurs mêmes qu'elles ont accordées de 
leur plein gré. An sola Phaedra falsuni epistolium de amure 
commenta est' 76, 56i). < impromettant voisinage pour la 
chaste Pudentilla ! Mais qu'importe ? Apulée se propose seule- 
ment d'exprimer une idée générale : les femmes dissimulent 
volontiers leurs vrais sentiments. Il a sous la main un exemple 
classique, et il s'en sert, sans songer au peu de rapport des 
caractères et des situations. 

De même. Rufinus est comparé tout à la fois à Palamède, a 
S svphe, à Eurvbate, à Phrvnondas. C'est beaucoup pour un 
seul homme. Et encore ces fourbes illustres ne sont-ils auprès 
de Rufinus que des marionnettes de théâtre. L'exagération est 
telle qu'un pourrait la croire voulue, et destinée à produire un 
effet comique. Mais non : Apulée, cette fois, ne songe pas 
à rire, il s'indigne tout de bon. Et l'invective, chez lui, n'a ni la 
gravité d'une émotion profonde, ni la force d'une passion vraie. 
Ouand un orateur fait tant d'esprit, quand il s'écoute avec 
tant de complaisance, quand il étale, avec une satisfaction si 
épanouie, tant de frivole érudition, il risque de n'être plus pris 
au sérieux, et tout mouvement pathétique sent facilement le 
calcul et l'apprêt : on est en défiance, et le langage, chez 
Apulée, n'est guère propre à modifier cette disposition : il a 
trop l'air d'attendre son effet, non des sentiments, mais des 
mots. Ce n'e^t \ra< qu'il n'éprouve pour ses ennemis une haine 
très sincère. Mais les circonstances sont trop médiocres, les 



l6,> CHAPITRE III LA DÉCLAMATION 

personnages sont d'essence et de condition trop inférieures ; 
entre les expressions dont il se sert et la situation réelle, la 
disproportion est trop grande; il dépasse le but, et, cherchant 
l'éloquence, c'est la déclamation qu'il rencontre. 

D'autres passages montrent combien l'habitude de la décla- 
mation pouvait ôter à Apulée le sentiment du ridicule. Pour 
produire un échantillon de ses travaux de naturaliste, Apulée 
demande la permission de faire lire quelques extraits d'un 
ouvrage sur les poissons dont il est l'auteur. Pendant qu'on 
cherche le livre, il racontera une anecdote appropriée à la cir- 
constance, « exemplum rei competens dixero. » Cet exemple, 
c'est l'histoire bien connue de Sophocle accusé de démence par 
ses fils, et lisant à ses juges un chœur de l'Œdipe à Colone. 
L'intention d'Apulée n'est pas douteuse : « Voyons, dit-il, si, 
moi aussi, mes œuvres parleront en ma faveur, experiamur an 
et mihi possint in iudicio litterae meae prodesse. » (c. 37). 
Quand le bon Ballanche, faisant allusion à son Antigone, dit : 
« Sophocle et moi » 1 , le mot prête à sourire. Mais Sophocle et 
Apulée ! Œdipe à Colone et une compilation sur l'anatomie des 
poissons ! Le rapprochement cette fois est cruel, cruel à force 
d'être comique. Soyons sûrs cependant qu'Apulée n'y voit pas 
malice ; si vaniteux qu'il soit, il n'entend pas se comparer à 
Sophocle. Tout ce qu'il veut dire, c'est que ses écrits vont 
fournir la preuve de son innocence : et aussitôt, par une habi- 
tude de rhéteur, il cite un exemple classique que lui remet en 
mémoire une analogie tout extérieure avec sa propre situation. 

Cet oubli de la réalité peut avoir pour effet de regrettables 
manques de tact. C'est ainsi qu'Apulée énumère^ avec la plus 
délicate complaisance, les avantages d'une femme qu'on épouse 
vierge, sur celle qui a déjà appartenu à un autre. Quand 
on songe que c'est à propos de la veuve de Sicinius Amicus, 
devenue sa propre femme, qu'il se livre à ces considérations, 
que Pudentilla peut-être était présente à l'audience, on ne peut 
se défendre d'éprouver pour elle quelque gêne. Espérons cette 
lois qu'Apulée déclame, et qu'il fait l'éloge de la virginité, 



Herriot, Mme Récamier et ses amis, II, p. 7. 



m \\ni i D UNITÉ ET DE BIESl RE I <>.> 

comme il développerait un lieu commun, sans souci des appli- 
cations directes l . 

Le défaut dont nous venons de donner quelques exemples est 
encore un héritage de l'école de rhétorique, bien que chez 
Apulée une naturelle intempérance d'imagination suffît déjà à 
affaiblir beaucoup le sens de la juste mesure. Il est général 
sous l'empire, c'est-à-dire précisément chez les écrivains dont 
l'esprit a été formé par la déclamation. L'habitude de traiter des 
sujets fictifs et romanesques, d'appliquer à l'art du développe- 
ment des recettes empiriques, de raccorder tant bien (pie mal 
des lieux communs appris d'avance, était funeste au sentiment 
de la réalité et à la notion des vrais rapports des choses. 



1 La question devait être souvent traitée dans les t'eoles, en particulier à propos 
des Vestales, qu'on aimait à mettre en cause dans les déclamations. Cf. Sen. Coiiti\ 
I, 2. — Quint Decl. Mai. 3, ii (p. 5o Lehnert). 



CHAPITRE IV 
LA CONFÉRENCE 



L APOLOGIE ET LES FLORIDES 



Ces observations ne doivent pas faire oublier les très réelles 
qualités d'Apulée, la vie et le relief de celles de ses descriptions 
que ne déparent pas des fautes de goût, la clarté, parfois la sim- 
plicité de la narration. Mais il ne s'agit pas pour l'instant de 
porter un jugement d'ensemble sur l'orateur et l'écrivain, ni 
d'analyser sa langue et son style. Nous nous sommes bornés à 
considérer Y Apologie au point de vue de la structure et de l'or- 
donnance ; nous avons constaté que les procédés de composition 
étaient directement inspirés de la routine scolaire, que nombre 
de lieux communs de morale, d'exemples, d'images se retrou- 
vaient soit chez les déclamateurs eux-mêmes, soit chez des écri- 
vains sur lesquels l'influence de la déclamation est incontestable; 
c'est donc bien à l'enseignement des rhéteurs, des maîtres d'A- 
pulée à Carthage, qu'il faut rapporter la formation de son élo- 
quence; et telle est la force de l'habitude et de la tradition, que 
même un discours réel, dicté par des nécessités pratiques, comme 
Y Apologie, reste encore à bien des égards un exercice d'école. 
En somme, ce qu'Apulée doit à la déclamation peut se résumer 
d'un mot : c'est l'art du développement. Et ce n'est pas peu de 
chose. 

Il eut suffi d'indiquer brièvement, et sans entrer dans tant de 
détails, ce dont on ne peut manquer d'être frappé presque à 
première lecture, s'il n'avait pas paru nécessaire, pour prévenir 
toute confusion, de préciser autant que possible la part des di- 
verses influences. Si profonde en effet que se manifeste chez 



L'APOLOGIE II il s i LORID1 9 I 65 

Apulée l'empreinte des méthodes traditionnelles d'éducation ora- 
toire, ce n'est pas aux déclamations, telles que nous 1rs connais- 
sons par Sénèque le Père et le recueil mis sons le nom de 
Quintilien, que V Apologie l'ait songer. Si l'on veul se l'aire une 
idée juste de l'éloquence d'Apulée, c'est à un genre un peu dif- 
férent qu'il faut la rattacher, c'est dans une autre catégorie 
d'orateurs qu'il faut le ranger. On s'en rendra peut-être mieux 
compte en comparant Apulée à lui-même. 

On sait qu'il nous est parvenu, outre YApologie y quelques 
échantillons de l'éloquence d'Apulée : ce sont les Florîda. Plu- 
sieurs de ces fragments sont trop courts pour présenter grand 
intérêt. D'autres sont assez étendus pour permettre de se faire 
une idée du discours d'où ils sont tirés, et les originaux perdus 
confirmeraient sans doute ce qui, clans l'état actuel des Florides, 
est déjà fort vraisemblable, à savoir qu'il n'entre ni dans les goûts 
ni dans les habitudes d'Apulée de s'astreindre à traiter une ques- 
tion avec suite. Un sujet ne sert pour lui que de prétexte à une 
causerie vive et capricieusement nuancée, faite d'une succession 
de morceaux brillants, assez variés pour tenir en éveil, sans la 
fatiguer, l'attention de l'auditeur, assez ingénieusement rattachés 
entre eux pour lui donner l'illusion d'un développement naturel 
et logique. 1 

Veut-il par exemple exprimer cette pensée que, pour connaître 
un homme, il ne suffit pas de le voir, il faut l'entendre parler? 
(Flor. 2). A un mot de Socrate, sur l'autorité duquel il se 
fonde, il oppose un vers de Plaute 2 . qu'il entend à contre- 
sens pour convaincre le poète d'erreur. Et la preuve, ajoute-t-il, 
c'est que, si le témoignage des yeux avait plus de valeur que 
celui de l'esprit, c'est à l'aigle et non à l'homme que reviendrait 
le prix de la sagesse. Car l'œil de l'homme est faible : c'est 
Homère qui l'a dit; tandis que l'aigle... Et là-dessus, l'orateur 
s'élance d'une envolée lyrique à la suite de l'oiseau qui, des 
hautes régions de l'éther où se balance son vol, aperçoit à terre 



1 Monceaux a consacré à Apulée conférencier (Apulée p. 10 ss.) quelques pages qui 
se lisent avec autant d'agrément que de profit. Cette étude n'est donc pas à refaire. 
Notre sujet nous imposait d'ailleurs un point de vue beaucoup plus formel. 

2 Trucul. 489 Goetz-Schoell. 



l66 CHAPITRE IV LA CONFERENCE 

la proie sur laquelle il va fondre, rapide comme l'éclair. Il serait 
piquant de savoir par quel ingénieux détour il quittait ces hau- 
teurs pour revenir à son sujet. Mais avait-il un sujet? Dans ce 
morceau môme, quel est l'essentiel, la pensée du début, ou 
l'exemple de l'aigle, qui la fait bientôt oublier? Ni l'un ni l'autre 
sans doute : anecdotes et apologues devaient se suivre, entre- 
mêlés de quelques réflexions, sans autre règle que la fantaisie de 
l'orateur, sans autres limites que le bon vouloir et la patience de 
l'auditoire. x 

Apulée s'entend à l'entretenir dans ces dispositions ; il a l'art 
de prévenir les désirs et de stimuler sans cesse la curiosité. 
Voici tout un développement sur la géographie de l'Inde (F/or. 
6), pays fantastique dont le sol fécond en merveilles recèle des 
richesses inouïes, dont les habitants, chose singulière, quoique 
vivant où le jour se lève, sont cependant noirs comme la nuit, 
où des dragons monstrueux et des éléphants colossaux se livrent 
des combats héroïques; mais le plus admirable de tout, ce sont 
ces gymnosophistes, qui, dédaignant tout commerce et tout art 
pratique, consacrent exclusivement leur vie à l'étude de la sages- 
se. Ici, l'application morale vient s'ajouter à l'anecdote fabu- 
leuse ou curieuse : le conteur se souvient qu'il est philosophe. 

C'est parce qu'il est philosophe qu'il tient à répudier toute 
fâcheuse compromission, et à prévenir toute confusion avec ceux 
qui usurpent ce titre. Ceux-là donnent malheureusement de la 
philosophie une image qui la déshonore en la défigurant. Alexan- 
dre fit défense à tout artiste, sauf Apelle, Pyrgotélès et Poly- 
clète., de reproduire ses traits : aussi n'a-t-on de lui que des 
portraits fidèles et authentiques. Que ne peut-elle, la philosophie, 
se mettre au bénéfice d'une interdiction semblable ! Le rappro- 
chement est forcé? c'est possible, mais qu'importe, si l'histoire 
fait plaisir? Et comme Apulée cherche avant tout à plaire, il fait 
précéder ce trait d'une digression assez étendue sur les belles 
actions qui ont valu à Alexandre le surnom de Grand, et qui ont 
inspiré un poëme — un poëme épique probablement — à son 



1 Le genre des /Métamorphoses (cf. I, i, 10 : desultoria scientia) convenait bien à 
l'humeur capricieuse d'Apulée. I T ne certaine unité extérieure paraît régner dans le 
de </>'<> Socraiis ; mais le manque de logique n'en est que plus sensible. 



l'apologie et les florides 1O7 

;uni Clemens : il faul toujours saisir l'occasion d'obliger ses 

amis. ( Flor, 7) 

Apulée oe se dissimule pas, du reste, les responsabilités de la 
profession de philosophe. Noblesse oblige: il sai( ce que le public 
attend de lui ei ce qu'il doil au public. Aussi, comme il lui faut 
être attentif et scrupuleux, quel que soit le genre qu'il aborde! 
Car ses talents dans les travaux des .Muses sont plus nombreux 
encore que ceux d'Hippias dans les arts manuels. Et voilà ame- 
née une petite conférence sur cet homme extraordinaire, qui, 
non content d'être le plus habile sophiste de son temps, se plut 
à étonner ses contemporains par son savoir-faire universel. Mais 
ce n'est là qu'une digression. Apulée parle devant le proconsul 
Sévérianus; pour lui adresser son compliment, il lui faut une 
transition : c'est encore Hippias qui en fera les frais. Sans doute, 
c'était un habile homme, cet Hippias, mais combien supérieure à 
tout le reste sa science et son éloquence ! Car pour les métiers 
manuels, Apulée en fait bon marché, et les abandonne volontiers 
aux artisans 1 , ne mettant sa gloire qu'à exceller dans les ouvrages 
de l'esprit. Poëmes épiques, poëmes lyriques, comédies et tra- 
gédies, histoires variées, dialogues philosophiques, aucun g-enre 
ne lui est étranger, et il voudrait faire concourir toutes les Muses 
ensemble à célébrer la gloire de Sévérianus : c'est à faire son 
éloge et celui de son fils Honorinus qu'est consacrée toute la fin 
du morceau. (Flor. 9) 

Nous avons déjà constaté dans V Apologie le goût d'Apulée 
pour les anecdotes biographiques, et notamment les traits relatifs 
aux philosophes et aux écrivains, ses confrères. Dans les Flori- 
des, il peut s'y abandonner plus librement encore. Une confé- 
rence interrompue lui remet en mémoire l'aventure du comique 
Philémoa, qui fut trouvé mort, tandis que le peuple assemblé 
l'attendait pour écouter la fin d'une lecture commencée la veille. 
C'est l'occasion d'une petite notice littéraire sur le poète, et d'un 
tableau plein de verve et d'esprit des circonstances qui accom- 
pagnèrent sa mort. Or peu s'en est fallu qu'à Apulée lui-même 
il n'en arrivât autant. Un accident où il a pensé rester l'a em- 



Cf. Dio Prus. LXXI, 1-6. (T. II, p. 181/2 A. 



l68 CHAPITRE IV LA CONFERENCE 

poché de reprendre la conférence laissée en suspens. Mais tandis 
qu'il achève sa convalescence, voilà qu'il apprend quel bienfait 
lui octroient ses concitoyens : ils lui ont voté une statue. Aussitôt 
il accourt pour leur rendre grâces, et il le fera par un discours, 
comme il convient à un philosophe. (Flor. 16) 

C'était là une démarche intéressée : il fallait s'assurer que la 
décision des habitants de Carthage serait exécutée. Mais Apulée 
ne marchande jamais à ses auditeurs les compliments et les re- 
merciements. Dans le 18 e fragment des Flor ides, début d'un 
discours prononcé à Cartilage, il consacre un long exorde, plein 
de précautions oratoires et de flatteries, à chanter les louanges 
de Carthage, et à proclamer sa reconnaissance envers la glorieuse 
cité au sein de laquelle s'est formé son esprit. Aussi célèbre-t-il 
partout et toujours ceux qui, avant d'être ses concitoyens, furent 
ses parents et ses premiers maîtres, leur donnant pour prix de 
leurs bienfaits non le paiement que réclama Protagoras, et qui 
lui échappa, mais celui que reçut Thaïes sans avoir fait ses con- 
ditions. Voilà la curiosité mise en éveil : «Je vois ce que vous 
demandez, dit Apulée. Entendez donc l'une et l'autre histoire. » 
Et usant d'un innocent stratagème auquel il a souvent recours, 
il feint de se laisser arracher les deux récits que depuis un mo- 
ment il tient en réserve 1 . La morale de l'histoire, c'est qu'on 
s'acquitte de sa dette en la proclamant. Voilà tout simplement 
où Apulée voulait en venir. Mais entre temps, nous avons eu 
l'anecdote de Protagoras avec Evathlus, et celle de Thaïes avec 
Mandrayte de Priène ; nous avons appris quelque chose sur le 
sophiste intéressé et sur les découvertes du sage, et surtout nous 
avons passé un moment. 

Mais Apulée en revient aux protestations de reconnaissance. 
« Partout, Carthaginois, je me proclame votre disciple, je dis 
votre gloire, et, pour vos dieux, j'ai une pieuse vénération, uestros 
eliam deos religiosius ueneror. » (18, 91) Quand, à la fin d'un 
développement, surgit une idée nouvelle, il est bon de se tenir 
en g-arde. Et en effet, l'allusion aux dieux de Carlhag-e n'est 
qu'une façon de ménager la transition entre le panégyrique de la 



1 Cf. 16, 62 ; [de deo S., proL] 5, m (p. 5,i Th.) 



l'apologie et les florides 16g 

capitale africaine et un hymne à Esculape, précédé d'un dialogue 
en grec et en latin (l'un et l'autre perdus). 

Ailleurs enfin, l'anecdote biographique est amenée [>;ir la 
description, faite d'après des souvenirs personnels, de l'île de 
Samos. (Flor, i5). Dans cette île, non loin du célèbre temple 
de Junon, s'élève une statue représentant un beau jeune homme 
qui chante en s'accompagnant de la cithare. On s'explique 
qu'on l'ait prise parfois pour une image de Pythagqre. 
(/est pourtant une erreur : la statue a été dédiée par 
Polycrate ; or le tyran et le philosophe étaient en mauvais 
termes, à telles enseignes que Pythagore quitta Samos à l'avè- 
nement de Polycrate. Là-dessus Apulée raconte tout au long les 
voyages de Pythagore, ce que chacun d'eux lui apprit, carac- 
térise les maîtres dont il suivit les leçons, et rappelle enfin la 
fondation de son école, son enseignement, et ce que cet ensei- 
gnement a de plus remarquable : la règle du silence. Mais cette 
règle, encore faut-il savoir l'interpréter : parler à propos, se 
taire quand les circonstances l'exigent, voilà dans quel esprit, 
à l'école de son maître Platon, disciple lui-même de Pythagore, 
il a appris à l'appliquer : judicieux discernement qui, non moins 
que son éloquence, lui a valu les bonnes grâces des prédéces- 
seurs du proconsul devant lequel il parle : « Qua moderatione 
uideor ab omnibus tuis antecessoribus haud minus opportuni 
silentii laudem quam tempestiuae uoeis testimonium.» (i5, 61) 1 . 

On le voit, les procédés de développement, dans Y Apologie 
et dans les Florides, ne diffèrent pas essentiellement. Sans 
doute, les nécessités de la défense obligeaient Apulée, dans 
Y Apologie, à les appliquer avec plus de discrétion que dans les 
Florides, où les sujets lui laissaient une latitude presque illi- 
mitée. Mais on s'attendrait à un écart beaucoup plus grand. Ce 
qui, au contraire, est frappant et caractéristique, c'est que, plai- 
dant pour lui-même dans une cause criminelle, obligé de réfuter 
l'un après l'autre les arguments de l'accusateur, et de suivre un 



1 Dans ce qui nous est parvenu de ce discours, Apulée ne nomme pas le personnage 
auquel il s'adresse, et ne lui donne pas son titre. Mais il est vraisemblable qu'il s'agit 
du proconsul en ebarge, et qu'il en faisait l'éloge, comme il avait fait ou devait faire 
celui de Lollianus Avitus, de Sévérianus, de Scipion Orfitus. 



iyO CHAPITRE IV LA CONFERENCE 

plan qui lui est presque imposé, Apulée reste aussi fidèle aux 
habitudes contractées au cours de ses études et de sa carrière 
d'orateur. C'est un cas intéressant de persistance du pli pro- 
fessionnel. S'il y avait dans la corona qui entourait le tribunal 
de Glaudius Maximus quelques-uns des auditeurs ordinaires 
d'Apulée, ils durent retrouver sans peine, dans l'avocat qui 
hier plaidait pour sa femme et aujourd'hui pour lui-même, le 
conférencier qu'ils connaissaient : même désir de plaire, même 
facilité à passer, sans effort apparent, d'un sujet à un autre, et 
à parler de tout à propos de n'importe quoi, même goût pour 
la vulgarisation de questions philosophiques, même étalage de 
connaissances variées, même richesse d'anecdotes. 

L'anecdote, voilà la ressource ordinaire d'Apulée, voilà la 
matière dont il nourrit et enfle ses développements. De quoi ne 
parle-t-il pas dans l'Apologie ? Et de quoi n'est-il pas question 
dans les Florides ? Le vol de l'aigle, les hauts faits d'Alexandre, 
les talents d'Hippias, les voyages de Pythagore, la cupidité 
trompée de Protagoras et le désintéressement scientifique de 
Thaïes, la mort de Philémon, les merveilles de l'Inde et les 
curiosités de Samos, le tout sans oublier, quand l'occasion s'en 
présente, une appréciation littéraire ou l'indication des traits 
essentiels de telle ou telle doctrine philosophique : voilà pour 
les fragments dont nous avons parlé. Mais ce n'est rien encore 
auprès de ce que nous avons laissé de côté : l'invention de la 
flûte par Hyagnis, père de ce Marsyas, à jamais célèbre et à 
jamais ridicule par son inepte défi à Apollon ; un mot d'Anti- 
génidas, autre joueur de flûte ; les gages d'amour qu'Hipparchè 
donna publiquement à Cratès ; la résurrection par Asclépiade 
d'un prétendu mort, dont on célébrait déjà les funérailles : 
voilà pour les hommes. Veut-on des traits empruntés à la vie 
des bêtes ? Apulée décrit minutieusement le plumage du per- 
roquet, et explique comment il se fait que cet oiseau singulier 
puisse imiter le langage humain. Il s'amuse à nommer de son 
vrai nom le cri de chaque animal, à caractériser d'un mot 
le chant des divers oiseaux (au nombre desquels il met les 
cigales) (F/or. i3) : ce sont là les petits tours de force où se 
complaît l'érudition du savant et l'ingéniosité du rhéteur. Bref, 



ERUDITION VARIEE I 7 I 

les discours d'Apulée, ce sont, comme <>u les a définis très jus- 
tement, des conférences, ou mieux encore «les causeries. La 
solennité et l'apparat ne sont que dans les circonstances : 
conter avec esprit, offrir au public le passe-temps d'une récréa- 
tion scientifique, instruire en amusant, divertir tout en instrui- 
sant, tel est le rôle qu'il s'est assigné : avec celui de plaire, il 
n'a pas de plus constant souci. 

2 

ÉRUDITION VARIÉE 

Le savant vient ici en aide à l'orateur. Apulée a gardé de ses 
lectures un ample trésor de souvenirs. Cependant n'exagérons 
rien. Son érudition est surtout littéraire. Poètes et prosateurs, 
tant grecs que latins, lui sont familiers. Dès qu'il parle, dès 
qu'il écrit, les réminiscences se présentent en foule, sous forme 
d'imitations', d'allusions, de citations (on lui doit la conservation 
de plusieurs fragments d'auteurs perdus). 

Mais la multitude des petits faits qui viennent à tout propos 
égayer sa matière ne dépasse guère, somme toute, le niveau 
d'une culture moyenne. Beaucoup de ses anecdotes sont monnaie 
courante. Lui-même peut-être serait souvent embarrassé d'en 
indiquer la provenance, et du reste, qu'importe ? Les traits 
empruntés à l'histoire ou à la légende, à la vie des bêtes ou aux 
mœurs des peuples, il n'était pas le premier à en avoir fait son 
profit. C'étaient des notions qu'avaient vulgarisées les recueils 
d'extraits, les abrégés et les manuels. 

De même les anecdotes biographiques, pour lesquelles il a un 
penchant marqué. La biographie, et notamment la biographie 
littéraire, est un genre en honneur au second siècle 2 . Suétone 
peut nous en donner une idée. On sait comment il procède. 
Qu'il s'agisse d'empereurs ou d'hommes de lettres, les faits sont 
distribués sous un certain nombre de rubriques et catalogués 



1 V. Gatscha, Qaaestionum Apul. c. III, (c. I) (Dissert. Vindob. VI, 1898). — Pour 
Lucrèce : Thomas, Rem. crit. 4 e série, 1900. 

2 V. Léo, Die Biograpliie, p. 18 ss. 



I72 CHAPITRE IV LA CONFERENCE 

dans un ordre qui ne varie guère. Du reste, nul effort de com- 
position : ce sont des fiches classées d'une façon plus ou moins 
méthodique. Apulée paraît avoir puisé assez largement à des 
sources de cette nature. Un je ne sais quoi de scolaire laisse 
fréquemment deviner la leçon apprise, et fait songer à un élève 
récitant un mémento. 

Mais c'est surtout dans les renseignements — de beaucoup les 
plus nombreux — relatifs à la vie des philosophes 1 qu'est sen- 
sible chez lui l'influence d'une double tradition, biographique et 
doxographique. Il a sur chacun d'eux les notions indispen- 
sables : naissance, origine, études, circonstances importantes 
ou curieuses de son existence, voyages, œuvres, principaux 
points de sa doctrine. Le plus souvent il évite la sécheresse par 
l'agrément de la narration ; mais quand il n'a pas le temps de 
s'attarder aux développements, il se contente d'une brève indi- 
cation, écho des livres ou de l'école. Les miroirs lui donnent 
l'occasion de rappeler les hypothèses d'Epicure, de Platon, 
d'Archytas et des Stoïciens, sur la formation des images. A 
propos d'une parole d'Aristippe, il apprend à son auditoire (la 
précaution d'ailleurs n'était probablement pas superflue) que ce 
philosophe fut disciple de Socrate et fondateur de la doctrine 
cyrénaïque : « Aristippus, ille Cyrenaicae sectae repertor, quod- 
que malebat ipse, Socratis discipulus. 2 » Il caractérise d'un mot 
les maîtres de Pythagore : « Fertur... et Gretensem Epimeniden 
inclitum fatiloquum et piatorem disciplinae gratia sectatus. » 
« Quin etiam Pherecydes Syro ex insula oriundus, qui primus 
uersuum nexu repudiato conscribere ausus est passis uerbis, 
soluto locutu, libéra oratione, eum quoquePythagoras magistrum 
coluit. » (Flor. i5, 59; 67). 

Notons ce « qui primus » : c'est une formule. De Platon, par 
exemple, Apulée dira qu'il est le premier qui ait réuni en un 
seul tout les trois parties de la philosophie : « Primus triper- 
titam philosophiam copulauit. 3 » De même pour Pythagore et 



1 Sur les traditions relatives aux philosophes, v. Wilamowitz-Moellcndorff, Anti- 
ffonos v. Karystos (Philol. Unters. IV), c. III. 

2 [de deo S., prol.] 2, 106. 

3 De Plat. I, 3, 187. Cette division remonte en n'alité àXénocrate. Cf. Sext. Emp. 
Adu. dogm. \ {Math. VII), 16 (Xenocr. f'r. 1, p. lôgHeinze. Cf. Heinze p. 1). 



ÉRUDITION VARIÉE 17') 

pour Zenon d'Elée : « ...Pythagoram, <pii primus se esse philo- 
sophum nuncuparit... ; Zenonem illum antiquum Veliaoriundum, 
<|ui primus omnia sollertissimo artificio ambifariam disso- 
luerit... 1 » Ici, ce renseignement csi hors de saison : on n'y 
peut voir qu'un effel de l'habitude. Non sans raison : car c'est 
une tradition du genre biographique, et en particulier des bio- 
graphies de philosophes, de marquer pour chacun d'eux quelle 
est son originalité, en quoi il a été un novateur, un initiateur. 
C'est ce qu'on appelle les tôq^iava 2 . Diogènc Laërce (chez qui, 
pour le dire en passant, ou trouve plusieurs des détails rap- 
portés par Apulée) en offre de nombreux exemples 3 . Mais le 
compilateur est dans sou rôle. Chez Apulée, c'est un pli : il cite 
un nom, et le fait suivre d'une légende explicative. Gela ne 
donne pas une haute idée de la culture moyenne de ses audi- 
teurs. Mais n'est-ce pas aussi chez Apulée l'indice d'une demi- 
science et d'un savoir acquis de troisième main ? De nos jours, 
on s'accorderait à y reconnaître la marque de l'esprit « pri- 
maire », au sens fâcheux du mot. 

Un autre trait que révèle le choix des anecdotes, et dont 
on ne saurait être surpris chez l'auteur des Métamorphoses, c'est 
le goût du merveilleux, ou du moins de l'extraordinaire, du 
détail curieux. Mais Apulée a de qui tenir. On a dit parfois 
des Grecs — on disait déjà dans l'antiquité — qu'ils étaient des 
enfants. Il est une circonstance, en tout cas, où ils se conduisirent 
comme de grands enfants, ou, pour mieux dire, comme de vieux 
enfants. Les recherches d'Aristote sur la nature, et en particu- 
lier sur le monde animal, avaient ouvert à la science grecque 
une magnifique carrière : elle ne s'y est pas engagée. Aristote 



1 Apol. 4, 387. Les mss. donnent : «...Zenonem, ....qui primus omnium etc. » Helm : 
«qui primus omnium... <argumenta> ambifariam dissoluerit.»|J'ai préféré la conjecture 
de Bosscha, qui correspond mieux à la forme consacrée nptûioç ( v - note suiv.) Cf. Cic. 
N. D. I, 11, 26: « Anaxagoras... primus omnium rerum discriptionem et modum men- 
tis infini tae ui ac ratione dissignari et confici uoluit. » Pour ;Pythagore, cf. Flor. i5, 
Go : « primus philôsophiae nuncupator et conditor. » 

2 Cf. Léo {Die Biographie, p. l\ô ss.), qui reconnaît là une tradition d'origine péri- 
patéticienne. 



3 Par exemple prooem. 12 : « cMoaocpîav hï TrpàJtoç o]vô[Jiaae ïluOayôpaç xaî é 
cpiXôooœov. » Et de même en beaucoup d'autres passages. Cf. Léo, /. /. 



ea'jTov 



174 CHAPITRE IV LA CONFERENCE 

reste la source et l'autorité incontestée 1 ; la trace de Y Histoire 
des animaux se retrouve dans une série d'écrits, pendant les 
siècles suivants ; mais ce qu'on retient de ses découvertes, ce 
sont les faits singuliers, c'est ce qui peut amuser la curiosité. 
Les auteurs de âai\uâ<ïta. d'amora, de Traça do'Ça, s'en em- 
parent, et y mêlent un alliage suspect de fables souvent puériles, 
que recueillent à leur tour des esprits probes et sérieux, mais 
dépourvus de sens critique. C'est pour la science un recul de 
plusieurs siècles 2 . D'autre part, les conquêtes d'Alexandre 
attiraient l'attention sur les contrées éloignées, en particulier 
sur l'Inde. Mais les relations de voyages et les descriptions de 
pays étranges deviennent des thèmes à fictions romanesques. 
On ne sait plus où finit la réalité et où commence la fantaisie. 
La crédulité se repaît de mensonges, et le scepticisme rejette 
parfois des vérités 3 . Le merveilleux envahit tout. Il alimente 
toute une littérature, où le désir de plaire se mêle à celui d'édi- 
fier : c'est ce qu'on a appelé l'arétalogie 4 . Un cynisme à ten- 
dances religieuses évoque le lointain mirage des pays de 
légende où s'est conservé intact le patrimoine des vertus, de la 
sagesse et de la piété. Il y a de tout cela chez Apulée. Il dit les 
merveilles de l'Inde, les combats des dragons et des éléphants ; 
après quoi, passant aux hommes, il vante, pour en tirer une 
leçon, la sagesse des Brachmanes et des Gymnosophistes ; car, 
dit-il, en fait de merveilles, il préfère encore ce qui concerne 
les hommes : « libentius de miraculis hominum quam naturae 
disseruerim. » (Flor. 6, 20). Mélange singulier et caractéris- 
tique de goûts scientifiques, d'esprit romanesque et de préoc- 
cupations philosophiques. 



1 Cf. Wilamowitz, Antuj. v. Karysfos, p. 18. 

2 Voy. Lafaye {Les Mètam. d'Ovide, p. 12 ss ; p. 204), ainsi que les travaux anté- 
rieurs auxquels il renvoie. 

3 On citait comme un menteur Ctésias, chez lequel il y avait une bonne part de 
renseignements justes. V. Lucian. Ver. nar. I, 3 (V. I, p. i3o Nilen). Cf. II, i3, et la 
note du scholiaste : «Eîç xà uitèp 6ouXy]v TspaToXoyoû[xeva £Tciox(i)7TT£t. » (p- 21, 23 
Kabe). 

4 Voy. Reitzenstein, Hellenistische Wunderercaehl ungen . 11 y aurait eu peut-être 
quelques rapprochements à faire avec les Florides d'Apulée. 



ÉRUDITION \ aiui i l 7.) 

M;iis on pourrai! objecter qu'Apulée, vulgarisateur el confé- 
rencier populaire, s' accommode au goût du public el se met à 
sa portée; que, sous ce léger vernis d'anecdotes faciles, se dissi- 
mule un fond plus solide de connaissances plus sérieuses. Ou il 

n'en es! rien, et alors Apulée l'ail beaucoup de bruit pour peu 
de chose. 

Nous avons vu, en effel, de quelles railleries il poursuit l'igno- 
rance de ses adversaires. Lui-même se dit fort savant, et, en un 
sens, il en a le droit. II a bu, comme il dit, à toutes les 
coupes de la science. Aux éléments des lettres, à la grammaire 
et à la rhétorique, il a ajouté la poétique, la géométrie, la 
musique, la dialectique et la philosophie universelle, « uniuersam 
philosophiam. » (Flor. 20, 97, 8). En somme, il a la prétention 
d'avoir appris tout ce qu'on pouvait savoir de son temps, et il 
n'est guère de question sur laquelle il n'ait écrit. Lui- 
même mentionne et cite ses ouvrages de zoologie. Les auteurs 
postérieurs nous parlent en outre de ses traités d'arithmétique, 
de musique, d'astronomie, de médecine, d'agriculture. Et comme 
on prête aux riches, on lui a encore attribué, dans la suite, une 
Pltysiognomia, et deux livres dont on faisait honneur à l'herbo- 
riste et au médecin, l'un sur les vertus pharmaceutiques des 
plantes (de herbarum medicamfnibiis), l'autre sur les remèdes 
salutaires (de remediis sahitaribus). On a supposé 1 que ses 
ouvrages scientifiques constituaient une vaste encyclopédie, 
comme les Romains les ont toujours aimées : il suffit de rap- 
peler Caton l'Ancien, Varron, Pline et surtout Gelse. C'est une 
hypothèse qui n'est confirmée par rien. En tout cas, si Apulée 
a l'esprit encyclopédique, c'est seulement par la variété et la 
diversité des objets qui sollicitent sa curiosité. Mais ne nous 
laissons pas éblouir : voyons si ce luxe n'est pas de surface, si 
les connaissances d'Apulée reposent sur des études personnelles 
un peu approfondies, et forment clans son esprit un tout cohé- 
rent et lié. 

L'observation directe de la nature y a peu de part. Il dit bien, 

1 Jahn, i'eber roem. Encijclopaedien (Ber. der saechs. Gesellsch. der YVisscnsch. 
1800, p. 282). V. là-dessus (et d'une façon générale sur les ouvrages scientifiques 
perdus d'Apulée) Schwabe (Pauly-Wissowa, II, 2^9); Schanz, Roem. Litt. III 2 , p. i36. 



I76 CHAPITRE IV — LA CONFÉRENCE 

par exemple, qu'il est en quête de poissons peu connus, et, 
d'une façon générale, d'animaux marins l ; il en étudie les carac- 
tères, les compare aux descriptions qu'il a lues dans les livres ; 
il en a même trouvé un qu'il n'est pas parvenu à identifier, et 
qu'Aristote certainement ne connaissait pas : c'est celui que ses 
adversaires ont confondu à tort avec le lièvre de mer. Il ne 
faudrait pas voir là, à la vérité, une étude méthodique et suivie, 
au contraire : s'il s'agissait surtout, comme il y a lieu de le 
croire, de découvrir dans le corps des poissons des propriétés 
curatives, la science d'Apulée sur ce point était probablement 
tout aussi empirique que celle d'une bonne femme de la cam- 
pagne essayant les vertus des simples. Ces recherches-là ont un 
caractère assez spécial, sur lequel il y aura lieu de revenir. Il reste 
qu'Apulée a l'esprit curieux ; il sait ouvrir l'œil sur les réalités 
du monde extérieur — la vivacité de ses impressions de voyage 
et ses descriptions en font foi — : donnons-lui acte de ses 
recherches sur les poissons, et admettons même, si l'on veut, 
qu'il avait rapporté, de son excursion dans le Djebel Aurès 
(Apol. 4 ! ? 494)5 une ample collection de fossiles. 

Mais là se borne, si je ne me trompe, tout ce que nous savons 
de ses observations sur la nature. Car, s'il prétend avoir vérifié 
la justesse des expériences de Thaïes (Flor. 18, 90), il ne dit 
pas comment il s'y est pris, et l'imprécision de son langage 
trahit une égale incertitude dans ses connaissances sur le sujet. 
Quant aux expériences d'optique, personne apparemment ne 
s'avisera de prendre au sérieux la déclamation sur les miroirs. 
Le fait qu'Apulée y traite comme étant de même ordre le phé- 
nomène de la réflexion et la perception visuelle montre qu'il ne 
sait guère ce dont il parle. Tout se réduit en réalité à une énu- 
mération des hypothèses des divers philosophes, telles qu'il a pu 
les trouver énoncées dans les livres. 

Les livres, voilà toujours, pour Apulée, la grande autorité, et 
la source presque unique de son information : « Lis, et tu 
verras.... Si tu avais lu, tu saurais — » dit-il à tout propos à 
l'accusateur. C'est un refrain. Sans doute, il y entre bien un peu 



Apol. 33, 471- Cf. supr. p. 67. 



ÉRUDITION VARIÉE 177 

de pose et de cabotinage. Il n'est pas certain qu'il ait lu i<>us 
les ouvrages dont SI parle, el il a presque l'air de se moquer du 
juge, quand il lui dit avec une gravité de pince-sans-rire : 
a Pro tua eruditione legisti profecto Aristotelis Tteql Çycov 
Y€VéG€ù)ç, TifQÏ £(p(ov avatofirjç, 7tfQt £fpœv îaxoQiaç^ multiiuga i il- 
lumina, praeterea problemata innumera eiusdem, tum ex eadem 
secta ceterorum, in quibus id genus uaria tractantur. » (36, 
477). Mais enfin, Apulée est un grand liseur, et un homme qui 
a tant lu, qui a parcouru tout au moins ou connu par des 
abrégés les traités scientifiques, les encyclopédies et les compi- 
lations d'Aristote et de ses disciples, de Nicandre, de Varron, 
peut-être de Pline l , doit bien en savoir un peu plus long que 
les autres. 

Mais quel usage Apulée fait-il de ses lectures? Nous ne lui 
reprocherons pas d'y porter peu d'esprit critique : ce serait un 
anachronisme. Un défaut peut-être plus grave, c'est de devoir 
à un travail hâtif un savoir qui lui demeure toujours assez 
extérieur. Car ses ouvrages scientifiques non seulement 
n'ont rien d'original 2 , mais ne supposent, de ses sources, qu'un 
usage assez superficiel. C'est ainsi que ses travaux zoologiques 
en latin n'étaient que des traductions, et ce qui paraît en faire 
aux yeux d'Apulée le principal mérite, c'est de donner des équi- 
valents latins à des noms qui jusqu'alors n'existaient qu'en 
grec 3 ; il les apprécié en lexicologue plus qu'en naturaliste : en 
science comme en littérature, comme en philosophie, Apulée 
joue son rôle d'interprète des choses grecques auprès du public 
de langue latine. Quant à ses ouvrages d'histoire naturelle en 
grec (36, 478), que pouvaient-ils être ? Moins encore sans doute 
que des traductions : de simples notes, des extraits. Et le reste 



1 Apol. 4i, 4q4 ; 42, 497- — Pline, N. H., X, 117 paraît avoir indirectement servi 
de source à Flor. 12. Cf. Solin 2 p. XVIII ss. Mommscn. On retrouve chez Pline bien 
des détails rapportés par Apulée. 

2 « Audisti, Maxime, quorum pleraque scilicetlegerasapudantiquosphilosophorum.» 
(Apol. 38,48o). 

3 « (Animaduertes) nomina... Romanis inusitata et in hodiernum quod sciam infecta, 
ea ...nomina labore meo et studio ita de Graecis prouenire, ut tamen Latina moneta 
percussa sint. » (38,48 1) Cf. 39,491. 

12 



I78 CHAPITRE IV — LA CONFERENCE 

à l'avenant. Nous avons d'ailleurs d'Apulée un résumé de la vie 
et de la philosophie de Platon, qui paraît avoir été composé 
dans des conditions analogues : ce sont très probablement, 
comme nous le verrons, des « notes de cours », complétées à 
l'aide de quelques lectures personnelles. L'intelligence du plato- 
nisme y est courte, et la connaissance insuffisante. 

D'une façon générale, pas une seule fois peut-être Apulée ne 
donne l'impression de s'être assimilé la substance d'un livre. Il 
ne lit pas, il dépouille. Nous le retrouvons là tel que nous le 
connaissons. 

« Savoir composer, a-t-on dit, c'est presque savoir penser. » 
Apulée lit et apprend comme il compose : aussi peu exercé à 
pénétrer la pensée d'autrui qu'à diriger et ordonner la sienne. 
Son savoir reste morcelé, décousu, et c'est ce qui le condamne 
à n'être malgré tout qu'une érudition de pacotille. C'est la 
science des grammairiens, des philologues et des polygraphes 
du temps : anecdotique et fragmentaire d'une part, et d'autre 
part sentant la compilation et le manuel — peu supérieure, en 
somme, à l'impression qu'en laissent Y Apologie et les Flo- 
ride s. 

Telle qu'elle est, non seulement elle convient à l'éloquence 
d'Apulée, mais elle en fait partie intégrante et en est un élé- 
ment indispensable. Le savant ne se distingue pas chez lui de 
l'orateur, et l'un ne se conçoit pas sans l'autre. Littérature et 
philosophie, fables et récits de voyages, biographes, doxo- 
graphes et paradoxographes, il a scruté d'un œil curieux 
l'épaisseur de cette végétation touffue, qui recouvre de ses 
ronces et de ses herbes folles les ruines de la pensée antique. Il 
est en cela de la famille des Aulu-Gelle, des Athénée, des Elien : 
ce qu'ils entassent pêle-mêle dans leurs notes érudites, leurs 
histoires variées et leurs propos de table, il en nourrit son 
éloquence. 

Et c'est ce qui donne à ses discours un caractère par où ils 
diffèrent des déclamations en usage dans les écoles des 
rhéteurs. 



il. \ i i (. IRISATEUR I 79 



LE VlUiAlUSAÏKUH 



Sans doute, par suite de la disparition de l'éloquence propre- 
ment dite, ces exercices (''(aient devenus à eux-mêmes leur raison 
d'être; mais enfin, c'étaient des exercices, et le souvenir du but 
primitif ne s'était jamais complètement perdu. Théoriquement, 
il s'agissait toujours d'une préparation à la carrière oratoire et 
à l'éloquence du barreau ; que les élèves fussent ou non des- 
tinés à y arriver, c'étaient des avocats qu'on était censé former; 
la préoccupation dominante était celle de la cause à plaider : 
la controverse était le genre d'exercice le plus en faveur, parce 
qu'il passait à la fois pour le plus important et le plus 
difficile. 

Pour y réussir, que fallait-il? des qualités personnelles d'a- 
bord : de l'invention, de l'imagination, de l'ingéniosité, du feu; 
beaucoup d'exercice ensuite ; de culture de l'esprit, fort peu. 
Tout l'effort portait sur la forme. Quant à la matière, elle se 
réduisait à un maigre bagage de notions vite acquises; les 
situations ne se renouvelaient guère : on reprenait sans cesse 
les mêmes sujets, en y introduisant au plus quelques légères 
variantes *. 

La connaissance du droit était luxe superflu : on invoquait 
dans les controverses des dispositions qui n'existaient pas dans 
la loi romaine, et qui souvent étaient purement imaginaires ; 
en fait de philosophie, il suffisait, nous le savons, de quelques 
lieux communs de morale ; quant aux exemples, la tradition 
scolaire en fournissait une provision amplement suffisante, et 
des recueils comme celui de Valère Maxime les présentaient 
classés d'avance, et dispensaient de plus longues recherches. A 
plus forte raison pouvait-on se passer de cette érudition de 
détail, multiple et variée, qui, de plus en plus, sous l'empire, 
remplace la science. 



i Cf. Bornecque, Déclamation et déclamateurs, p. 7") ss. 



l80 CHAPITRE IV LA CONFERENCE 

Il faut reconnaître d'ailleurs qu'on n'en aurait eu que faire, 
même si renseignement des rhéteurs avait vraiment préparé à 
la carrière oratoire. Un orateur n'est pas un savant, et un avocat 
n'est pas un professeur ; la science qu'on est en droit d'exiger 
de lui, ce sont les clartés de tout, qui permettent d'aborder 
n'importe quelle question, sans être pris au dépourvu par 
aucune 1 . Il raisonne, il discute, il n'enseigne pas; il parle pour 
convaincre, non pour faire parade de ses connaissances, et 
son savoir, à se montrer, dégénère vite en pédanterie. 

C'est précisément ce genre d'érudition qui fait le fond de 
l'éloquence soit des Florides, soit de Y Apologie. Si le hasard a 
voulu que le plaidoyer nous parvînt en entier, on aurait pu cepen- 
dant tout aussi bien lui faire subir le même traitement qu'aux 
discours d'apparat : nous aurions une série d'extraits 2 dont le 
lien nous échapperait, et où nous verrions défiler les sujets les 
plus divers. Apulée, même quand il plaide, ne renonce pas à 
enseigner, à exercer son apostolat scientifique et moral, à accu- 
muler de menus détails, curieux ou piquants si possible, qu'il 
fait briller et miroiter comme une verroterie ; l'auteur de Y Apo- 
logie, comme celui des Florides, est bien avant tout un conteur 
d'anecdotes. 

Mais ces anecdotes, on pourrait objecter que, dans Y Apologie 
tout au moins, elles n'ont pas d'autre but que les « exemples » 
dont on faisait usage dans les déclamations, et dont Apulée a 
lui-même reproduit les plus usités. Le savoir, plus étendu que 
celui des rhéteurs, qu'il a acquis au cours de ses études et de 
ses voyages, lui permet de les multiplier et de les varier, 
de sortir du cercle étroit des rapprochements traditionnels ; 
c'est un déclamateur érudit, pourrait-on dire, mais un décla- 
mateur. Il y a cependant une différence. Sans doute, en fait, 
dans les déclamations, lieux communs et exemples étaient pla- 
qués comme des pièces rapportées, et trop souvent le sujet en 



1 « Is orator cril mea sententia hoc tam graui dignus nomine, qui, quaecumquc res 
incident quae sit dictione explicanda, prudcnter et composite et ornatc et memorilcr 
dicct. » (Cic. de Orat. I, i5, 04). 

2 Au point de vue de la composition, c'est l'idéal d'Aper [Dial. 22), qui dit de Gicé- 
ron, en le critiquant : « Nihil excerpere, nihil referre possis. » 



LE VULGARISATEUR 



8 



était le prétexte plus que l'occasion naturelle. Mais, en principe, 
ils répondaient toujours à leur vraie destination, qui était de 
raisonner sur un cas particulier à un point de vue général, et 
«le donner à la situation envisagée <»u à la question traitée, 
au moyen d'un rapprochement illustre, la valeur et la portée 
qu'elle n'avait pas par elle-même. Quand un déclamateur invo- 
quait l'exemple de Fabricius, de Scipion ou de Gaton, il ne 
prétendait ni instruire ni faire briller sa science; il savait que 
ces noms étaient connus de tout le monde. Et non sans raison. 
Il fallait que l'exemple fût significatif, qu'il éveillât certaines 
idées par une association naturelle et spontanée, et, pour cela, 
qu'il fût en quelque sorte le type consacré de tous les faits de 
même ordre ou de tous les individus placés dans des conditions 
analogues. Aussi bien, quand Apulée cite Ménénius Agrippa, 
Régulus ou Diogène, sa science ne dépasse pas le niveau moyen 
de n'importe quel élève de l'école : ces exemples n'ont que la 
valeur d'arguments généraux appliqués à un cas particulier. 
Mais le plus souvent, ce que cherche Apulée, c'est la leçon, ce sont 
les détails inédits et nouveaux, tout au moins pour le public, 
par lesquels il pourra à la fois divertir ses auditeurs, et mettre 
en relief la supériorité de l'homme qui a beaucoup lu et beau- 
coup appris ; à tout moment, il semble oublier qu'il parle pour 
prouver et pour convaincre : il raconte, il cause, « il s'amuse à 
tout autre chose qu'à la gageure » ; l'anecdote n'est pas un 
moyen, elle est le but. 

Cette préoccupation d'instruire, ces habitudes de professeur 
et de conteur se reflètent dans certaines nuances de langage. 
Le ton, rarement pathétique, est volontiers didactique ou sen- 
tencieux. On a fait remarquer à juste titre que les éditeurs 
d'Apulée ont trop souvent rejeté, comme provenant d'interpo- 
lation, des mots qui leur paraissaient inutiles, et dont la pré- 
sence s'explique fort bien par ses habitudes de style. Ces 
redondances et ces répétitions doivent être attribuées moins à 
une imitation du langage populaire, qu'au souci d'être clair et 
d'éviter toute équivoque : on reconnaît l'homme façonné à 
mettre à la portée des gens des notions qu'il suppose leur être 
peu familières, et qui sait que l'on ne prend jamais trop de 



l82 CHAPITRE IV LA CONFERENCE 

précautions pour se bien faire entendre 1 . L'éloquence des 
déclamateurs, elle est ou elle veut être une éloquence de combat, 
entraînante, véhémente, pathétique. Apulée a le ton plus calme 
d'un homme qui enseigne, qui expose des idées et des faits; 
il s'exprime avec l'abandon au moins apparent et l'enjouement 
qui conviennent à une narration familière. Et cela dans Y Apo- 
logie aussi bien que dans les Florides. 

Erudition attrayante et variée, enjolivée de mots d'esprit et 
agrémentée de quelques applications philosophiques, voilà donc 
la matière qu'Apulée, en orateur à la fois savant et populaire, 
vulgarise à l'usage des gens du monde et d'un public de culture 
médiocre. Et cela ne donne pas seulement à son éloquence un 
caractère qui la distingue de celle des déclamateurs et des 
rhéteurs romains, cela le range dans un genre qu'il est à 
peu près seul à représenter dans la littérature latine. 

En dehors des discours politiques et judiciaires ou des exer- 
cices d'école, les orateurs romains n'ont guère connu que le 
panégyrique. Parmi les contemporains d'Apulée, Fronton, la 
plus haute autorité littéraire du temps, s'amuse à des riens qui 
n'ont même pas le mérite d'être jolis, et jamais ce pauvre esprit 
ne sut élever son idéal au-dessus d'une pédante affectation 
d'archaïsme et des scrupules puérils d'un purisme timoré. Loin 
de lui, d'ailleurs, la pensée de s'adresser au vulgaire : c'est aux 
gens de son espèce qu'il veut plaire : « Nos qui doctorum 
auribus seruituti seruiendae nosmet dedimus, » écrit-il à son 
élève Marc-Aurèle (IV, 3 p. 65 N.). Apulée s'est fait de son 
rôle une conception exactement opposée. La foule qui se presse 
pour l'entendre, il en prétend être, en quelque sorte, le philo- 
sophe attitré ; il lui appartient jusqu'à lui devoir compte de 
tous ses instants ; c'est de son jugement, de sa bienveillance 
qu'il dépend 2 . 

• Cf. Helm, Philologus, Suppl. IX p. 5i5 sq. — Ainsi, lorsqu'un substantif, ou 
encore, de préférence, un nom propre, placé au commencement d'une proposition, est 
séparé de son verbe par des incidentes, Apulée aime à le reprendre au cours de la 
phrase. (P. ex. 3, 387 : item Zenonem illum... cum quoque Zenonem...) Le procédé 
est d'ailleurs oratoire autant que didactique. (Cf. Vahlen, Hermès XXXIII, 1898, p. 
260 ss.) Il no faut donc pas exagérer la porlée de cette observation. 

2 Flor. 9; iG, G2. [De Deo S. prol.] i,io5 (p. 2,4 Th.) 



LE VULGARISATEUR [83 

Si l'on voulait à toute force trouver à Apulée des pareils 
parmi les Latins, on pourrait être tenté de songer à Sénèque 
et à son maître Papirius Pabianus. Fabianus, qui se consacra à 
la philosophie, sans jamais pourtant abandonner toul à fait la 
rhétorique, aimait déjà, nous le savons, à développer dans ses 
déclamations des idées philosophiques. Deux fragments de sua- 
soria, conservés par Sénèque le Père, confirment d'autre pari 
les témoignages d'après lesquels il avait de la curiosité et du 
goAt pour les recherches relatives aux phénomènes naturels 1 . Il 
est même assez vraisemblable qu'il était plus porté par tempé- 
rament à enseigner qu'à déclamer, et, dans ce cas, ce serait 
peut-être à cette tendance moralisante et didactique qu'il fau- 
drait attribuer les caractères de son style et de son débit, qui, 
au témoignage des deux Sénèque, avaient, avec de la noblesse 
et de l'élévation, plus d'aisance et d'abandon que de chaleur, de 
véhémence et de force 2 . Mais, en somme, nous savons peu de 
chose sur ce Fabianus, qui nous intéresse surtout par son in- 
fluence sur Sénèque, et rien n'autorise à penser qu'il fût vulga- 
risateur de profession. S'il ouvrait au public la porte de son 
école, son auditoire devait être, malgré tout, relativement res- 
treint; il n'était pas de ces philosophes quirecherchaientles applau- 
dissements de la foule, et qui, sous prétexte d'exhortation morale, 
voulaient surtout faire admirer leur éloquence et leur esprit 3 ; les 
entretiens philosophiques de Fabianus n'avaient certainement 
rien de commun avec les séances dans lesquelles Apulée avait 
coutume de se produire. 

Quant à Sénèque, l'influence de la déclamation se fait sentir à 
chaque page de ses œuvres ; c'est d'autre part un infatigable 
conteur d'anecdotes ; ses Questions naturelles témoignent de son 



1 Suas. i,4-9- I0 - — Cf. Sen. Ep. 4o, 12 ; TV. Q. III, 27,3. Pline le cite à plu- 
sieurs reprises comme une autorité; parfois il le contredit. Cf. N. H. II, 121 ; 224. — 
XV, 4. — XVIII, 276. — XXIII, 62. — XXVIII, 54. Et notamment XXXVI, ia5 : 
« Inter plurima alia Italiae ipsius miracula, marmora in lapidicinis crescere auctor 
est Papirius Fabianus, naturae rerum peritissimus. » Fabianus ne dédaignait donc 
pas non plus les « miracula ». 

2 Sen. Contr. II, praef. 2 sq. — Sen. Ep. 4o, 12 ; 100, 5. 10. 

3 Sen. Ep. 52, 9 — 12. 



l84 CHAPITRE IV LA CONFERENCE 

goût pour les curiosités scientifiques. Mais Sénèque ne fait pas 
œuvre d'érudit ; il n'est même vulgarisateur qu'en apparence ; il 
est presque exclusivement moraliste : histoire, physique ou astro- 
nomie, il ramène tout à la leçon ou à l'exhortation morale. Sur- 
tout, Sénèque s'adresse non au public, mais à quelques amis; il 
n'est pas orateur, mais écrivain; en somme, s'il unit à des préoc- 
cupations philosophiques une culture variée, et s'il présente 
par là avec Apulée certaines analogies, son genre et son rôle so- 
cial sont entièrement différents. 

Apulée toutefois n'est pas un isolé ; mais ce n'est pas parmi 
les orateurs de langue latine, c'est chez les Grecs qu'il faut aller 
chercher ceux avec lesquels il a le plus de rapports. 



CHAPITRE V 
APULÉE SOPHISTE ET PHILOSOPHE 



TRAITS COMMUNS AVEC LES SOPHISTES GRECS 

On sait quelle fut en Grèce, à cette époque, la vogue de l'élo- 
quence d'apparat connue sous le nom de seconde sophistique. 
Applaudis par les foules qui se pressaient pour les entendre, 
populaires et fêtés dans tout le monde grec, célèbres et considé- 
rés à Rome même, comblés d'honneurs et de richesses, les Hérode 
Atticus ou les Polémon étaient au nombre dés plus grands per- 
sonnages de l'empire; quand ils se déplaçaient, leurs voyages 
avaient des allures de marche triomphale. Ce prestige vraiment 
royal, ces succès, comparables à ceux que peut remporter de nos 
jours, dans ses tournées, un acteur ou un artiste fameux, Apulée 
les a-t-il rêvés pour lui-même? Il semble bien avoir devant les 
yeux l'exemple des sophistes qu'il avait pu entendre en Grèce, 
et s'être proposé de jouer le même rôle, d'occuper la même si- 
tuation, de cultiver la même éloquence. Et, dans un milieu plus 
restreint, comme dans des proportions beaucoup plus modestes, 
il y est arrivé. Il s'adresse à Garthage, comme les sophistes aux 
villes helléniques. Les grands auditoires, les acclamations de la 
foule ne lui font pas défaut. Quand il parle à Oea, c'est dans la 
basilique ; à Garthage, c'est dans le grand théâtre que des fouil- 
les récentes ont remis au jour. Il n'a jamais, que nous sachions, 
pris la parole devant les empereurs ; mais quand il s'agit d'adres- 
ser un compliment au proconsul, c'est lui qui en est chargé. Bien 
plus : il a obtenu l'honneur le plus envié des sophistes grecs, 
celui qu'ils regardent comme la consécration de leur gloire 1 : les 

1 V. notamment le discours de Favorinus ([Dio Prus.] XXXVII), sur lequel nous 
aurons à revenir tout à l'heure. 



l86 CHAPITRE V APULÉE SOPHISTE ET PHILOSOPHE 

Carthaginois ont décidé de lui élever une statue. Et il vient en 
remercier ses concitoyens comme s'il la voyait déjà se dresser 
sur une place de Carthage : il sait ce que l'usage et le bon ton 
commandent en pareille circonstance. Ces actions de grâces pa- 
raissent être devenues pour les sophistes un thème ordinaire et 
presque un genre 1 . En toute occasion d'ailleurs, il flatte son pu- 
blic pour entretenir sa popularité ; et puisqu'il en est connu et 
aimé, pourquoi ne pas parler de lui? C'est même là le sujet au- 
quel tous les autres se ramènent : les circonstances de sa vie, ses 
études et ses talents, ses voyages, ses maladies, et surtout l'envie 
des rivaux contre lesquels il est oblig-é de se défendre — sous 
quelque forme que ce soit, il ne craint jamais de se mettre en 
scène. 

C'est encore un trait commun avec les sophistes^ entre lesquels 
régnaient d'âpres jalousies, et qui ne se privaient pas d'apporter 
devant le public leurs querelles et leurs inimitiés. 

Comme eux, Apulée cherche à faire admirer son esprit, les 
élégances et les grâces de son style, sa connaissance de la langue 
— des deux langues, car il se vante d'être aussi éloquent en grec 
qu'en latin 2 . Et pour le fond, ses discours ne sont pas sans ana- 
logie avec les leurs. Sans doute^ la parole était pour les sophis- 
tes grecs un but en soi; mais on a beau parler pour parler, 
encore faut-il dire quelque chose. C'est à quoi leur servait leur 
culture littéraire. Les souvenirs poétiques, les traits empruntés 
soit à la biographie, soit à l'histoire et à la lég-ende — ces der- 
niers bien à leur place surtout quand, s'adressant à une ville, on 
voulait rappeler ses origines et les épisodes glorieux de son pas- 
sé — , tout cela leur fournit une matière, et semble justifier en 
même temps la prétention qu'ils ont de posséder,, comme les 
sophistes anciens, une culture universelle. Il y a une érudition 
à l'usag'e des sophistes, comme il y en avait une à l'usag-e des 
poètes alexandrins et de leurs imitateurs latins. 

Mais ce qui nous est parvenu des œuvres d'Apulée révèle une 
curiosité peut-être plus étendue, une préoccupation plus mar- 



» Cf. Flot: 16, 70. 

2 Apol. 4, 380. [De deo S. pvol.\ 5, n3. Flor. 9,87. 



MAXIME DE rvil, MON DE PRUSE, FÀV0RINU8 1N7 

quée d'instruire, et surtout un goût pour la philosophie qui 
manquait aux sophistes proprement «lits. Bien plus, le vieil an- 
tagonisme cuire la rhétorique et la philosophie était peut-être 
plus aigu «pie jadis, et la chose s'explique. L'opinion publique ne 
s'égarait pas en voyant d'instinct dans les sophistes les repré- 
sentants du génie grec* à cette époque. Leur éloquence était arti- 
ficielle et vide, c'est vrai, et l'enthousiasme qu'elle provoquait 
semble dénoter, chez ceux qui parlaient et chez ceux qui écou- 
taient, une égale médiocrité et une égale frivolité d'esprit. Mais 
il ne faut pas l'oublier, la communauté des traditions et des sou- 
venirs, héritage du passé, était la base de ce qui subsistait en- 
core de vie nationale ; et en particulier la langue, la langue 
grecque, jalousement conservée et dévotement entretenue, était 
encore le symbole le plus vivant de l'unité hellénique. Les Grecs 
avaient toujours aimé les beaux discours: qilôloyoi xal (piXijxooi. 
Maintenant ce goût se confond avec le culte pieux du passé, qui. 
au-dessus du particularisme local et municipal, unit tout ce qui 
parle grec dans un commun patriotisme. Et quand des philoso- 
phes, sous prétexte de vertu, de bonheur ou de salut, rabais- 
saient l'art de bien dire pour exalter l'art de bien vivre, c'était 
comme si des barbares portaient la main sur ce qu'il y avait 
dans le patrimoine national de plus cher et de plus sacré. 

Il se trouvait pourtant des orateurs d'un genre intermédiaire 
à qui ce divorce ne paraissait pas inévitable, ou qui, n'arrivant 
pas à rompre avec les habitudes d'esprit contractées au cours de 
leurs études littéraires et oratoires, cherchaient cependant à don- 
ner à leur éloquence, teintée d'érudition, un intérêt pratique, et 
le caractère d'un enseignement philosophique et moral. 



MAXIME DE TYR, DION DE PRUSE, FAVORINUS 

Parmi ceux qui ont joué ou se sont proposé de jouer ainsi tout 
à la fois le rôle de philosophe et celui de sophiste, il en est que 
nous connaissons par leurs œuvres. 



IOO CHAPITRE V APULEE SOPHISTE ET PHILOSOPHE 

Tel Maxime de Tyr, qui a vécu un peu plus tard qu'Apulée. 
On a rapproché ses dissertations de la diatribe cynique. La pa- 
renté est incontestable. Mais ce serait faire injure aux Cyniques 
de serrer la comparaison de trop près. Leur ironie mordante et 
agressive, leur trivialité même a une sorte de saveur; et quant 
aux Stoïciens à tendances cyniques, tels qu'Epictète et Muso- 
nius Rufus, l'élévation du caractère s'allie chez eux d'une façon 
intéressante au souci des réalités pratiques. Quoi de semblable 
dans le bavardage puéril et incolore de Maxime de Tyr? Jamais 
galimatias plus prétentieux ne servit à masquer une plus lamen- 
table indigence d'esprit. Il y est pris d'ailleurs tout le premier; 
à force d'entasser les images et les comparaisons, il se persuade 
qu'il dit quelque chose^ et se donne à lui-même l'illusion de la 
profondeur. De très bonne foi, il se croit philosophe, et, comme 
tel, il a l'ambition d'instruire et d'être utile. En réalité, il ne pro- 
cède pas autrement que ne ferait un sophiste de talent médiocre. 
Pour ne rien dire de ses gentillesses de style, de sa préciosité, 
de ses recherches de symétrie, il a des plis fâcheux, qui pour- 
raient faire douter de sa sincérité, comme, par exemple, de soute- 
nir des points de vue opposés, et de plaider des causes philoso- 
phiques « in utramque partem. 1 » Les sujets qu'il traite ne sont 
que des prétextes, et l'occasion de se griser d'un vain cliquetis 
de paroles. La portée lui en échappe 2 , et s'il ne les comprend 
pas,, il ne faut pas s'attendre à ce qu'il sache en tirer parti. 

S'il semble régner dans ses entretiens soi-disant philosophi- 
ques une certaine unité de composition, ils le doivent à leurs 
courtes dimensions et à la sécheresse de son imagination. Maxime 
n'a rien de la brillante fantaisie d'Apulée. Mais il n'est pas plus 
capable pour cela de dominer une idée et de la développer logi- 
quement. Il abuse des expédients connus : descriptions, anecdo- 
tes, accumulation d'exemples 3 , que lui fournissent tour à tour les 
poëmes homériques, l'histoire, la biographie, la vie des bêtes, en 



1 Diss. i — 1\. 21. 22. 29. 3o. 

2 Cf. Maur. Croiset, Lift. gr. V, p. 58a, n. 1. 

8 Voy. Diss. 1 (description minutieuse du navire du roi Actes et récit de son nau- 
frage lamentablement ridicule : image du disciple d'Epicure) ; 3, qui n'est guère faite 
que (l'une succession d'exemples ; 7, 10. 



M.wniK m: IVIt, IMOX DK PRUSE 



i8(, 



particulier des oiseaux ', les mœurs des peuples, les curiosités 
géographiques*. C'est toujours le même fonds d'érudition, et qui, 
chez lui, supplée à l'insuffisance de la pensée, En somme, Maxime 
de Tyr, avec beaucoup moins de talenl que plusieurs de ses con- 
temporains, et un style plus laborieux, associe à des tendances 
philosophiques le souci <le la forme et le désir de plaire; c'est 
un sophiste, mais un sophiste cpie ne contente pas l'art pour l'art, 
qui voudrait bien que son éloquence servît à quelque chose, el 
dont les entretiens différent des discours de pur apparat par les 
intentions didactiques et morales. 

Un cas autrement intéressant à tous égards, c'est celui de 
Dion de Pruse 3 , un siècle environ avant Maxime. Dion avait 
commence 1 par être sophiste, et s'était ensuite converti à la philo- 
sophie : exilé sous Donatien, et réduit à mener une vie errante 
et cachée, il avait renoncé alors aux amusements de la sophis- 
tique, et, par une brusque réaction, avait pris les mœurs et le 
langage d'un philosophe cynique. Mais après la mort de Dona- 
tien, Dion rentre dans sa patrie, où il occupe, tant comme 
citoyen que comme orateur, une situation élevée et considérée. 
Ce n'est pas qu'il revienne à la sophistique: la philosophie 
garde son homme. Mais le Cynique s'humanise ; les anciennes 
habitudes reparaissent; Dion n'est pas insensible aux succès 
oratoires, et bon nombre des discours philosophiques de cette 
période ne diffèrent pas sensiblement dans la forme de ceux qui 
précèdent l'exil. Prédicateur populaire au temps de sa vie 
errante, Dion continue à se considérer comme chargé d'une 
sorte d'apostolat, développant des questions de morale générale, 
ou adressant aux villes des conseils politiques. Un peu mono- 
tone peut-être dans son abondance aisée, il est supérieur de 
beaucoup à des hommes comme Maxime de Tyr ou Apulée par 
le sérieux, l'élévation du caractère et la hauteur des vues. Moins 
superficiel et plus réfléchi qu'Apulée, il n'en a ni la riche fan- 
taisie ni l'inconstante frivolité, et est trop sincèrement épris 



1 Diss. 2, 3. 4- 

2 Diss. 3, 3. 8. 

3 V. H. v. Arnim : Leben und Werke des Dio von Prusa. 



IQO CHAPITRE V APULEE SOPHISTE ET PHILOSOPHE 

d'utilité morale pour céder au même point au désir de plaire et 
d'amuser. 

Mais la philosophie n'est pas tout ; Dion met à profit, lui aussi, 
les ressources d'une culture variée. Il sait, il est vrai, traiter un 
sujet avec une certaine suite, et ses discours n'ont pas la bigar- 
rure de ceux d'Apulée ; il cherche moins à éblouir par son éru- 
dition. Mais tout en y mettant plus de mesure et de discrétion, 
il exploite le même fonds d'anecdotes empruntées à la littérature, 
à l'histoire et aux sciences. 

Les Grecs, nous l'avons dit, vivent à cette époque une vie 
idéale dans le passé ; les légendes épiques et les souvenirs glo- 
rieux de leur histoire sont plus actuels et plus vivants que la 
réalité présente; les écrivains prennent modèle sur les anciens; 
l'atticisme prétend fixer la langue dans une immobilité hiératique, 
et, comme il arrive quand la source est tarie des productions 
originales — comme font par exemple les écrivains qui, faute de 
puissance créatrice, se rejettent sur la critique — la littérature 
trouve un aliment dans les œuvres antérieures. 

Ce parasitisme littéraire est un des caractères de Dion. Le su- 
jet même de plusieurs de ses discours est directement emprunté 
à la poésie, comme par exemple le Tqwixôç *, où, par un 
amusement de sophiste, il entreprend de prouver que Troie n'a 
jamais été prise par les Grecs, ou le discours sur les armes de 
Philoctète 2 , où il compare Eschyle, Sophocle et Euripide. 

Ce sont là des discours sophistiques. Mais même quand Dion 
expose des idées philosophiques, il lui arrive continuellement de 
prendre comme point de départ quelque souvenir historique ou 
littéraire, d'imaginer une situation fictive dont c'est le passé qui 
lui fournit le cadre. Dans quatre diatribes (Or. VI, VIII, IX, X), 
il met en scène et fait parler Diogène, lui composant une phy- 
sionomie où entrent pour une bonne part des traits empruntés 
à la tradition. Une conversation entre Philippe et Alexandre sur 
les poètes dont la lecture convient aux princes (Or. II) sert de 
prétexte à un peu de critique littéraire et à un grand nombre de 



1 Or. XI (T. I p. n5 A.) 

2 Or. LU (T. II p. io4 A.) 



DION DE PRUSE i»)i 

citations. (Dr même que chez Apulée, les citations foisonnent 
chez Dion.) Le premier discours sur la royauté (Or, I) débute 
par une anecdote tirée de la vie d'Alexandre. Un mot de Socrate 
sert de texte au troisième discours sur la royauté, et c'est un 
entretien d'Alexandre avec Diogène qui fait la matière du qua- 
trième. 

Tout cola suppose beaucoup de lectures. Dion eut un jour 
l'occasion de révéler l'existence de Phocylide aux habitants de 
Borysthénis, qui ne connaissaient de poète qu'Homère 1 . Il est ici 
au milieu de barbares, et savant à peu de frais ; sa situation n'est 
pas sans analogie avec celle d'Apulée vis-à-vis de ses concitoyens. 
Mais ailleurs même, et quand il s'adresse à des Grecs, il prend 
le ton, je ne dirai pas pédant, mais légèrement didactique, d'un 
homme qui ne craint pas de faire profiter les antres de ses con- 
naissances ; ou s'il ne vulgarise pas pour instruire, il conte pour 
orner sa matière. Il n'aime pas moins qu'Apulée les détails géo- 
graphiques et ethnographiques. C'est ainsi que dans le Aifîvxoç 
iiv&oç 2 , Dion décrit un être fabuleux, moitié femme, moitié 
animal, qui vit en Libye, et qui séduit d'abord, puis dévore ceux 
qui l'approchent. L'apologue a une portée morale : ce monstre, 
c'est l'image de nos appétits. Mais ce qui cesse d'avoir une appli- 
cation pratique, c'est la digression sur la Libye, sur les animaux 
qui l'habitent, sur sa configuration. L'éloge de l'Egypte (mais non 
de ses habitants) amène une description du pays 3 . Parle-t-il 
de la ville de Borysthénis ? ce ne sera pas sans en dépeindre 
l'aspect extérieur, ni en rappeler les origines 4 ; et il nous rend 
à ce propos le service de nous faire connaître l'armement des 
Scythes 5 . Ou encore il énumère une série de peuples chez les- 
quels les sages étaient associés aux rois dans le gouvernement 6 . 
On s'intéressait autour de lui aux coutumes, aux croyances et 



1 Or. XXXVI (T. II p. 3 A.) | 9 ss. 

2 Or. V, 5 ss. (T. I p. 80 A.) 

3 Or. XXXII, 35 ss. (T. I p. 277 A.) 

* Or. XXXVI, 1-6 (T. II, p. 1 s. A.) 

* ibid. 7 (p. 3). 

6 Or. XLIX, 7. 8. (T. II, p. 9 5 A.) 



TQ2 CHAPITRE V APULEE SOPHISTE ET PHILOSOPHE 

aux institutions des peuples, de ceux surtout que rendaient 
vénérables leur réputation de sagesse ou l'antiquité de leurs 
origines. 

Pour prendre un dernier exemple, Y 'OXvfimxôç 1 débute par 
un apologue où bien des traits font songer à Apulée. Les petits 
oiseaux, chacun le sait, suivent la chouette et font cercle autour 
d'elle. Il est surprenant que ce soit le triste oiseau et non le 
paon qui produise cet effet. Là-dessus, une description, comme 
les aime Apulée, du plumage du paon, du paon faisant la roue. 
Mais non, les petits oiseaux ne se soucient pas du paon; ils ne 
s'assemblent pas non plus autour du rossignol, ni autour du 
cygne. Là, nouvelle digression sur le chant du cygne. C'est alors 
seulement qu'on saisit le sens de l'apologue: Dion se compare 
lui-même à la chouette suivie par les petits oiseaux; c'est autour 
de lui qu'on se presse, quand il y en a tant d'autres, et qui font 
si bien la roue : ce sont les sophistes, bien entendu. Mais Dion 
ne lâche pas sa chouette, qui peut encore lui rendre service. 
Pourquoi les petits oiseaux la suivent-ils ? c'est sans doute en 
mémoire de la chouette d'Esope, dont ils refusèrent d'entendre 
les sages avertissements. Mais les chouettes d'aujourd'hui n'ont 
plus ni le don de parole ni le don de prophétie ; elles n'ont plus 
rien à dire aux petits oiseaux. La chouette d'autrefois, c'est So- 
crate ; celle d'aujourd'hui, c'est lui-même, lui qui ne sait rien, 
et qu'il oppose ironiquement aux sophistes qui savent tout 2 . 

On le voit, la science amusante et la digression anecdotique 
ne sont pas absentes des discours de Dion. Il ne se donne pas, 
il est vrai, pour savant, comme Apulée ; il laisse cela aux so- 
phistes 3 : c'est un trait d'ironie socratique. L'érudition l'inté- 
resse moins que la morale. Mais ce que les deux orateurs ont 
de commun, c'est que, s'adressant au grand public, ils préten- 
dent faire servir leur éloquence à l'utilité de ce public, et unir 



» Or. XII (T. I p. i55 A.) 

2 Dion reprend le même apologue, en lui donnant une application analogue, Or. 
LXX1I, i3ss. (T. II p. 188 A.) 

3 11 se qualifie « àvvjp ÎSiwttjç /ut àSoXeayoç. » (XII, 16.) Cf. XII, 5. 9 ; XLII, 
2 (T. II, p. 62 A.) 



IWYOIUM S I<)!'> 

au talent oratoire une culture variée el des études philosophi- 
ques. 

Mais de tous les orateurs grecs de cette époque, celuiqu' Apu- 
lée rappelle le plus, c'esl sans contredit Favorinus d'Arles '. 
( îomme Apulée, Favorinus s'intéresse à tout ; <~; >iiijii«' lui, il esl épris 
de philosophie (mais, à la différence d'Apulée, il est sceptique); 
il a le même genre de vanité, le même besoin de frapper l'atten- 
tion par quelque chose d'extraordinaire : il aimait à relever ce 
que sa destinée avait de paradoxal 2 . Mais surtout, dans la forme 
cl dans le fond, tant par les procédés de développement que 
par la matière, son éloquence présente avec celle d'Apulée les 
ressemblances les plus frappantes 3 . C'est la même indiscipline, 
la même mobilité capricieuse à sauter d'une anecdote à une 
autre, le même souci de ne rien laisser perdre de ce qu'il 
sait. 

Il nous est en effet parvenu un de ses discours 4 . La tradition 
l'attribue à Dion Chrvsostome, mais tout le monde s'accorde 
aujourd'hui à en reconnaître la paternité à Favorinus 5 . La cir- 
constance où il fut prononcé fait, elle aussi, songer à Apulée. 
Mais l'aventure est plus piquante. Apulée vient remercier ses 
concitoyens d'une statue qui n'existe pas encore, pour être plus 
sur de ne pas la voir lui échapper. Favorinus, lui, avait été 
honoré d'une statue par les habitants de Corinthe ; mais comme 
il avait dans la suite, pour des raisons mal établies, encouru le 
déplaisir d'Hadrien, prudemment les Corinthiens l'avaient sup- 



1 Je rappelle que nous avons surtout en vue Apulée orateur et conférencier. S'il 
s'agissait du caractère, il serait plus naturel encore de songer à Aelius Aristide. Cf. 
Lafaye, Divin. d'Alex, p. 83. 

2 « ' 2* TtapâSoça £7uypY]ap.(|î8îi t<ù éautoO {3((o tpîa taûra' Ya\âx^ tûv IXXyjvÎCsiv 
(cf. [Dio Prus.] XXXVII, 26), eùvoùyoç wv [JLOtyeîaç xpiveor&at, ^aaiXeï SiaœspeaO-ai 
xaîÇijv. » (Philostr. V. S. 1,8, p. 206; p. 9 Kayser). 

3 Cf. Kunstprosa,' p. 423. 

. * [Dio Prus.] XXXVII (T. II p. 17 ss. A.) 

5 Cette opinion a été soutenue d'abord, mais d'une façon moins affirmative, par 
Emperius, De Oratione Corinthiaca falso Dioni Chrys. ascripta (Brunsv. i832) 
(Opuscula, éd. Schneidewin, Goett. 1847). V. maintenant : Maass^Zte biogr. graecis 
[Phîlol. Cntersuchungen, III, 1880) p. i33 ss. Arnim (Dionis Pr. quae exstant, t. II, 
p. III). Nordcn, Kunstprosa, p. 422 sq. Colardeau, De Fauorino, p. 22 ss. 

i3 



I()4 CHAPITRE V — APULÉE SOPHISTE ET PHILOSOPHE 

primée pour faire leur cour à l'empereur. C'est de cela que Fa- 
vorinus vient se plaindre. Entre lui et les Corinthiens, dit-il 
pour commencer, c'est une amitié qui remonte à dix ans. Co- 
rinthe l'a adopté plus complètement qu'elle n'avait fait Arion de 
Méthymne, à qui cependant elle n'a pas élevé de statue. Et puis- 
qu'il a nommé Arion, Favorinus ne se privera pas de rappeler 
que c'est lui qui introduisit le dithyrambe à Gorinthe au temps 
de Périandre le sage, et de conter l'aventure bien connue 
d' Arion sauvé par un dauphin. Périandre fait penser à Solon, 
qui, sous ce prince, vint à Corinthe pour se soustraire à la ty- 
rannie de Pisistrate. Car Pisistrate était un Tuçanog, tandis que 
Périandre exerçait une royauté légitime, « or oî fièv cf EXhn t vsç 
xvoavrov èxâlovv, oî de Otol fiaoïltec. » (5). Voilà un nouveau 
développement: la royauté de Périandre et sa sagesse; car Pé- 
riandre est le seul tyran qui ait mérité le nom de sage. Je passe 
les exemples. 

C'est donc vers ce sage tyran que vint Solon le sage. Et ce- 
pendant Solon non plus n'a pas eu sa statue, ni Hérodote, qui 
vint lire aux Corinthiens les parties de son œuvre qui leur étaient 
consacrées. 

Celui qui parle est plus heureux. A peine a-t-il fait deux sé- 
jours à Corinthe: on a tout tenté pour le retenir, et n'y pouvant 
réussir, on a mis son portrait à des places d'honneur. 

Mais en vérité, il se demande s'il n'a pas été le jouet d'un 
songe (9. 10) : de la statue il ne reste plus trace. Comment donc 
cette statue a-t-elle quitté cette ville? cette ville pour laquelle 
(preuve évidente de sa supériorité sur toutes les autres) rivali- 
sèrent Poséidon et Hèlios. C'est l'occasion ou jamais de ra- 
conter les origines mythiques de Corinthe, en y rattachant l'éta- 
blissement des jeux isthmiques. Et l'on ne saurait parler des jeux 
sans mentionner les demi-dieux et les héros qui y prirent 
part. 

Mais qui donc, répète Favorinus, revenant à son propos, a 
pu décider les Corinthiens à exiler cette statue? Pas leurs ancê- 
tres à coup sur, défenseurs inlassables de la justice et de la 
liberté (et il rappelle longuement le glorieux rôle historique de 
Corinthe). 



i kVORINUS Mj.) 

V aurait-il donc un jugement prononcé? Car il arrive qu'on 
Intente des poursuites à des statues. C'est ce que firent entre 

autres les Svracusains dans des circonstances qu'il faut rap- 
porter, « ov âè lon.iov ovx 6xvrj<fGj s7Z€[AflccX6fi€Voç ôi^yt^/ica'ha. » 
(20 sq.). 

Sans doute, ce désordre est calculé : Favorinus s'ingénie à 
rattacher à son sujet, d'une façon <jui paraisse naturelle, tout ce 
qui est propre à flatter l'amour-propre des Corinthiens; mais 
c'est aussi, la suite le montre bien, l'effet de certaines habitudes 
prises. 

Dans la seconde partie de son discours (22 ss.)j Favorinus 
institue un plaidoyer en faveur de sa statue. D'abord, la déci- 
sion par laquelle on lui a accordé cet honneur était justifiée. Et aus- 
sitôt, voici l'inévitable anecdote. De joie d'avoir entendu un 
ambassadeur lucanien s'exprimer en dorien, les Svracusains 
lui élevèrent une statue, et ils en furent approuvés de toutes les 
cités grecques d'Italie. Combien plus à un Gallo-romain hellé- 
nisé, et devenu complètement grec par toute sa culture. Aussi, 
la statue qu'on a eu raison d'élever, est-ce à tort qu'on l'a fait 
disparaître. 

La péroraison enfin présente encore quelques traits caracté- 
ristiques. En terminant, l'orateur déclare qu'il sait bien que les 
statues ne sont pas éternelles. Habent sua fata sigilla. Et de 
même que dans les consolations on évoquait le souvenir de 
grandes infortunes, Favorinus énumère des statues qui eurent 
le plus triste sort, en choisissant de préférence des exemples 
peu connus : on est savant ou on ne Test pas. 

Jusque-là, tout ce développement est un prétexte à anecdotes. 
La fin, par contre (43 ss.), a une couleur philosophique assez 
singulière. Notre corps, continue l'orateur, est pour nous un 
étranger. Cambvse se conduisit comme un fou le jour où il 
frappa de verges le corps d'Amasis (ou plutôt celui que les prê- 
tres lui firent passer pour tel). Il peut frapper : ce corps qu'il 
tient, ce n'est pas Amasis, ce ne serait pas Amasis si ce corps 
était le sien. Amasis, il est ailleurs, il vit, il respire, il est 
conscient. Et c'est aussi ce que signifient ces mots d'une 
épigramme connue : « Tu peux moudre le sac qui ren- 



10,6 CHAPITRE V APULÉE SOPHISTE ET PHILOSOPHE 

ferme Auaxarque ; ce n'est pas Anaxarque que tu mouds 1 . » 
Ce lieu commun philosophique, Favorinus en fait une appli- 
cation assez imprévue à sa statue. Quoi, dit-il, le corps n'est 
qu'un vêtement dont le sort ne nous touche en rien, et nous 
nous affligerions de voir fondre une image de bronze? Et 
s'adressant à la sienne, il lui fait et il se fait à lui-même des 
promesses d'immortalité. Ce mouvement oratoire d'inspiration 
philosophique, mais d'une philosophie vague, fuyante, faite de 
mots plus que d'idées, ne rappelle pas moins Apulée que la 
première partie du discours. 

Il y a donc en Grèce, à peu près à l'époque où vit Apulée, 
des orateurs dont, en dépit de certaines différences, on a le 
droit de le rapprocher. C'est de leur exemple qu'il semble 
s'être inspiré. On serait même tenté de croire qu'il en est un, 
Favorinus, qu'il a pris pour modèle. Et l'on dirait qu'à cet 
égard comme à d'autres, il a voulu être une sorte d'intermé- 
diaire entre la culture grecque et la culture latine. 

Aussi n'est-ce pas sans raison que, pour le caractériser d'un 
mot, on l'a appelé un sophiste latin 2 . 



DEFINITION DU SOPHISTE 



Le terme de sophiste n'est cependant pas celui qu'emploie 
Apulée en parlant de lui. Le titre qu'il se donne invariablement 
est celui de philosophe. 11 n'est donc pas inutile de préciser le 
sens qu'il convient d'attribuer à l'une ou l'autre de ces expres- 
sions quand on les applique à Apulée. 

Un débat s'est élevé, il y a quelques années, entre Kaibel et 
Kolide, sur les origines de la seconde sophistique. Tandis que 



1 « IItissô, uttooé tûv 'Ava^àp^O'j frûXaxov* 'Avâ^ap^ov yàp où xtiaoeiç » Allusion 
à Anthol. Paient. VII, i33. 

2 « Er laessl sjph am kuerzësten cincn lateinischen Ablcgcr der damais bluehendeti 
Sophistik nennen. » Schwabe, (Pauly-Wissowa, RE, II, 262). 



DÉFINITION i>n SOPHISTE l<)7 

Kolule la rattache à l'éloquence asiatique 1 , Kaibel* veu\ la faire 
remonter à l'ancienne sophistique grecque, combattue par Pla- 
ton et développée par [soc rate. Nous n'avons pas à prendre 

parti dans relie discussion, ni à nous occuper des origines his- 
toriques de la seconde sophistique 8 : la seule chose qui nous 
intéresse pour le moment, c'est de savoir à quelle notion cor- 
respondait au second siècle le terme de sophiste. 

Pour llohde, de même que les rhéteurs ramenaient toute la 
culture de l'esprit, comprise sous le nom de Traiâsia, à l'étude 
de l'art oratoire, considéré d'un point de vue purement formel, 
de même les orateurs que Philostrate nous fait connaître sous 
le nom de sophistes sont uniquement des artistes de style. Sans 
doute, un sophiste pouvait s'adonner à l'étude des sciences ou 
de la philosophie, mais ce n'est pas là ce qui fait le sophiste : 
sa fonction, l'objet propre de son activité, c'est la connaissance 
théorique et l'application pratique des préceptes et des pro- 
cédés qui constituent l'art de bien dire 4 . 

Assurément, cette façon de voir pourrait se justifier par plus 
d'un exemple, et le représentant le plus authentique de la 
sophistique chez les Latins serait alors non pas Apulée, mais 
Fronton. Mais d'autre part, voilà, à la même époque, des 
hommes qui sont, eux aussi, des virtuoses de la parole, qui 
recherchent les mêmes succès oratoires, mais dont l'éloquence, 
située sur les confins des genres, tient à la fois de l'érudition, 
de la rhétorique et de la philosophie ; et ceux-là, on comprend 



1 Griech. Rom. p. 288 ss. — Die asianische Rhetorik und die zweite Sophistik 
(Rh. M. XLI, 188G, p. 170 = KL Schr. II, p. 7 5). 

2 Hermès XX, i885, p. 507 sq. Cf. Norden, Kanstprosa, p. 126 s. 

3 II était d'ailleurs difficile, dans les termes où la question était posée, d'arriver à 
une solution satisfaisante. Les choses, depuis lors, ont été remises au point par Wi- 
Ïamowitz-Moellendorff, Asianismus u. Atticismus (Hermès XXXV, 1900, p. 1). 

4 « Der Redekuenstler, der rhetorische Schriftsteller kann sich, fuer seine eii?ne 
Thaetigkeit, der verschiedensten Stoffe bemaechtigen, die ihm sein Wissen zugaeng- 
lich macht ; Lehrer dièses Stofflichen ist er nie geworden. Sophistik und Polyhistorie 
aller Art, Sophistik und Philosophie koennen wohl in Einer Person vereinigt sein, 
« doch dass es zwei Geschaefte sind, dass laesst sich nicht verneinen. »Sophist ist, 
in einer solchen Personalunion getrennter Gebiete, ein Jeder nur soweit als er Rede- 
kuenstler ist. » (KL Schr. II, p. 7G/7). 



IQ& CHAPITRE V — APULÉE SOPHISTE ET PHILOSOPHE 

qu'ils fassent songer aux talents variés et à la culture univer- 
selle des sophistes anciens. 

Qu'il y eût une différence entre Dion, Maxime de Tyr, Favo- 
rinus, et Hérode Atticus, Aelius Aristide, Polémon ou d'autres 
de moindre renom, Philostrate lui-même s'en était rendu compte. 
Aussi bien est-ce à dessein que nous avons choisi de préférence 
les premiers pour les rapprocher d'Apulée. Mais n'a-t-on pas 
le droit, malgré cela, de les considérer comme formant simple- 
ment, parmi les sophistes, un groupe à part? La différence est- 
elle si profonde, que les seconds seuls puissent passer pour des 
représentants de la sophistique grecque au temps de l'empire 
romain ? Qui déterminera ce qui l'emporte soit chez Favorinus, 
soit chez Maxime de Tyr, soit peut-être même chez le Dion de 
la dernière période, du désir de se faire applaudir, ou de la 
préoccupation d'instruire et d'être utile? Sont-ce des rhéteurs 
teintés de science et de philosophie? Sont-ce des érudits ou des 
philosophes qui ont recours, pour répandre leurs connaissances, 
à des procédés et à des habiletés de rhéteurs ? Dion, une fois 
converti à la philosophie, malmène les sophistes : cela prouve- 
t-il qu'il ait perdu tout rapport avec eux ? Les habitudes de la 
sophistique paraissent au contraire se concilier avec ses ten- 
dances philosophiques dans les discours qu'il prononça quand, 
après son retour dans sa patrie, il eut un peu atténué la rigueur 
du cynisme qu'il professait au temps de son exil. Et si Philo- 
strate a soin de ne pas confondre avec les sophistes proprement 
dits des orateurs tels que Dion et F'avorinus, l'expression bien 
connue qu'il leur applique, (fiXoaotfriaavreç sv So'Çj] tov aoyi- 
Gitvaai *, indique bien qu'à ses yeux, entre leur éloquence et 
celle des sophistes, il existe tout au moins certains caractères 
communs. 

Mais après tout, peu importe le mot, pourvu qu'on s'entende 
sur la chose. Donnons donc, si l'on y tient, à cette catégorie 
spéciale d'orateurs, pour les disting-uer de ceux auxquels on veut 
réserver l'appellation de sophistes, le nom de philosophes, 
qu'eux-mêmes ont parfois revendiqué, mais reconnaissons qu'à 



1 V. S. I, 8, p. 4<J2 (p. 11, 17 Kayser), et le début 



EMPLOI l>u TERME DE PHILOSOPHE l<)<) 

son tour ce nom soulève des objections. Tout au moins, l'idée 
((ne le terme de philosophe éveille naturellement dans notre 
esprit correspond-elle mal à ce qu'entendenl par là, quand ils 
se rappliquent à eux-mêmes, un Favorinus ou un Apulée. 

Le rapport que nous venons de signaler entre Apulée et tels 
orateurs grecs de la menu; époque, n'avait pas échappé à 
Ronde, qui invoque précisément, comme un argument en faveur 
de son point de vue, l'exemple du philosophe de Madaure 1 . Il 
est vrai (pie Rohde, d'autre part, ne veut voir dans les Florides 
que des œuvres de sophiste. Mais ce n'est pas là qu'Apulée se 
réclame avec le moins d'insistance de sa qualité de philosophe. 
Ou'entend-il donc par là? 



EMPLOI DU TERME DE PHILOSOPHE 

; 
A. Polymathie. 

Ses propres déclarations sont à cet égard assez nettes. La 
philosophie, c'est bien, au sens courant du mot, non pas peut- 
être une explication — ni surtout, nous le verrons, une expli- 
cation rationnelle — de l'univers, un système, mais un ensemble 
de spéculations sur l'âme, sur Dieu, sur la providence, et un 
certain genre de vie. Mais la philosophie ne consiste pas moins 
dans des études scientifiques; être philosophe, c'est être savant. 

La vraie philosophie embrasse tous les ordres de connais- 
sances. Gardons-nous, dit Apulée, de la confondre avec l'image 
déformée qu'en donnent ces gens grossiers et sans culture qui 
n'ont du philosophe que l'habit (Flor. 7, 26). De même, dans 
Y Apologie, Apulée oppose indifféremment la science et l'igno- 
rance, le philosophe et le vulgaire. Les travaux par lesquels il 
continue les recherches d'Aristote et de ses successeurs, c'est 



1 « Einen kennt man ja, der sich solcher Allseitigkeit vermass, den Apulejus von 
Madaura. Nennt nun dieser « Lehrer ailes Wissens » sich etwa einen Sophisten ? Nein ; 
ihm schien, so sehr er thatsaechlieh Schoenredner blieb, zur Bezeichnunç eines so viel- 
nmfassenden Studien Hingegebenen einziç treffend der Natne des philosophus. » (A7. 
Schr. II p. 77). 



200 CHAPITRE V APULEE SOPHISTE ET PHILOSOPHE 

comme philosophe qu'il s'y livre; c'est. une étude philosophique 
que celle de la médecine 1 . Et certes, en principe, il n'a pas 
tort. Mais la science, pour Apulée, nous savons ce qu'elle est : 
c'est cette abondante moisson de connaissances diverses, re- 
cueillies pêle-mêle un peu partout, et qui sont la matière de ses 
discours. Il donne très nettement à entendre que philosophie, 
pour lui, signifie érudition variée. « Venez-vous au théâtre, 
dit-il, pour voir un mime? vous rirez; un danseur de corde? 
vous aurez le frisson; un comédien? vous applaudirez; un 
philosophe? vous vous instruirez. » (Flor. 5, 18). Or nous 
savons de quel bois il se chauffe, et comment il comprend l'ins- 
truction de ses auditeurs. Et nous savons aussi maintenant que 
si Apulée, dans les Florides, se donne pour philosophe avec 
tant d'insistance, c'est qu'en effet, en prodiguant ainsi les tré- 
sors de sa science anecdotique et fragmentaire, il pense en jouer 
le rôle et en exercer la fonction. Philosophie suppose donc pour 
lui la noXviiaO-ia que possèdent ou que se vantent de posséder 
soit les polygraphes, soit les sophistes du temps. 

B. Talent littéraire. 

Mais la profession de philosophie comprend en outre le talent 
littéraire et oratoire. C'est dans l'étude des lettres que consiste 
pour Apulée la véritable éducation intellectuelle, et l'éducation 
intellectuelle, il ne la sépare pas de l'éducation morale. Depuis 
que le jeune Pudens a abandonné les leçons d'Apulée, il a tout 
oublié ; c'est à peine s'il sait encore le latin ; et il est devenu 
en même temps le dernier des vauriens (98, 5g4)- Cette obser- 
vation fournit à Apulée un jeu de mots comme il les aime : 
« Xumquam matris tuae litteras attigisses, si ullas alias litteras 
altigïsses. » (86, 573). 

Mais il y a plus : la notion de philosophe implique celle d'hom- 
me de lettres. Apulée s'est exercé dans tous les genres. L'Apo- 



1 Le médecin, à partir du i er siècle et surtout du 2° siècle de l'ère chrétienne, doit 
être philosophe, et même philosophe d'abord, médecin ensuite. La vie de Galien le 
montre (voy. llberg, A us Galènes Prit, vis). Gf, Geffcken, Ans der Weltanschauung 
spaetantiker Zeit (Preussische Jahr'buecher, 127, 1907, p. 1 ss.) p. 5. 



EMPLOI DU ii.HMi: DE PHILOSOPHE 201 

logie présente quelques échantillons de ses amusements poéti- 
ques; lui-même se vante d'exceller «non in uno génère studio- 
rum »* : poèmes lyriques, poèmes épiques, satires H griphes, 
histoires variées 2 , dialogues philosophiques. Or, quand Apulée 
fait allusion à ses œuvres littéraires, ce n'est pus la qualité de 
poète ou d'écrivain, c'est toujours celle de philosophe qu'il met 
en avant 3 . 

Mais s'il comprend sous le nom de philosophie la variété des 
genres et des talents littéraires, c'est cependant à ses discours 
qu'il songe tout particulièrement. 

Il établit bien une distinction entre le philosophe et le rhetor, 
mais il le fait dans des termes qui montrent qu'à ses yeux la pa- 
role publique est une des fonctions essentielles du philoso- 
phe. Après avoir rappelé que Démosthène préparait ses discours 
devant un miroir, il ajoute : « Vtrum igitur putas maiorem cu- 
ram decoris in adseueranda oratione suscipiendam rhetori iur- 
ganti an philosopho obiurganti, apud iudices sorte ductos pau- 
lisper disceptanti an apud omnes hommes semper disserenti, de 
finibus agrorum litiganti an de finibus bonorum et malorum 
docenti?» (Apol. i5, 421). Sans vouloir serrer de trop près des 
expressions dont le choix est déterminé moins par le sens que 
par les besoins de l'antithèse,, on peut remarquer que disserere 



1 Flor. 9, 3i. Cf. 9, 37 ; 20, 98. 

2 D'après Buerger (Hermès XXV, p. 345) « historiae » aurait le sens de roman. 
Mais Rohde (Rh. M. XLVIII, p. i3i, n. 1 = Kl. Schr. II, p. 3i) fait remarquer que 
Flor. 20, 98, Apulée n'énumère pas ses œuvres, mais indique seulement les genres qui 
lui sont communs avec des philosophes de la Grèce ancienne. Quand il dit : « canit... 
Xenophon historias », il ne peut être question que d'histoire. Apol. 3o, 460, historiae 
désigne un récit quelconque en prose. C'est en effet vraisemblable. Mais s'ensuit-il que 
les historiae uariae (Flor. 9,37) soient la même chose que les historiae auxquelles il 
est fait allusion ailleurs '? Apulée s'efforce, nous le savons, de donner aux termes grecs 
leurs équivalents latins. Le plus simple est donc de voir dans « historiae uariae » la tra- 
duction de xooâXï] tatopia • C'est d'autant plus vraisemblable que les mélanges, 
dont on sait la vogue à cette époque, étaient un genre tout à fait conforme au tour 
d'esprit d'Apulée. 

3 Flor. 9, 29 : « Contemplatus frequentiam tantam quanta ante me in auditorio 
philosophi numquam usitata est. » V. d'ailleurs le fragment entier ; c'est comme phi- 
losophe qu'il parle, et c'est là qu'il énumère ses œuvres littéraires (37). De même 20, 
98, où, comme on vient de le remarquer, c'est parmi les philosophes grecs qu'il 
prend ses points de comparaison. 



CHAPITRE V APULEE SOPHISTE ET PHILOSOPHE 

es! précisément le terme qu'Apulée applique à ses conférences 
publiques 1 . Apulée ue veut pas dire seulement que les conseils 
du philosophe s'adressent à tout le monde 2 , et non à un public 
asion : il distingue en réalité deux sortes d'orateurs: à une 
éloquence spéciale et de portée restreinte, comme l'est celle du 
barreau car ici. un rhetor, comme on voit, c'est un avocat . il 
[uence du philosophe, qui se déploie sur une scène 
plus vaste et atteint un plus grand public. Le philosophe tel 
qu'il se le représente ici. e'e<t le conférencier qu'il était déjà 
lorsqu'il fut accusé de masie. 

ir il ne s'agit pas d'un enseignement oral qui ne sacrifie rien 
à l'extérieur : le philosophe doit avoir les qualités de forme qu'on 
est en droit d'exiger des rhéteurs de profession -. \'appelle-t-il 
- la philosophie disciplinam regalem tam ad bene dicendum 
quarn ad bene uiuendum repertam ? Flor. 7. 26 Bene dicere 
n'est pas pris dans une acception morale : Apulée s'exprime ainsi 
dans ['endroit où il attaque les prétendus philosophes, ces ru- 
des, sordidi, imperiti ■_. qui déshonorent la philosophie par leur 
langage et leur conduite, mile dicendo et simili ter uiuendo . 
qui font a leurs auditeurs le double outrage de tenir devant eux 
des propos injurieux pour les gens de bien, et d'employer des 
mots _ ssiers les locutions vicieuses, mala et uitiosa 

uerba ft . Revêtez de l'habit du philosophe le dernier des porte- 
faix ou des cabaretiers, il s'en tirera tout aus<i bien. On voit 
qu'Apulée a en vue non seulement la bassesse de l'âme, mais la 
trivialité et l'incorrection du Lan" s 



1 Apol. 55. 517 ip. 63. 3 H. : -'- J >. bfyj (p. 81. 13 H.i Cf. Sen. £/>. 02, 9. 

- S -nèque écrit : « Ouid est ersro, quare taie otium non conueniat bono uiro, per 
qnod futura saecula ordinet, nec apud paucos contionetur, sed apud omnes omnium 
Pentium homines. quique sunt quique enin 1 . Mais l'idée est toute dif- 

férente. Sénèque oppose l'activité de l'homme que les circonstances obligent à - 
tirer da monde et qui trouve dans la philosophie l'emploi le plus utile de >a vi^, aux 
divers genres d'activité pratique au sein de la société civile. C'est la suite du 
loppement sur les deux cités 

5 Cf. Boissier, Afr. romaine, [ sq. 

* - 7. Cf. 9, 29 fp. i55, 6 VI.) : « incondita et uitiosa uerba. >> Il dit aussi à pro- 
pos des m}mes personnages : « barbare alios inseetari audientium eontumelia 
Cf. 9, 29 : «• syllabam barbare pronuntiatam. 



EMPLOI Dl ii:kmi: DE PHILOSOPHE 200 

Quelle sera au contraire la marque du vrai philosophe? I);ms 
un fragment <>ù il s'adresse au public de Carthage en qualité de 
philosophe (Flor* 9), Apulée reconnaît à ceux qui l'écoutenl le 
droit d'avoir à son égard des exigences particulières : 9es paroles 
ne sont pas de relies qu'emporte le vent ; aussi, avec quel scru- 
pule n'est-il pas obligé de veiller sur ses moindres propos! IJ 
que doit-il s'interdire en particulier, le philosophe? c'est de laisser 
échapper aucun solécisme, aucune impropriété, aucune intonation 
barbare 1 . Il ne songe d'ailleurs ni à se plaindre de ces obliga- 
tions, ni à s'y soustraire; mais qu'au moins on ne le confonde 
pas avec ces mendiants qu'on voit rôder sous la livrée de la phi- 
losophie, « palliata mendicabula » (Flor. 9, 3o). C'est donc bien 
sa dignité de philosophe qui lui impose un sévère et rigoureux 
contrôle sur sa langue et sur son style. 

Il faut convenir que c'est étendre beaucoup le sens des mots. 
Les contemporains durent trouver parfois qu'Apulée se livrait à 
des amusements plus dignes d'un sophiste et d'un rhéteur que 
d'un philosophe. La philosophie affectait de dédaigner ces vaines 
frivolités. La rhétorique, de son côté, la pavait en railleries de 
son mépris pour les belles choses. On sait quel chagrin Marc 
Àurèle causa à son bon maître Fronton, quand il abandonna la 
rhétorique pour la philosophie : il semblait que c'en fût fait pour 
lui de toute élégance et de toute civilité -. Bien des gens pensaient 
comme Fronton, et s'obstinaient à considérer les deux professions 
comme contradictoires et incompatibles entre elles 3 . De là pré- 
cisément, pour Apulée, la nécessité sans cesse renaissante de dé- 
fendre ses droits au titre de philosophe. 



1 « Quis enim uestrum mihi annm soloeeismum iijnouerit? quis uel unam sy llabam 
barbare pronuntiatam donauerit ? quis incondita et uitiosa uerba temere quasi deli- 
rantibus oborientia permiserit blaterare ? » (9, 291. 

2 Front. Ad M. Anton, de eloquio, III, p. 100 X. 

3 Que d'autre part le terme de pbilosophe s'employât ('salement dans une accep- 
tion plus larçe, et assez voisine du sens que lui donne Apulée, c'est ce qui semble 
résulter de l'indication d« « fîlosofi locus » sur une mosaïque connue retrouvée dans 
les environs de Cirta. V. là-dessus le spirituel commentaire de Boissier, Afrique ro- 
maine, p. 1G1 s. 



204 CHAPITRE V APULEE SOPHISTE ET PHILOSOPHE 

G. La philosophie dans les Florides. 

Nous n'avons pas, quant à nous, à lui donner tort ou raison : 
la seule chose qui nous importe est de savoir comment il l'en- 
tendait. Mais il en est même parmi les critiques modernes à qui 
ses explications n'ont pas paru suffisantes. Dans les Florides, 
a-t-on dit, Apulée n'a que le mot de philosophie à la bouche ; 
cette philosophie, où est-elle? Et ne la trouvant pas dans les 
fragments qui nous sont parvenus, on a supposé qu'elle était 
toute dans les parties perdues. Pour Rohde, il faudrait voir 
dans les Florides un recueil de morceaux oratoires à la manière 
des sophistes, et destinés à servir de préfaces à des discours d'un 
caractère plus philosophique 1 . 

Il n'est pas impossible en soi qu'il y ait du vrai dans cette 
hypothèse. On pourrait même être tenté d'en trouver une con- 
firmation dans l'œuvre d'Apulée. Le de deo Socratis est certai- 
nement un discours 2 , et un discours qui veut avoir l'air d'une 
improvisation 3 . Voilà donc, à part Y Apologie, le seul discours 
d'Apulée qui nous soit parvenu en entier, le seul, en tout cas, 
dont nous ayons autre chose que de courts extraits; et cette 
conférence, malgré l'effort visible pour présenter des idées faci- 
les sous une forme agréable, malgré les jeux d'esprit, la symé- 



1 « Es ist auffaellig, dass sich Apuleius in seinen Florida wiederholt als philoso- 
phas bezeichnct, waehrend doch gerade dièse Bruchstuecke sogut wie nichts Phiioso- 
phisches enthalten. Ich glaube, dass sich dies daraus erklaert, dass die Florida, und 
jcdenfalls die uns daraus erhaltenen Excerpte, lediglich nach rhetorisch-stylistischen 
Standpunkten ausgewaehlt, nur Bruchstuecke der von Apuleius seinen quasiphiloso- 
phischen 8iaXé£siç vorausgeschickten pracfationes, -jtpoXaXtai geben, in denen ja allcin 
der Kedekuenstler zum Wort kam und nach den Gesetzen der Gattung zum Wort 
kommen sollte (Bh. M. XLI, 188C, p. 172 = Kl. Schr. II, p. 77 n. 1). Ailleurs Rohde 
appelle les Florides mêmes des èui8ei£ei£ (Rh. M. XL, i885, 72/3). 

2 « Ouid igifur, orator, obiecerit aliqui...» (5, 129 ; p. 12, 4 Th.). La ponctuation 
de Hildebrand: « Quid igitur (orator obiecerit aliqui)...» donne un sens peu vraisem- 
blable. 

3 Apulée demande un instant de réflexion pour trouver la traduction d'un vers 
d'Homère (11, i45 ; p. 19, i3 Th). CL Helm, De prooémio Apuleianae quae estdedeo 
S. oratione (Philologus LIX, 1900, p. 698). L'argument qu'on pourrait tirer du de 
deo S. en faveur de l'hypothèse de Rohde serait plus concluant (mais non encore dJcisif) 
si le fragment oratoire que les mss. donnenl comme (Haut le prologue de ce discours 
devait être considéré comme tel. Nous aurions alors un morceau foui sophistique ser- 



EMPLOI DU TERME M, PHILOSOPHE 200 

trie de la phrase et la recherche <lu Irait, a néanmoins, compa- 
rée aux Florides,' un caractère philosophique nettement accusé. 
« C'est ce que nous appellerions aujourd'hui une conférence de 
philosophie populaire. ! » Mais sommes-nous en droit de conclure 
de ce cas particulier aux autres discours d'Apulée? Il est permis 
d'en douter. 

Remarquons d'abord que la philosophie n'est pas aussi com- 
plètement absente des Florides qu'on l'a prétendu. Apulée vise 
à instruire, et sa science a beau n'être qu'une érudition super- 
ficielle et fragmentaire, n'importe : pour Apulée, la science, c'est 
encore de la philosophie. Les applications morales ne manquent 
pas non plus. Et Ton peut enfin, avec un peu de bonne volonté, 
trouver les éléments d'un enseignement philosophique soit dans 
les anecdotes biographiques sur les philosophes illustres, soit 
dans les détails curieux sur les pays des sages. 

Il n'en reste pas moins que, par l'impression générale qui s'en 
dégage, les Florides ont plutôt le caractère d'exercices sophisti- 
ques. Mais l'impression serait-elle différente si nous avions autre 
chose que des extraits? A supposer que les Florides fussent de 
simples nQokaXiai, les conférences auxquelles elles servaient d'in- 
troductions devaient s'adresser aux mêmes auditeurs, à un nom- 



vant d'introduction à une dissertation philosophique. Mais plusieurs éditeurs, depuis 
la Renaissance, considèrent le soi-disant prologue comme n'ayant aucun rapport avec 
le de deo Socratis, et le rattachent aux Florides. En dernier lieu, Helm (art. cit.) a 
essayé de démontrer qu'Apulée avait traité du démon de Socrate d'abord en grec (partie 
perdue), puis en latin. Le fragment auquel le Monacensis attribue le titre depraefatio 
serait bien l'introduction d'un discours dont notre de deo Socratis formerait la se- 
conde partie. Parvenu à la fin de la première partie, laquelle est perdue, Apulée pas- 
serait du grec au latin, et les quelques lignes qui, dans les mss., font suite au prolo- 
gue (« Iam dudum... defectior : » p. 5 Th., iq4 v.d.Vliet) serviraient de transition. Je 
crois toutefois qu'il faut admettre avec P. Thomas [Rem. crit. 3e série, igoo) que le 
premier fragment («Qui me uoluistis... compotiuit » : p. i-4 Th., 190-194 VI.) 
se compose en réalité de quatre morceaux indépendants les uns des autres, sans rap- 
port avec le de deo Socratis, et qui doivent figurer parmi les Florides. Sur le deuxième 
fragment (Iam dudum]. ..defectior) la solution de Helm, déjà proposée par Mercier, 
n'est pas invraisemblable. Mais tout ce qui nous intéressait pour le moment, c'était de 
savoir si le de deo Socratis était précédé, à notre connaissance, d'une itpoXaXià à la 
manière des sophistes. Et là-dessus il semble bien qu'il faille répondre négativement. 
1 P. Thomas, Rem. crit. 3 e série, p. i56. 



:><>(> CHAPITRE V — APULÉE SOPHISTE ET PHILOSOPHE 

breux public par conséquent. Apulée avait donc à tenir compte 
des exigences d'une certaine moyenne, qui demandait à être diver- 
tie plutôt qu'à être instruite, et qui eût trouvé un peu austère 
le plaisir d'entendre parler science et philosophie, si Apulée n'avait 
su tourner la leçon en amusement. Même un discours comme le 
de deo Socratis n'était peut-être pas au niveau de tout le monde. 
Apulée n'avait pas affaire à des Grecs. 

Nous avons remarqué d'ailleurs qu'en parlant de l'éloge d'Es- 
culape qu'il avait prononcé, peu de temps après son arrivée, dans 
la basilique d'Oea, Apulée se servait de l'expression «disserere» ; 
il appelle ce discours une « disputatio ». ' Il est probable que 
ces termes correspondent dans sa pensée au grecâtdXs^tç 2 . Faut-il 
en conclure que cette conférence avait un caractère philosophi- 
que? C'est peu probable. Il semble que le sujet ne se prêtât 
guère qu'à une sorte de panégyrique religieux à la manière 
d'Aelius Aristide. Ce qui n'empêche pas que ce ne soit là une 
disputatio, comme l'orateur lui-même est un philosophe. Et il 
en était sans doute de même pour plus d'un discours d'Apulée. 

Un dernier mot sur Favorinus : la comparaison avec Apulée 
peut aider à les mieux comprendre en les expliquant l'un par 
l'autre. 

A la considérer dans ses caractères extérieurs, l'éloquence de 
Favorinus est d'un sophiste. Il eut avec plusieurs sophistes soit 
des relations d'amitié, soit des rivalités comme il s'en élevait 
fréquemment entre ces courtisans de la gloire 3 . Il enseigna la 
sophistique, et l'on comprend qu'on lui ait parfois attribué la 
qualité de sophiste. Mais d'autres lui donnent le titre de philo- 
sophe, et c'est celui qu'il revendiquait 4 . Dans une certaine mesure, 
il en avait le droit. Non qu'il faille aller jusqu'à mettre au nom- 
bre des sujets philosophiques certaines de ces « materiae infâmes» 
a traitées, comme l'élojgre de Thersite ou celui de la fièvre 



1 A pal. 55, 017 (p. 03, 5 H.) 

2 Ce terme est appliqua par exemple aux diatribes d'Epictète (Gell. .V. .1. XIX, 1, 

3 II tut l'ami d'Hérode Atticus et se brouilla avec Polémon (Philostr. Y. S. I, 8 ; p. 
10 Kayser). 

• Colardeau, De Fauor. c. 11. III. 



EMPLOI Dl" T ERM II DE PHILOSOPHE 

quarte 1 ; il n'y a qu'un rapport très loiulaîn entre de tels d 
loppements et les arguments que la philosophie opposait à ce 
n appelle calaiu - se compte. l'éloge de la négligence 

de Frooton serait une œuvre philosophique. 

iit du goût pour la philosophie, et certaines 
préférences : il paraît avoir penché vers un éclectisme teinté de 
scepticisme, assez voisin de celui de la Nouvelle Académie. D'autre 
part. Favorinus était non seulement un lettré épris de phi. - - 
s«>phie. mais un érudil. un curieux; il a composé entre autres 
une :T«rro«I«rrr* iurtoom. Faut-il admettre que pour lui, comme pour 
Dion Chrysostome, il y ait eu évolution, changement, qu'il ait 

ssé de la sophistique à la philosophie-? Rien ne le prouve. 
- 1 dans un discours tout sophistique, malgré les quelques con- 
sidérations philosophiques de la fin, qu'il se donne comme phi- 

- >he*. De même qu'à Apidée, si on lui conteste ce titre, 
en raison probablement de ses exercices de sophiste- H est donc 
vraisemblable que Favorinus, orateur, érudil et philosophe*, 
comprenait sous le nom commun de philosophie cet ensemble 
d'aptitudes et d'occupations intellectuelles. Ce serait une ressem- 
blance de plus avec Apidée. 

D. Yalrar pour Apulée «ta titre «le phOa^phe. 

Dans une déclamation attribuée à Ouintilien (268, p. 92 I 
trois frères. l'un orateur, l'autre médecin, le troisième phL - - 
phe, se disputent l'héritage que leur père a attribué par testameut 
à celui de ses fils dont la profession serait reconnue la plus utile 
à l'Etat. Pareille question ne se serait pas posée pour Apidée. 
Orateur, philosophe, médecin (et il faut ajouter : naturaliste, 
physicien), il est tout cela à la fois, et c'est à tout cela qu'il appli- 
que le terme de philosophe. 

- : en cherchant à nous faire une idée de la nature de son 



■ «f. it&Mf. p- 4" 

* «#. ihid. p. 36 ; 3j„ m. u. 

Pi s.] XXXVH. afi T. D ; 

- ■ - ! '- . 

- 



208 CHAPITRE V APULEE SOPHISTE ET PHILOSOPHE 

éloquence que nous avons été amenés à nous rendre compte de 
la valeur qu'il attache à ce mot, c'est que son éloquence est la 
mise en œuvre des études et des connaissances que ce mot repré- 
sente pour lui. 

On comprend mieux dès lors la distinction, si essentielle à ses 
yeux, sur laquelle repose toute son apologie : il ne s'agit pas 
seulement d'établir son innocence dans une circonstance déter- 
minée : c'est l'idée qu'il se fait de son rôle dans la vie, c'est sa 
profession et son caractère qu'il entend justifier devant l'opinion 
comme devant le magistrat. 

Nous pouvons donc dire maintenant, en empruntant son propre 
langage, qu'Apulée est philosophe quand il compose des traités 
tels que le de Platone ou le de Mundo, ou des discours tels que 
le de deo Socratis; il est philosophe quand il ouvre le ventre à 
des poissons ou traduit en latin les travaux scientifiques des 
Grecs; il est philosophe quand il donne des conférences publi- 
ques; et dans Y Apologie enfin, attaqué à raison de sa qualité de 
philosophe, c'est comme philosophe et en philosophe qu'il se 
défend. 



TROISIÈME PA11T1I') 



PHILOSOPHIE, RELIGION, MAGIE 



CHAPITRE VI 
LA PHILOSOPHIE D'APULÉE 



i 

PROFESSION DE PLATONISME 



Talent oratoire et littéraire, érudition variée qui s'étend à 
tout, et s'intéresse avec une égale facilité aux objets les plus 
divers — la profession de philosophie, nous l'avons vu, sup- 
pose tout cela. Etre philosophe, c'est être instruit de toutes les 
sciences, y compris la philosophie elle-même. Mais Apulée a 
fait plus que l'étudier ; il a adopté pour son compte une doc- 
trine philosophique ; il se range dans une école, et à la pro- 
fession de philosophie il ajoute celle de platonisme 1 . Il ne 
prétend donc pas avoir un système à lui, il ne veut être qu'un 
disciple. 

Dans quelle mesure ce disciple est-il fidèle à la pensée du 
maître ? On ne saurait ici se contenter de répondre : Apulée se 
donne pour platonicien, c'est donc qu'il admet intégralement la 
philosophie de Platon, et partout où il n'exprime pas une 
opinion personnelle, il faut supposer chez lui une adhésion 
implicite. Lin tel langage serait admissible, à la rigueur, s'il 



Apol. 10, 407 ; 12, 4n ; 64, 536; 65, 537 ; Flor. i5, 60. etc. 



2IO CHAPITRE VI LA PHILOSOPHIE D APULEE 

s'agissait d'un épicurien : l'épicurisme est une des sectes qui 
ont compté le moins d'hérétiques, — ou même d'un stoïcien, 
encore qu'il y ait eu parmi les disciples de Zenon bon nombre 
de dissidents et d'éclectiques. C'étaient là des doctrines relati- 
vement simples, faciles à saisir dans leurs traits essentiels, et 
dont, le plus souvent, on acceptait par surcroît, sans y regarder 
de près, la partie théorique, quand une fois, attiré vers l'une 
ou vers l'autre par ce qu'elle avait d'applicable à la vie, on en 
avait adopté la morale. Mais la pensée de Platon n'est pas de 
celles qu'on puisse aisément réduire en formules : trop com- 
plexe, trop souple et trop fuyante pour ne pas se trouver 
à l'étroit entre les barrières d'un système, elle est en même 
temps d'une trop noble et trop harmonieuse ordonnance pour 
qu'il soit possible, sans la mutiler, d'en donner une image incom- 
plète. Et personne peut-il se flatter de l'avoir parfaitement 
saisie ? Conçoit-on même, à vrai dire, le platonisme sans Platon? 
Privé des grâces de la vie, dépouillé de la parure de poésie qui 
en fait le charme, il n'est plus que l'ombre de lui-même. Aussi 
bien ceux qui se sont réclamés de Platon n'ont-ils guère fait ou 
que l'emprisonner dans un système, ou que se partager ses 
dépouilles, comme on emporte d'un temple mis au pillage, qui 
une statue, qui un bas-relief, qui un vase ou un trépied de 
prix. Faut-il rappeler qu'on a pu voir s'abriter sous son patro- 
nage des tendances aussi opposées, quels qu'en puissent être 
d'ailleurs les rapports historiques, que le scepticisme acadé- 
mique et le mysticisme religieux des disciples attardés qui 
crurent renouveler la tradition authentique du platonisme pri- 
mitif, et se borner à le continuer, à l'élargir et à en tirer les 
dernières conséquences ? Il ne suffît donc pas qu'Apulée se dise 
platonicien : que recouvre cette étiquette? 

Une étude détaillée de là philosophie d'Apulée — à supposer 
qu'il ait une philosophie — considérée dans ses rapports avec 
celle de Platon, nous entraînerait trop loin de l'objet de la pré- 
sente étude; c'est un point cependant qu'on ne peut laisser 
entièrement de côté, quand ce ne serait que pour comprendre 
la position prise par Apulée, et son attitude envers ses 
ennemis. 



VALEUR in;s TRAITÉS PHILOSOPHIQUES 211 

La tâche esl d'ailleurs simplifiée grâce à Apulée lui-même. 
Gomment il a compris el interprété Platon, c'est là une question 
(jui intéresse l'histoire du platonisme, mais qui ne se pose pas 
pour le moment. Ce qu'il nous importe de connaître, ce son! 
les idées dont il a l'ail son bien propre, qu'elles soient d'origine 
platonicienne ou qu'il les tienne pour (elles. 

Nous n'avons donc à faire usage (pie des déclarations où 
Apulée prend à son compte ce qu'il avance, et cela se réduit à 
assez peu de chose. (Test môme des écrits philosophiques qu'il 
y a le moins de renseignements à tirer. 



VALEUR DES TRAITES PHILOSOPHIQUES 

Pour commencer, écartons le traité du Monde. Non parce 
que de bons juges en ont contesté, à tort d'ailleurs, selon nous, 
l'authenticité. Mais quand bien même cette authenticité serait 
prouvée et reconnue, qu'est-ce que le de Mundo ? Une adapta- 
tion latine d'un original longtemps attribué à Aristote (tt^qI 
xôafiov), et qui est bien, dans son fond, avec un certain nom- 
bre d'éléments étrangers, d'inspiration péripatéticienne. Si 
Apulée s'était proposé de transmettre en disciple l'enseignement 
d'un maître, la question se présenterait sous un autre jour : il 
y aurait lieu de se demander alors comment le platonicien qu'il 
prétend être concilie avec tant de souplesse et peut-être d'in- 
conscience, des opinions d'origine différente et souvent contra- 
dictoires entre elles. Ce n'est pas, à la vérité, que le platonisme 
d'Apulée ne soit, en effet, assez éclectique. Mais vouloir en 
tirer la preuve du de Mundo serait se méprendre sur le vrai 
caractère de ce traité, œuvre impersonnelle, travail de traduc- 
tion et de rédaction, dont l'auteur n'entend pas donner les 
idées pour siennes. C'est ce qu'on voit mieux encore en le rap- 
prochant d'un autre opuscule philosophique d'Apulée, de Pla- 
tone et eius dogmate. 

Quand on lit cette sorte de catéchisme platonicien, résumé 



2 12 CHAPITRE VI LA PHILOSOPHIE D APULEE 

scolaire dont la sécheresse n'exclut pas toujours l'obscurité ni 
la confusion, et qui ressemble aux dialogues de Platon « comme 
un bâton qu'on rapporterait pour donner l'idée d'un arbre 
épanoui 1 », On a peine à concevoir qu'il soit du même auteur 
que les Métamorphoses, les Florides ou même le discours sur 
le démon de Socrate. C'est qu'en effet, Apulée y a mis si peu 
de lui-même que c'est à peine s'il a fait œuvre d'écrivain. Quel 
était donc son but en le composant? 

Dans une étude encore récente 2 , Th. Sinko a mis en lumière 
de nombreuses analogies entre le traité d'Apulée et l'ouvrage 
grec intitulé Aôyoç diôccoxahxoq twv HXd%o)roq ôoy/LiâTwr, qu'on 
a longtemps attribué à Alkinoos, et qui est, en réalité, du 
philosophe platonicien Albinus 3 . Cet Albinus, dont Galien 
suivit les leçons à Smyrne en i52 4 , paraît avoir été disciple de 
Gaius 5 , qui enseignait la philosophie platonicienne à Athènes. 
Or il résulte de la comparaison consciencieuse à laquelle s'est 
livré Sinko que les deux traités, celui d'Apulée et celui d'Al- 
binus, remontent à une source commune. Cette source, ce 
seraient les leçons de Gaius, dont il circulait peut-être, comme 
il arrivait souvent, des rédactions, mais dont il est très pos- 
sible aussi qu'Apulée ait été l'auditeur 6 . 

Le de Plalone, de même que le de Mundo, est adressé à un 
nommé Faustinus, qu'Apulée appelle « Faustine fîli 7 »; ce 
devait donc être un jeune homme. Le de Mundo aurait été 
composé à un moment où Apulée et Faustinus se trouvaient à 
Athènes 8 , mais après le de Platone -\ Sinko conclut que Faus- 

1 Tainc, Voyage en Italie, T. II, p. s54 (Image appliquée, bien entendu, à tout autre 
chose) . 

2 De Apulei et Albini doctrinae Platonicae adumbratione. (Cracovie, iqo5). 

3 Cet opuscule figure dans YAppendiœ Platonica (Platonis dialogi éd. G. F. Her- 
mann t. VI) p. i5a (8) ss., sous ce titre : 'AÀxivôou SiSaaxaXtxôç tœv IlXâtcovoç Soy- 
uârcov. Pour l'attribution à Albinus, Sinko renvoie à Freudcnthal, Der Platoniker Al- 
binos u. (1er falsche Alkinoos (Hellenist. Sludien, II. 3, Berlin 1879). 

4 Galen. De propr. libr. XIX, 16 K. {Scripta minora, II, p. 97 Mueller). 
6 Sinko, p. 1 n. 3. 

6 id. p. 4 2 sq. 

7 De Plat. II, 1. De Mundo, init. 

8 Cf. de Mundo 32,3Gi : « Phidian illuin ...uide ipse in clipeo Mineruae, quae arci- 
Ihis Atheniensibus praesidet, oris similitudinem colHgasse* <•(<-.» 

11 Sinko p. I\h ss. 



\ a 1,1.1 it DES TRAITÉS Cil I l.osoni lorr.s 



[3 



liniis étail un jeune Romain (je dirais plus volontiers un Afri- 
cain ') venu à Athènes pour y étudier I;» philosophie, ci qui 
avait élé confié, comme Pontianus, aux soins ci à la direction 
d'Apulée. C'est pour « débrouiller » ce débutant, qui probable- 
ment savait encore mal le grec, qu'Apulée, plus âgé et plus 
avancé dans ses études, aurait rédigé, d'après les leçons de 
Gaius, un résumé de la doctrine platonicienne 2 ; et c'est 
dans une intention semblable qu'il aurait traduit à l'usage du 
même Paustinus le traité pseudo-aristotélicien du Monde. 

L'hypothèse est ingénieuse. Elle soulève cependant quelques 
objections. Il est douteux, par exemple, qu'Apulée, au temps 
de ses études à Athènes, ait pu avoir connaissance même du 
livre II des Nuits Attiques d'Aulu-Gelle : or c'est un passage 
de ce livre qui a servi de source à deux chapitres du traité du 
Monde 3 . Il n'est pas démontré non plus que Gaius ait bien été 
le maître d'Apulée, et que ce soit de son enseignement que le 
de Platone donne la substance. Mais ce qui paraît bien établi, 
c'est que l'on ne saurait trouver dans le de Platone, pas plus 
que dans le de Mundo, l'expression d'une pensée personnelle. 
Il faut y voir plutôt un recueil de âoy/nava, de placita. Apulée 
y prélude au rôle de traducteur 4 , d'interprète de l'esprit grec 
auprès des Latins, et l'intérêt de cet écrit est presque tout 



1 Cf. supra p. 8 n. 2. 

2 V. Sinko p. 44- 47. Cf. p. 3o, sq. un certain [nombre d'arguments, qui ne sont 
pas sans valeur, en faveur dej'authenticité du tcsoÏ épuyivctocç. 

3 Apulée a dû quitter Athènes au plus tard en i53 ou i5'4. Aulu-Gelle, qui y com- 
mença ses Nuits attiques (praef. 4) y était-il déjà venu '? D'après Friedlaender (S. G, 
III e p. 5o5) son séjour serait postérieur même à 160. De Mundo, c. i3 et 14 sont 
tirés de Noct. ait. II, 22. D'apr's Sinko (p. 44), Apulée aurait utilisé soit Aulu-Gelle, 
soit sa source. Mais cette source ne peut être que Favorinus lui-même, avec lequel 
Aulu-Gelle était en relations personnelles, et dont il n'est pas croyable qu'il n'ait connu 
les œuvres qu'indirectement. Or la citation de Caton, corrigeant un renseignement de 
Favorinus, et qui se trouve à la fois chez Aulu-Gelle (II, 22, 28 s.) et chez Apulée 
(i4, 32i), ne permet pas d'admettre que Favorinus ait servi de source à Apulée. Re- 
marquons enfin que de Mundo 32, 30 1 semble bien indiquer que Faustinus est à Athèi 
nés, mais ne prouve rien pour Apulée, sinon qu'il connaît cette ville. 

4 La préoccupation, que nous connaissons, de donner aux termes grecs des équiva- 
lents latins, se manifeste déjà dans le de Platone. A noter le fait qu'Apulie, qui a 
également eu recours au Timèe de Platon, paraît avoir ignoré la traduction de Cicéron. 
Cf. Sinko p. 8 sq. 



2 14 CHAPITRE VI LA PHILOSOPHIE D APULEE 

entier dans l'idée qu'il peut donner de l'enseignement de la 
philosophie platonicienne an second siècle. 

On pourrait objecter, il est vrai, qu'Apulée faisant profession 
de platonisme, la doctrine exposée dans le de Platone est aussi 
relie qu'il a adoptée pour son compte, et que c'est même dans 
ce traité qu'on a chance de trouver de sa philosophie l'expres- 
sion la plus exacte et la plus complète. 

Ce raisonnement ne serait qu'à moitié juste. Parmi les idées 
qu'on emprunte à autrui, il s'opère souvent un départ. Il en est 
auxquelles on donne une valeur pratique, et qu'on fait entrer, 
pour ainsi dire, dans les cadres ordinaires de sa pensée; les 
autres, on leur donne une adhésion théorique, mais elles restent 
extérieures ; on y a recours en cas de besoin, mais elles ne sont 
pas essentielles à l'explication — forcément incomplète et frag- 
mentaire en pareil cas — que l'on se donne à soi-même de 
l'univers. Ce qui nous intéresse, chez Apulée, ce sont, si l'on 
peut dire, les idées de tous les jours, celles qui répondent pour 
lui à des préoccupations habituelles, sont inséparables de sa 
conception du monde, expliquent au besoin sa conduite dans la 
vie. Et pour nous en rendre compte, ce n'est pas quand il récite 
une leçon que nous devons l'écouter, c'est quand il parle en 
homme qui s'en est approprié le contenu. D'ouvrages didactiques 
et impersonnels comme ses traités philosophiques, nous n'au- 
rons à faire usage que pour compléter à l'occasion ce que nous 
savons par ailleurs qu'il a fait vraiment sien. 

Quels sont dès lors les ouvrages dont nous avons le droit de 
nous servir? Les Métamorphoses une fois mises de côté, à part 
le dernier livre, il reste Y Apologie, les Florides, le de deo So- 
cratis. C'est peu de chose, et encore tout n'y a-t-il pas la 
même valeur. Aussi n'avons-nous peut-être pas, dans les œuvres 
d'Apulée, de quoi nous faire une idée complète de ce que, faute 
d'un autre mot, nous appelons sa philosophie. Il est probable 
néanmoins que, malgré l'insuffisance des sources, nous en con- 
naissons l'essentiel. 

C'est qu'en effet, Apulée n'embrasse pas le platonisme tout 
entier; il fait un choix, et retient ce qui est en rapport avec ses 
goûts, ses tendances naturelles et sa notion de la philosophie. 



ECLEC1 Ismi 



Mais si ce choix était dicté par des préférences personnelles 
et instinctives, les études d'Apulée avaient contribué de leur 
euh'' à ta formation <lc son esprit. Aussi peut-on tirer malgré tout 
de ses traités philosophiques quelques indications générales 
qu'on aurait tort «le négliger. 



ECLECTISME 

Un premier trait de ce qu'Apulée donne comme l'expression 

de la doctrine platonicienne, c'est, nous y avons déjà fait allu- 
sion, le mélange d'éléments d'origine étrangère. Départi pris ou 
inconsciemment, la philosophie du temps est éclectique. Les 
quatre grandes écoles qui jouissaient d'une sorte de reconnais- 
sance officielle s'étaient fait sur bien des points des conces- 
sions et des emprunts réciproques, sans parler de ce qui leur 
venait d'ailleurs. Le platonisme s'était renouvelé par son al- 
liance avec le néo-pythagorisme, et le stoïcisme, au contact, 
entre autres, du platonisme néo-pythagoricien^ avait revêtu, chez 
plusieurs de ses adeptes, une certaine religiosité tendant au mys- 
ticisme. D'autre part, la morale stoïcienne avait déteint sur les 
autres doctrines ; elle s'était d'ailleurs vulgarisée, et, sous une 
forme adoucie, était devenue une sorte de règle dévie à l'usage 
des honnêtes gens; on en constate l'influence, au temps de 
l'empire, chez beaucoup d'hommes d'instincts élevés, mais ne 
faisant nullement profession de philosophie. 

On ne s'étonnera donc pas de trouver dans le de Platone la 
trace d'une inspiration étrangère, et surtout d'idées stoïciennes. 
Sans vouloir relever tout ce qui n'y est pas purement platoni- 
cien (je renvoie sur ce point à la brochure de Sinko), notons en 
particulier le portrait du sage (II, 20-23), qui est conforme à 
l'idéal stoïcien. Supérieur aux autres hommes en intelligence et 
en pureté, jouissant d'une pleine indépendance, n'attendant de 
personne un bonheur qu'il sait être entre ses mains, il ne se 
laisse pas plus enfler d'orgueil par la prospérité qu'abattre par 
le malheur, car il est pourvu de ressources dont aucune force 



2l6 CHAPITRE VI LA PHILOSOPHIE d'aPULEE 

n'a le pouvoir de le priver. Il s'abstient non seulement de faire 
le mal, mais même de le rendre. Car il ne peut être atteint par 
aucun outrage, et il porte gravée dans l'âme cette vérité, que rien 
ne saurait nuire au sage de ce que le vulgaire regarde comme 
des maux 1 . Fort de sa conscience, il goûte à travers la vie une 
sécurité et un calme inaltérables, et interprète les accidents dans 
le sens le meilleur, convaincu que le soin de sa destinée est l'af- 
faire des dieux immortels. Il est bon et sensé, car sa vie s'inspire 
d'un idéal de justice ; il est courageux et prêt à tout affronter. 
Le sage seul est riche, puisqu'en possédant la vertu, il possède 
un bien plus précieux que tous les trésors 2 . Il ne manque de rien, 
et est au-dessus de ce que les autres hommes jugent intolérable. 
Sans doute, tout cela n'est pas exclusivement stoïcien, et l'on 
trouve chez Platon des pensées semblables. Socrate, dans le 
Criton (49 D), déclare déjà qu'il ne faut pas rendre le mal pour 
le mal. Le sage, avait dit Platon (Phxiedr. 279 C), est riche; le 
sage n'attend pas son bonheur des autres, mais de lui-même 
(Menex. 247 E sq.). Ces ressemblances de détail, d'une philoso- 
phie à l'autre, sont inévitables 3 . Mais entre Platon et Apulée se 
dresse l'image du sage stoïcien et la notion de YavràQxeia : idées 
qui s'imposaient d'autant plus aux esprits qu'elles étaient tombées 
dans le domaine public. Apulée lui-même ne retrouvait-il pas, 
sous forme de vérités philosophiques, des lieux communs de 
rhétorique qui lui étaient familiers? « Egestatem non absentia 
pecuniae sed praesentia immoderatarum cupidinum gignit. » 
Cette sentence du de Platone (II, 21, 25o) dit exactement ce 
qu'exprime en plus de mots, dans V Apologie, le long dévelop- 
pement sur la pauvreté, tout imprégné, nous l'avons vu, des sou- 
venirs de l'école de déclamation. 



1 «Non enim eam contumeliam putat, quam improbus faciat, sed eam [nonj putat, 
quam <non> patientia firmiter toleret, qua<ndo> quidem naturac leg-e in animo eius 
sculptum sil, quod nihil horum possit nocere sapicnti, quae opinantur ceteri malaesse.» 
(II, 20, 248. Texte de Kroll : v. Sinko, p. 30). 

2 «Dinitem hune solum quidem recte putat, quippe cum thensauris omnibus pretio- 
siorem soins uideatur possidere uirtutem. » (II, 21, 25o). 

3 Cicéron (Acad. pr. II, l\l\, i36) marque la différence, en signalant l'exagération 
des paradoxes stoïciens. 



i CLEGTISME 2 I 7 

Si l'enseignement qu'il reçoit à Athènes l'ait d'Apulée un pla- 
tonicien quelque peu éclectique, le tour naturel et la formation 
de son esprit l'ont préparé d'avance à le rester. Jusque-là, sa 
culture a été avant tout oratoire et formelle : nous axons vu qu'il 
devait garder de cette éducation une empreinte Ineffaçable. On 
ne s'habitue pas impunément à ne songer, quand on développe, 
qu'à l'effet immédiat, à ne s'inspirer que d'analogies acciden- 
telles, puremenl verbales- parfois, en perdant de vue la vraie 
nature des choses; on est entraîné presque fatalement à être 
victime des apparences, et à mêler aux idées qu'on expose des 
considérations d'un autre ordre. 

Pour ne pas transporter dans l'étude de la philosophie les 
habitudes contractées à l'école de rhétorique, il eût fallu un tout 
autre tempérament. Or la pratique de la déclamation n'avait fait 
que développer chez Apulée des dispositions naturelles. Intelli- 
gence vive, mais superficielle, curieuse, mais fragmentaire, plus 
apte à saisir les ressemblances extérieures qu'à discerner les 
rapports profonds, et trop prompte à se payer de mots pour 
s'embarrasser beaucoup des difficultés et des contradictions, 
comment Apulée aurait-il porté dans l'analyse de la pensée d'au- 
trui plus de rigueur logique que dans l'exercice de la sienne 
propre, plus de suite dans l'étude de la philosophie que dans 
celle des autres sciences ? Il n'était pas homme à s'efforcer de 
pénétrer l'esprit d'une doctrine par une étude patiente et appro- 
fondie, à suivre un philosophe dans la construction de son sys- 
tème, de façon à pouvoir ensuite assigner à chaque pièce de 
l'édifice sa place et sa valeur: c'est par le dehors qu'il prend 
contact avec la philosophie de Platon, comme avec toute chose ; 
il néglige l'enchaînement des parties entre elles ; et s'il se glisse 
dans les interstices des éléments de provenance étrangère, il en 
est d'autant moins averti qu'il a, sur le platonisme, des notions 
trop rapidement acquises pour ne pas commettre de contre-sens. 
Il ressemble aux gens qui, dans la conversation, trop mobiles 
et trop impatients pour écouter jusqu'au bout, interrompent 
leur interlocuteur, et achèvent eux-mêmes sa pensée, en la déna- 
turant le plus souvent d'après une idée préconçue. Rien n'est 
dangereux comme de comprendre à demi-mot. 



2l8 CHAPITRE VI LA PHILOSOPHIE d'apULEE 

Apulée procède déjà de la sorte dans le de Platone. On pour- 
rait y relever, en assez grand nombre, des obscurités, des con- 
fusions, des redites et des erreurs, indice d'incohérence dans 
les idées et de précipitation dans le travail. 

Si donc dans la suite nous rencontrons chez Apulée des 
incertitudes et des contradictions, il ne faudra pas s'en étonner, 
ni vouloir à toute force le mettre d'accord avec lui-même. Nous 
l'avons appelé un platonicien éclectique. Il serait peut-être plus 
juste de le considérer comme un homme de lettres épris de phi- 
losophie, et qui se déclare disciple de Platon, sans en avoir ni 
une connaissance approfondie ni une intelligence nette. 



PREOCCUPATIONS RELIGIEUSES 

Notons encore dans le de Platone une tendance religieuse, 
dont il ne faudrait ni exagérer ni méconnaître l'importance, soit 
dans l'explication de l'univers, qui fait le sujet du premier livre, 
soit dans la morale, exposée au second. Le rôle attribué à Dieu 
est d'autant plus important que, des trois principes (initia re- 
rum) énumérés au début (I, 5), Dieu, la matière, les idées, 
les deux derniers sont en fait assez oubliés dans la suite, tandis 
qu'on nous ramène sans cesse à Dieu, à son action créatrice et 
organisatrice, à la providence divine, manifestée dans la perfec- 
tion de l'univers, et en particulier dans la structure du corps 
humain (I, 8; i2-i4). Parmi les biens, le premier, c'est Dieu 
(II, i). La vertu aura un caractère religieux : au-dessus des 
autres vertus, Platon met la justice, et la justice, en un certain 
sens, se confond avec la sainteté, ocriôir^ç (II, 7). La fin de 
la sagesse, c'est la conformité avec Dieu '. Le pire de tous 
les hommes, être dépravé, étranger à toute humanité, insocia- 
ble, ennemi des autres et de lui-même, cet homme est en même 
temps un contempteur des dieux (II, 16). 

1 De Plat. II, 23, s5r> sq. « Sapientem... pediseipiumet imitatorcm dci dicimus et scqui 
arbitramur deum, id est enim ëxou #ecd. » Cf. Albinus c. 28 (p. 181 Hermann). La 
même maxime est d'ailleurs attribuée à Pylhagore. Cf. la note de Thomas, p. 127. 



PREOCCUPATIONS RELIGIEUSES 3 i<) 

Bien qu'on puisse invoquer, pour justifier ce point de vue, 
l'autorité de Platon lui-même, il n'est nullement prouvé qu'il 
faille attribuer à la philosophie de Platon, prise dans son en- 
semble, un caractère religieux. Il semble résulter au contraire 
des recherches de ces dernières années sm- la chronologie des 
dialogues de Platon, que les questions religieuses sont loin 
d'avoir toujours eu pour lui un intérêt primordial, et que Dieu 
n'a vraiment pris place dans sou explication de l'univers que 
dans la dernière période de sou évolution philosophique ! . On 
peut d'ailleurs noter à ce propos que les ouvrages de Platon 
dont il est fait le plus largement usage dans l'abrégé d'Apulée, 
le Timée et les Lois, sont précisément de ceux qui appartiennent 
à la fin de sa carrière. La théorie des idées, par contre, est à 
peine esquissée dans le de Platane ; elle est placée, en quelque 
sorte, sur le même plan que des questions secondaires, et sans 
que rien y puisse faire soupçonner un des éléments essentiels 
de la philosophie platonicienne. 

Sans doute, malgré cette prépondérance de l'élément reli- 
gieux, il y a loin de la sécheresse dogmatique du de Platane 
à la dévotion parfois mystique qui se traduit dans d'autres 
ouvrages d'Apulée. Ni le ton n'en est le même, ni l'esprit. Le 
véritable Apulée n'est pas là. Pour bien comprendre et sa con- 
ception du monde, et sa notion de la philosophie, il faut les 
rapprocher de ces aspirations encore vagues, dont on discerne 
l'influence dans des faits tels que le développement du néo- 
pythagorisme, la diffusion des cultes étrangers, la faveur accor- 
dée aux mystères, et qui flottèrent comme éparses dans l'air, 
jusqu'au jour où Plotin et ses disciples les coordonnèrent en un 
système. 

Il reste néanmoins qu'au temps de l'empire romain, le plato- 
nisme fait une place toujours plus large aux spéculations théo- 
logiques, et qu'on l'interprète de plus en plus comme une phi- 
losophie religieuse. C'est sous cet aspect qu'il s'est présenté à 
Apulée ; c'est par là qu'il a du l'attirer. 

Apulée, en effet, est naturellement religieux. La divinité, 



1 Vov. Bovet, Le Dieu de Platon. 



220 CHAPITRE VI LA PHILOSOPHIE D APULEE 

son action dans le monde, et plus encore ses rapports avec 
l'homme: c'est presque exclusivement à cet ordre de questions 
que, dans le domaine philosophique, il limite son attention. La 
philosophie en général, et celle de Platon en particulier, l'inté- 
ressent dans la mesure où elles lui fournissent de ces problèmes 
une solution satisfaisante. Connaître le vrai culte à rendre aux 
dieux, en se tenant également éloigné des excès où tombe le 
vulgaire, des sottes terreurs de la superstition et des blas- 
phèmes de l'impiété 1 : c'est là, pour lui, la philosophie. Et ne 
se met-il pas lui-même au nombre des philosophes qui s'effor- 
cent de pénétrer l'ordre de la providence, et rendent aux dieux 
un culte assidu 2 ? 

Qu'est-ce donc que la divinité, et dans quelles relations 
l'homme se trouve-t-il avec elle? 



1 De Deo S. 3, init. 

2 « Qui prouidentiam mundi curiosius uestigant el impensius deos célébrant. » (Apol. 
27 , 4. r >3). 



CHAPITRE VII 
LES DÉMONS 

i 

HIÉRARCHIE DUS ÊTRES 

Il y a d'après Platon, dit Apulée, trois classes d'êtres animés. 
A chacune d'elles, selon sa nature, une région de l'univers est 
assignée comme séjour l . 

Dans le ciel habitent les dieux immortels. Les uns sont visi- 
bles, comme le soleil, la lune, les planètes et les astres en géné- 
ral, que tous les hommes, tant Grecs que Barbares, s'accordent 
à considérer comme des dieux ; les autres ne peuvent être con- 
çus que par la pensée, et ne sont pas perçus par les sens : tels 
les douze grands dieux énumérés dans ces deux vers d'En- 
nius : 

Iuno, Vesta, Minerua, Gères, Diana, Venus, Mars, 
Mercurius, louis, Neptunus, Vulcanus, Apollo, 

et les autres dieux dont les noms^ nous sont familiers, et dont 
nous mesurons la puissance au ^rôle qu'ils jouent dans le 
monde 2 . Ces dieux sont incorporels, éternels, sans aucun con- 
tact avec ce qui est corporel ; ils sont par eux-mêmes, sans 
aucun bien extérieur, en possession de la béatitude parfaite ; ils 
se suffisent à eux-mêmes, et échappent à toutes les émotions 
humaines ; ils sont impassibles et ils sont immuables, car qui 



1 de deo S. i. La doctrine des démons est renfermée presque tout entière dans le 
de deo Socratis. C'est à ce traité, ou plutôt à ce discours, que se rapportent, dans les 
pages qui suivent, les citations et les références qui ne sont accompagnées d'aucune 
indication de titre. — S. Augustin a longuement critiqué la doctrine des démons, telle 
qu'elle est exposée chez Apulée. V. surtout G. D. VIII, 14-22. IX, 3. X, 9-1 1. Cette 
discussion, d'ailleurs, n'offre guère d'intérêt qu'en ce qui concerne Augustin lui-même. 
Sur Apulée, il n'y a pas sçrand éclaircissement à en tirer. 

2 de deo S. 2 ; 4, 128. Cf. Flor. 10, ^o. de Plat. I, 10, 201 ; 11, 204. 



222 CHAPITRE VII — LES DEMONS 

dit changement, dit imperfection, et les dieux sont parfaits. (3, 
123 ; 12, 146-7.) 

Au-dessus des dieux se trouve leur père, maître souverain de 
l'univers, qui non seulement est impassible et bienheureux, 
mais qui reste en dehors de toute activité, bien que d'autre 
part Apulée l'appelle le maître et l'auteur de tout ce qui est. 
Celui-là est incommensurable, le plus souvent inconcevable pour 
l'esprit, toujours ineffable ; les sages seuls ont le privilège de 
l'entrevoir par intervalles 1 . 

Au bas de l'échelle des êtres, dont les dieux occupent le som- 
met, se trouve l'homme. Il a pour séjour la terre, dont il est 
l'habitant le plus élevé en dignité, bien que trop souvent, par 
sa conduite, il semble vouloir se ravaler au-dessous des bêtes. 
Les hommes sont doués de raison et de langage ; leur âme 
est immortelle, leur corps est mortel ; ou plutôt, mortels en tant 
qu'individus, ils sont permanents en tant qu'espèce ; ils sont 
sujets à toutes les faiblesses, en particulier aux troubles de la 
passion. (4, 126-7). 

Donc, voilà deux catégories d'êtres animés, « bina animalia » : 
d'une part les dieux, d'autre part les hommes. Mais entre les 
uns et les autres, il y a un abîme infranchissable. (4, 127-8). 
Les dieux sont séparés des hommes par leur éloignement, « loci 
sublimitate », par leur immortalité, par leur perfection. Entre 
les dieux et les hommes, il n'y a pas de communication possible. 
« Nullus deus miscetur hominibus 2 . » 

Mais alors, dira-t-on, si la nature se compose de deux mondes 
éternellement distincts, 'et condamnés à ne jamais se rejoindre, 
si l'homme est relégué comme en un Tartare, et si les dieux 
n'interviennent pas dans les affaires humaines, à qui adresser 
ses prières, à qui présenter ses offrandes, qui invoquer en ga- 
rantie des serments? (5). Eh bien ! non, répond Platon, il est faux 
qu'il n'y ait pour les hommes aucun moyen de communiquer 



1 De Plat. I, 5, 190 ss. ; 10, 201. — de cleo S. 3, 124. 

2 Cette idée, l'un des principes fondamentaux de toute la théorie des démons, ins- 
pire à saint Augustin, qui la juge absurde et immorale, un mouvement oratoire qui 
n'est pas sans grandeur ((<\ 1). VIII, 20). 



IIII.lt VKi.MM. DES II l«l S 






avec les dieux, il es( faux que m»^ vœux ne parviennen( p;<^ jus- 
qu'à eux. Car il existe entre les uns et les autres des puissance » 
intermédiaires, qui portent jusqu'au ciel les prières et les mé- 
rites <1«>n hommes, el < j u i transmettent < 4 t dispensent aux hom- 
mes les faveurs diviues. Ce <<>nt les démons '. 

Un édifice à trois étages, dont le> dieux, avec le I n'eu suprême, 
leur père, occupent le sommet, les hommes, l'échelon inférieur, 
les démons, le milieu : telle est la représentation, un peu bien 
sommaire <'t simpliste, de l'univers, qu'Apulée emprunte ou 
croit emprunter à Platon. Pour y arriver, il a fallu parfois rap- 
procher arbitrairement des traits épars dans des dialogues 
appartenant à des périodes différentes : mais, de cela, on songera 
si peu à s'étonner, qu'à peine est-il besoin de le relever. Quoi 
qu'il en soit, eette doctrine se donne pour platonicienne, et 
Apulée a le droit, jusqu'à un certain point, de se couvrir de 
l'autorité de Platon -. 

Le Dieu du Timée et des dialogues qui en sont relativement 
contemporains est bien, comme le veut Apulée, l'auteur de l'uni- 
vers : Platon l'appelle le démiurge, le créateur ou encore l'or- 
donnateur du monde s . Il est difficile de le concevoir, et pour 
ceux même qui l'ont conçu, il reste ineffable: « Tôv nti ovv 
riotrjTTp xaï rrcn-ij: tovôi rov rravroç tvgeïv rt toyoi xa) evonvn: 
sic Travraç dêvrœior Xêyëiv*. » Déclaration bien connue, qu'Apu- 
lée traduit ou paraphrase à deux reprises"'. Est-il bien sur tou- 
tefois qu'il soit tout à fait fidèle, sur ee point, à l'esprit de Pla- 
ton? Ce que Platon veut dire, selon toute probabilité, e'est tout 



1 Sunt quaedam diuinae mediae potestates iator summum aethera et intimas 
torras in isto inlersitae aeris spatio, per qnas et desideria aostra et mérita ail deos 
commeant: hos Graeci Domine daemonas nuncupant, inter terricolas caelicolasque uec- 
tores hine precum, inde donorum, qui ultra cito portant hinc petitiones, îude sup- 
petias, ceu quidam utrisque interprètes et salutiçerï. » [de deo S. i'>, i3a 3). «...quatn- 
qnam Platoni credam inter deos atque homines oatura et looa médias qoasdam 
diuorum potestates intersitas. > (Apôl. ^,\ 4o8). Cf. de Plat. I, u, ao5 ; 12, 206. Flor. 
10. i 

- Sur ce qui suit, v. la thèse déjà citée de Bovin sur le Dieu de Platon. 

S ph. a65 BC. 266 B. Polit. 26g C D. 270 A. Tint. 28 BC, 3o A. 

« Tim. a8 

5 De Plat. I, 5. - De deo S. 3. 1-4. 



2 24 CHAPITRE VII LES DEMONS 

simplement que les spéculations sur Dieu sont environnées de 
difficultés et restent toujours incomplètes, que l'objet en est 
lointain et malaisément accessible, que les résultats enfin de 
ces recherches ne peuvent être communiqués à tous les hom- 
mes, tant, sans doute, parce qu'ils sont au-dessus de leur portée, 
qu'en raison de l'insuffisance du langage humain. Or Apulée, 
revenant sur cette idée dans le de deo Socratis, y ajoute des 
développements quelque peu suspects. Du Dieu suprême, dit-il, 
il renoncera à parler : comment se flatter d'y parvenir, quand 
Platon, dont l'éloquence est divine, déclare que le langage 
humain est trop pauvre pour en donner une notion, même 
approchée, « hune solum maiestatis incredibili quadam nimie- 
tate et ineffabili non posse penuria sermonis humani quauis ora- 
tione uel modice comprehendi », et que c'est à peine si les sages, 
quand leur âme s'arrache aux entraves du corps, arrivent à l'en- 
trevoir, comme à la lueur fugitive d'un éclair, « uix sapientibus 
uiris, cum se uigore animi, quantum licuit, a corporeremouerunt, 
intellectum huius dei, id quoque interdum, uelut in artissimis 
tenebris, rapidissimo coruscamine, lumen candidum intermi- 
care? » Cette connaissance intermittente, et qui s'obtient au 
prix d'un effort de l'âme pour s'affranchir des liens de la ma- 
tière, cette intuition qui ressemble à une subite illumination, 
voilà des conceptions qui appartiennent moins à Platon qu'à 
Apulée et à son temps. 

Quant aux dieux, Platon se les représente comme immortels 1 , 
heureux 2 , impassibles 3 , sages et toujours d'accord avec 
eux-mêmes f . Vers la fin de sa carrière, il établit une hiérar- 
chie plus nette entre le Dieu souverain et les dieux qui lui sont 
subordonnés, les astres d'abord, qui sont par excellence les 
a Iheol ovqccvioi » 5 , puis les douze dieux prescrits par la loi 6 , 



1 Phaed. 10G D. Cf. Conu. 202 D E, l'opposition des termes $vï]t6ç et B-eôç 

2 Gonu. 202 G. Phaedr. 2^7 A. 
sphileb. 33 B. 

4 Crut. 438 G. 

r> Legg. Vil, 821 H. VIII, 828 G. XI, 927 A. Cf. Crat. 397 G. 

F > L<-<j<j. V, 7 /|5 D. VIII, 828 B. 



auxquels correspondent apparemment chez Apulée, toujours 
préoccupé de trouver aux choses grecques des analogues dans 

les mœurs romaines et la langue latine, 1rs douze dieux rnu- 
mérés par Ennius. Ils ont pour père le Dieu suprême : jusque 
là, Apulée reste d'accord avec Platon. Mais, par une contradic- 
tion à laquelle il ne semble pas avoir pris garde, Apulée déclare 
en même temps que les dieux sont éternels, sans commence- 
ment et sans fin, « naturas incorporales, animales, neque fine 
ullo neque exordio, sed prorsus ac rétro aeuiternas. » Pla- 
ton leur applique seulement les épithètes d'ày-âvaraç, riâià<p&oQog, 
dvMle&Qoç (Phaed. 106 D), et plus tard, au Dieu éternel et 
créateur, il oppose les autres dieux, dont celui-ci est le père, 
et qui logiquement, en raison même de cette filiation, ont un 
commencement (Tim. 4i A). 

Tout cela n'a d'ailleurs qu'une importance secondaire auprès 
de la démonologie d'Apulée. Dieu et les dieux interviennent sur- 
tout pour définir par rapprochement la nature, la situation et 
le rôle des démons ; on pourrait dire qu'ils n'existent qu'en 
fonction 1 des démons. 

Moins préoccupé de spéculations théoriques sur la nature de 
la divinité que de la question plus pratique des rapports entre 
l'homme et les dieux, il est naturel qu'Apulée s'attache surtout 
à la connaissance des êtres divins avec lesquels l'homme se 
trouve en contact direct. Nous verrons qu'on peut ramener à la 
théorie des démons presque toute sa philosophie ; et c'est ainsi 
(encore une façon d'être éclectique, ou plutôt de déformer la 
pensée de Platon), c'est ainsi qu'Apulée s'est trouvé assigner 
une place essentielle, dans son explication des choses et dans sa 
conception du monde, à une idée qui, chez Platon, n'a jamais 
pris la forme d'une doctrine arrêtée, bien plus : qui n'a chez lui 
que la valeur d'un mythe. 



1 En entendant cette expression dans le sens où Brunetière dit des personnages de 
la Phèdre de Racine qu'ils n'existent tous qu'en fonction de Phèdre. (Epoques du 
théâtre français, 7 e conférence.) 



2 26 CHAPITRE VII 



LES DEMONS 



LES DEMONS DANS LES DIALOGUES DE PLATON 

Ce mythe est bien connu : c'est celui de Diotime, dans le Ban- 
quet (20 1 D ss.). Après que chacun des convives a développé à 
sa manière, et sous une forme appropriée à son caractère, son 
sentiment sur l'amour ; que Phèdre, en particulier, et Ag-athon 
l'ont loué comme un dieu, Socrate, prenant la parole à son tour,' 
rapporte ce que lui a révélé sur ce sujet l'étrangère de Mantinée, 
« savante dans les choses de l'amour et dans beaucoup 
d'autres encore. » L'Amour, d'après Diotime, n'est ni tout à 
fait beau et bon, ni tout à fait laid et mauvais : il tient le milieu 
entre ces deux contraires. Il est de même quelque chose d'inter- 
médiaire entre la sagesse et l'ignorance, justccÇv (fQovrjasMç xai 
dua&iaç. L'Amour n'est donc pas un dieu, et, d'autre part, il 
n'est pas mortel ; il est entre les deux. « Ne vois-tu donc pas 
(dit Diotime) que toi aussi, tu penses que l'Amour n'est pas un 
dieu ? — Mais alors, repris-je (c'est Socrate qui parle), que peut 
donc être l'Amour ? Est-il mortel ? — Nullement. — Qu'est-il 
donc ? — Ce que je disais tout à l'heure : quelque chose d'inter- 
médiaire entre le mortel et l'immortel. — Mais encore, Diotime? 
— Un grand démon, Socrate ; tout ce qui est démon, en effet, 
tient le milieu entre le divin et le mortel, xai yàg nâv xà ôaiixôviov 
[AeraÇv èaxi &€ov ts xai &vr]Tov. — Et ces démons, demandai- 
je, quelle en est la fonction propre ? — De servir d'interprètes 
et de courtiers des hommes auprès des dieux, des dieux auprès 
des hommes, apportant aux uns les prières et les sacrifices, aux 
autres les ordres et les récompenses ; et, remplissant l'intervalle, 
ils sont le lien qui rattache le tout à lui-même. Par eux s'exerce 
toute la divination et la science des prêtres concernant les sacri- 
fices, les initiations, les incantations, et tous les prodiges de la 
magie. Dieu n'entre point en communication avec l'homme, 
&tôç dv&Q(OTt(p ov iiiyvvxai : c'est par eux seuls qu'il y a com- 
merce et entretien des dieux avec les hommes et réciproque- 
ment, que ceux-ci dorment ou qu'ils soient éveillés. Celui qui 
est versé dans ces choses est un « démoniaque » ; celui qui est 



LES DÉMONS dans LES DIALOGUES DE PLATON '>.'l~] 

habile à autre chose, soii arts, soit métiers, esl un manœuvre. L 
Des démons, il y en a beaucoup el de toute sorte ; et l'un d'eux, I 
c'est l'Amour. » 

Tel est le texte fondamental. On devait en tirer- des consé- 
quences imprévues, et en faire sortir l'une des doctrines qui 
eurent le plus lointain retentissement dans l'enseignement philo- 
sophique et dans les spéculations religieuses. 

Mais Platon parle encore de démons en plusieurs autres occa- 
sions, et il suffit de rapprocher ces passages entre eux pour se 
convaincre que ce terme — pris par les Grecs, comme on sait, i 
dans les sens les plus divers 1 — ne correspond pas pour lui à 
une notion définie, et qu'il ne s'est jamais préoccupé, sur ce I 
point, de se mettre d'accord avec lui-même. 

Il arrive que Platon entende par ôaipcov non un être divin en 
particulier, mais la divinité ou la fortune, au sens le plus géné- 
ral et le plus indéterminé, comme en latin deus ou numen. Quand, 
par exemple, il suppose le cas d'une tentative de meurtre, dont 
l'intervention d'un démon détourne heureusement l'effet, ce 
âai/iiMv cctiôtqotioç ne se distingue guère de la xv%q : ces deux 
noms sont d'ailleurs rapprochés comme des termes équivalents 2 . 
Le dieu souverain, d'autre part, est également appelé âaifÀMv 
dans un passage où S-soi, au contraire, s'applique aux divi- 
nités qui lui sont subordonnées 3 . 

Quant au pluriel ôaî^tovsg, s'il fait songer naturellement à des 
êtres distincts, il s'en faut que ces puissances divines soient tou- 
jours pourvues d'une personnalité nette, ou que la nature et le 
rôle en soient partout définis de la même manière. 

Il est souvent question de démons dans les dialogues de la 
dernière période, en particulier dans les Lois. La surveillance 
des espèces animales est dévolue à des « démons divins, iïtïoi 
ôaifxovsç », divinités d'ordre secondaire, dont l'action s'exerce 



1 Voy. Hild, Etude sur les démons dans la littérature et la religion des Grecs. 

2 Legg. IX, 876 E — 877 A. 

3 < IlâvTSç... ot xaxà xoùç xôitooç auvâp^ovceç tù) ^(axa) Sai|AOVt Oeot. » {Polit. 
272 E). 



2 28 CHAPITRE VII LES DEMONS 

dans des limites relativement restreintes 1 , tandis qu'au Dieu 
suprême appartient la direction de l'univers dans son ensemble. 
Mais que sont ces puissances divines, et comment doit-on se les 
figurer ? Envisageant ailleurs non plus les espèces animales, mais 
les sociétés humaines 2 , Platon dit que Kronos mit à la tète des 
états, pour y faire régner la paix, l'ordre et la justice, non des 
hommes, mais des êtres d'une espèce plus divine et meilleure, 
des démons 3 , de même que ce ne sont pas des bœufs qui gar- 
dent les troupeaux de bœufs, ni des chèvres les troupeaux de 
chèvres, mais des hommes, c'est-à-dire des êtres d'une essence 
plus élevée. Et maintenant, ajoute-t-il, les états sur lesquels règne 
non la divinité, mais un mortel, ne sauraient échapper au trouble et 
au malheur ; il faut donc s'elïbrcer par tous les moyens de réa- 
liser le régime institué sous Kronos 4 . 

Platon, comme on le voit, a recours ici à un mythe, et ce 
mythe se donne expressément pour tel (713 AB). De plus, ces 
démons conducteurs de villes, dont le rôle rappelle celui des 
démons surveillants (cpvXaxsç &vrjTah> dv&Qùmwr) d'Hésiode (O. et 
D. 121), ne sont pas des personnes divines d'une espèce parti- 
culière et nettement définie. Jaificov, dans le récit mythique, est 
l'équivalent de tteôg (j\?> A); et quand, du [nv&oç, Platon revient 
au Xoyog (713 E), le terme de lîtàq se substitue sans explication 
à celui de êaifxovsç. Sont-ils même à proprement parler conçus 
comme des personnes? Platon veut dire — cela ressort de tout 
ce développement — que c'est la raison qui doit gouverner les 
états ; dans la pratique, ce sera la loi, mais la loi vraiment digne 
de ce nom, et qui est précisément l'expression de la raison. Les 
notions de divin et d'humain, d'immortel et de mortel, s'oppo- 
sent ici entre elles, d'une manière tout à fait conforme à l'esprit 
de Platon, comme celles de rationnel et d'irrationnel 5 . Ce qui 



1 « Ta C<f>a xatà y^ vï ) " /at àyéXaç oiov vojjitjç 8elot SieiXrjcpeaav Saijxoveç. » {Polit. 
271 D). 

2 Legg. IV, 712 E — 714 A. 

3 « 'E<ptCTT).... pàotXéaç ts '/.où àpyovraç taTç rcoXeaiv -^jjlôjv oùx àv8-po>7ro'jç, àXXà 
y£vo'jç 9-stoxépO'j tô v.a\ àjj-îîvovoç, Saîuovaç. » (7 J 3 CD). 

* 7 i.'i E, Cf. 71 315. 

5 Cf. le point de dépârl de toul le développement (712 E-71.3 A). 



LES DÉMONS DANS LES DIALOGUES DE PLATON 2 "\ 

permet à Platon d'ajouter immédiatemenl (713 E-714A): « (âeî 
fjfiàç) oaov iv tjfitv d&ctva<ïfaç Uvarw, rovttp rtei&ofAevovç ârjfiocfçt 
xat iâfct k(ç i y olxrjcsiç xal tccç nôlftç êioixsTv z // y r tov vov âiavofÀîjv 
faovofiâÇovraç vôfxov. » Une Platon admette ou non l'existence, 
au-dessous du Dieu suprême, d'une pluralité de dieux subalter- 
nes, les démons semblent bien n'être ici qu'une expression fi*^ ti- 
rée, symbolisant le divin ou plus exactement certains modes 
d'action divine. Quant aux démons qui régissent les espèces 
animales, s'ils ne représentent pas la raison, nous n'avons pas 
lieu néanmoins de leur attribuer une plus large part de réalité 
objective. 

On arrive à des conclusions analogues pour les démons pro- 
pres à chaque individu : car les individus, comme les sociétés, 
ont leur démon, qui veille à l'accomplissement de leur destinée. 
Dans le célèbre récit d'Er l'Arménien, nous voyons chaque àme, 
au moment de renaître à la condition mortelle, choisir le démon 
qui l'accompag-nera à travers l'existence (ftp. X, 617 E. 620 DE). 
La même idée est reprise dans le Timée (90 A G.), sous une 
forme un peu différente ; et là, Platon donne clairement à enten- 
dre que le démon que Dieu a donné à chacun de nous pour le 
conduire, c'est la raison. Ici pour les individus, comme tout à 
l'heure pour les cités, les démons représentent l'action directrice 
du même principe divin. 

Enfin, d'après le Phédon (107 DE. 108 B), c'est le démon 
propre à chaque homme qui conduit celui-ci vers l'Hadès. Platon 
ne s'explique pas sur la nature de ce démon. Remarquons seule- 
ment qu'il diffère de celui dont il a été question tout à l'heure 
dans la République : l'homme ne choisit plus son démon, mais 
il lui échoit en partage : « èxdaxov ôatfiœv, oantQ Çœrra sllrjxsi. » 

A supposer contre toute vraisemblance que Platon prétende 
affirmer comme une réalité l'existence de ce que, dans ces divers 
passages, il appelle des démons, ce sont jusqu'à présent des êtres 
divins quelconques. Mais très souvent aussi Platon distingue les 
démons des dieux d'une part, des héros d'autre part 1 : les dieux, 
les démons, les héros, ces trois termes sont fréquemment asso- 



rt/). III, 392 A. Phaedr. 246 E. 



230 CHAPITRE VII LES DEMONS 

ciés et énumérés dans cet ordre, en particulier dans les Lois 1 . 
Mais comme c'est presque toujours à propos de prescriptions 
relatives au culte, on peut admettre que Platon se contente de 
reprendre, sans ajouter personnellement d'autre valeur à cette 
hiérarchie divine, des expressions consacrées par la tradition. Ce 
qui est certain, c'est qu'il ne dit pas en quoi dieux, démons et 
héros diffèrent les uns des autres, ni ne se prononce sur le rôle 
et la nature des démons par rapport aux dieux et aux hommes. 
Dira-t-on qu'il suffit de leur appliquer la définition qu'il en 
donne ailleurs? c'est bien ici que l'embarras commence. Du 
Banquet^ même en négligeant le fait que les révélations de Dio- 
time sur Eros ne sont qu'un mythe, il ne reste à retenir qu'une 
chose, c'est que les démons sont des êtres intermédiaires entre 
les hommes et les dieux, et que c'est par eux que les uns et les 
autres sont en communication. Les autres traits sont applica- 
bles au seul Eros. Peut-être même faut-il aller ^ pLus lûm r _£t_iiire 
_que c!est-tlu caractère de l'Amour que Platon tire, pour la cir- 
constance, sa définition des dénions. Remarquons en effet qu'il 
ne part pas de la notion générale de démon pour en faire l'appli- 
cation à l'Amour : c'est au contraire l'Amour qui sert de point 
de départ. 

Si donc, pour exprimer le caractère hybride de l'Amour, 
l'étrangère de Mantinée fait d'Eros le fils de Poros et de Penia, 
il n'y a rien là qui permette de conclure que Platon fasse des 
démons en général, même en langage mythique, des « enfants des 
dieux. » Il se sert ailleurs de cette expression, dans une phrase 
où il distingue « les dieux, les démons et les enfants des dieux. » 
(Legg. X, 910 A). Ces enfants des dieux, quels sont-ils? D'après 
le Cratyle (398 D), ce seraient les héros, demi-dieux (rjfii&toi) 
nés de l'amour d'un dieu pour une mortelle ou d'un mortel pour 
une déesse, èQaafrévToç rj &sov &rrjTfjç rj &vï]tov &eàç. Mais c'est 
aux démons eux-mêmes que Platon, dans Y Apologie de Socrate 
(27 C-E), applique le terme de naïôeç &€(ôv. Il est vrai qu'il 
n'affirme rien. Socrate, pour réfuter par un dilemme l'accusation 
d'athéisme, donne le choix entre deux hypothèses. On avoue 



IV, 717 B; 7 3a O. V, 7.38 B D. VII, 801 E ; 8o4 A ; 818 C ; 828 B. X, 906 A. 



LES DÉMONS dans LES DIALOGUES l>K PLATON 23] 

qu'il croit à des TnjâyiÂcact iùHftôvia : c'est donc qu'il croit à 
l'existence de démons. Or, de deux choses l'une: ou les démons 
sont des dieux, ou ils sont des enfants des dieux 1 . Dans les deux 
Sas, croire aux démons, c'est croire aux dieux. (le texte suppose 
donc tout au moins la possibilité de voir dans les démons des 
êtres issus des dieux. 

Le Cratyle, par contre, (3ay E-3g8 G) attribue aux démons 
une tout autre origine. Platon explique par l'étymologie le sens 
des mots &sôç, âatjucor, fjçcoç. Jai'/nwv vient de ôccr'^aon', savant. 
Hésiode nous apprend en effet que les hommes de l'âge d'or 
continuent à séjourner sous la terre et portent le nom de démons: 

aùràp èitsiSr) toùto yévoç xatà |AOîp'èxâXu!Jjsv, 
01 asv oaî{Aov$ç âyvot ûîto^o-ôvioi xaXéovtai, 
èc&Xot, àXsçîxaxoi, çûXaxeç frvnTùjv àv^pumouv. 2 

Mais les hommes de l'âge d'or ne sont autre chose que les sages 
((pçôvifioi), et c'est à cause de leur sagesse qu'il les appelle des 
démons : « on (fçônuoi xcd ôavjfiovsç rjaar, ôatfjioraç avrovç ù)- 
vôf.iaaev. » Hésiode et les autres ne se trompent pas : quand un 
sage vient à mourir, il reçoit en partage la gloire et l'honneur, 
et on l'honore sous le nom de démon, c'est à-dire de sage 3 . Ici 
donc, on le voit, les démons, c'est ce que deviennent après leur 
mort les hommes supérieurs: à la différence des héros, c'est leur 
sagesse et leur vertu qui leur ont mérité une sorte de divinité 4 . 

Rien n'indique enfin que Platon prête aux démons, soit de 
Y Apologie, soit du Cratyle, la même nature et les mêmes fonc- 
tions qu'à ceux du Banquet. 

On le voit, il serait vain de chercher à établir entre ces textes 
un accord logique. Il n'est pas impossible que Platon ait admis r 
entre Dieu et l'homme, une série de puissances divines; mais 
rien n'autorise, si l'on s'en tient à ses seules déclarations, à 
assigner, dans cette hiérarchie, une place et un rôle déterminés 



1 « @eûv TialSeç vôOot xtvèç r) èx vup.cpû>v vj ex xiviov àXXa>v. » (27 D). 
" 2 O. et D. 121 ss. (Cité d'après le texte de Platon, éd. Schanz). 

3 3 9 8 B C. Cf. Rp. VII, 54o B C. 

4 Ce ne sont donc nullement tous les trépassés qui deviennent des démons. Cf. la 
distinction établie Rp. III, 392 A entre les démons, les héros et « 01 sv "AtSou. » 



232 CHAPITRE VII 



LES DEMONS 



à des êtres définis appelés démons. Le terme de démon n'est guère 
autre chose qu'une expression figurée ou mythique, dont la 
signification est suffisamment imprécise pour se prêter, suivant 
les cas, à des applications diverses. On ne saurait parler 
de la démonologie de Platon, parce que la démonologie de Platon 
n'existe pas. D'une théorie des démons, on ne pouvait trouver 
dans son œuvre que les matériaux épars et dispersés. 



3. 



LES DEMONS D APULEE. 

C'est à l'aide de ces matériaux, convenablement rapprochés 
et combinés, que la doctrine se constitua. Mais c'est surtout 
sous l'empire romain qu'elle s'est popularisée. Il n'en était pas, 
en effet, qui répondît mieux aux besoins religieux et se conciliât 
plus aisément avec les croyances du temps. Sous la forme où 
Apulée l'expose, elle lui est commune, dans ses grandes lignes, 
avec la moyenne de ses contemporains. Il n'y a de person- 
nel que l'importance presque exclusive qu'il lui a attribuée 
dans l'ensemble de ses idées, et l'usage étendu qu'il en a fait 
en raison de sa commodité. 

Les dieux, disions-nous (nous suivons toujours le de deo Socra- 
tis), ne sauraient entrer en contact avec les mortels. Mais il ne 
suit pas de là qu'ils se désintéressent de leurs affaires, ni qu'il 
soit vain de les prier et de les prendre comme gardiens du ser- 
ment. Entre les uns et les autres, il y a des intermédiaires, qui 
sont les démons. 

Entre le ciel, habité par les dieux, et la terre, séjour des 
hommes, s'étend l'air, qui doit, lui aussi, avoir ses habitants. 
Les démons occupent cet intervalle. En effet, les trois autres 
éléments, la terre, l'eau, et même, au témoignage d'Aristote, le 
feu, sont habités par des êtres animés. Comment concevoir que 
l'air seul en soit privé? Objectera-t-on qu'il y a déjà les oiseaux 
pour peupler les régions aériennes? Mais l'oiseau dont le vol 
s'élève le plus haut ne dépasse pas la cime des plus hautes mon- 
tagnes. Entre le sommet de l'Olympe et le contour inférieur de 



LES DÉMONS d'aPULÉE 233 

la lune, limite où commence l'éther, s'étend un espace immense, 

que jamais n'a franchi le vol d'aucun oiseau ; faut-il, seul dans 

la nature, le supposer vide et dépeuplé? D'ailleurs, c'est sur le 
sol que les oiseaux trouvent leur nourriture, construisent leur 

nid, viennent se poser quand ils sont las; ils sont plus terres- 
tres qu'aériens (c. 8). 

Les démons occupent donc la région qui s'étend entre le sé- 
jour des hommes et celui des dieux; et leur nature, conforme à 
la partie de l'univers qu'ils habitent, £st, elle aussi, intermé- 
diaire, mêlée d'éléments divins et humains. Moins lourds que 
les habitants de la terre, moins légers que ceux de l'éther, leur- 
poids est tel qu'ils ne soient ni rivés à l'une, ni emportés vers 
l'autre (g,i4o sq.). Pourquoi l'esprit se refuserait-il à admettre 
une telle catégorie d'êtres ? Ne voit-on pas les nuages flotter 
ainsi dans les régions moyennes? (10,142) Mais les démons 
sont faits d'une essence plus ténue encore et plus subtile que les 
vapeurs de l'air — si subtile qu'ils n'arrêtent pas les rayons du 
soleil. Voilà pourquoi ils sont le plus souvent invisibles. Parfois 
cependant, par une volonté expresse de la divinité, ils apparais- 
sent aux mortels : telle la Minerve d'Homère, visible au seul 
Achille, telle encore la Juturne de Virgile (c. 11). D'une façon 
générale, voir un démon n'a rien en soi d'extraordinaire : les 
Pythagoriciens, au témoignage d'Aristote, s'étonnaient quand 
quelqu'un disait n'en avoir jamais vu. Apulée penche à croire 
que Socrate voyait parfois son démon familier^ comme Achille 
Minerve (20,166 sq.). 

Donc, ce qui est propre aux démons, c'est leur constitution 
aérienne. Pour le reste, ils tiennent à la fois des dieux et des 
hommes. Ce qu'ils ont de commun avec les dieux, c'est qu'ils 
sont éternels. Gomme les hommes d'autre part, ce sont des ani- 
maux doués de raison. Mais surtout, des mortels, ils ont les 
affections et les passions, tandis que les dieux sont impassibles 1 . 



1 « Daemones sunt génère animalia, ingenio rationabilia, animo passiua, eorpore 
aeria, tempore aeterna. Ex his quinque quae commemoraui, tria a principio eadem 
quae nobis, quartum proprium, postremum commune cum diis immortalibus habent, 
sed differunt ab his passione. Quae propterea passiua non absurde, ut arbitror, nomi- 
naui, quod sunt iisdem, quibus nos, turbationibus mentis obnoxii. » (i3,i48). 



^34 CHAPITRE VII LES DEMONS 

Ils sont sujets à la haine et à l'amour. Ces dieux dont parlent 
les poètes, qui protègent certains mortels et en persécutent d'au- 
tres, ne sont pas une invention mensongère ; ce sont des démons 
(i2,i45/6). Ils sont donc sujets aux mêmes troubles, aux mêmes 
agitations que les hommes ; et par là s'explique qu'ils soient 
! sensibles aux prières, aux offrandes, aux marques d'honneur et 
aux affronts ; par là s'expliquent aussi les différences entre les 
cérémonies des divers cultes, chaque démon voulant être honoré 
à sa manière et selon ses goûts (c. i4). 

Quant à la fonction propre des démons, Apulée nous l'a dit : 
ils servent d'intermédiaires, d'interprètes entre les hommes et 
les dieux, portant aux uns les prières, les dons et les grâces 
aux autres. En particulier, ils sont préposés à la magie et à la 
divination : de toutes les fonctions des démons, c'est sur 
celle-là qu'Apulée revient le plus volontiers 1 . Gomme agents des 
prédictions et des avertissements célestes, ils sont chargés, 
chacun suivant sa spécialité, des divers signes annonçant l'ave- 
nir : ces signes sont donnés en vertu de la volonté divine, mais 
par le ministère des démons 2 . Voit-on la majesté des dieux 
s'abaisser à « peindre » un songe pour Hannibal, à mutiler les 
entrailles de la victime sous la main de Flaminius, à diriger 
l'aile d'un oiseau pour Attus Navius, à versifier des prophéties 
pour la Sibylle, à enlever le bonnet de Tarquin pour le lui rendre, 
à mettre en feu, sans la brûler, la tête de Servius? (c. 7). Tout 
cela est l'office propre d'êtres de nature moyenne, comme sont 
les démons. 

De même que les démons ont des fonctions différentes, de 
même il en est de diverses sortes. En un sens, l'âme humaine, 
même enfermée dans un corps, s'appelle un démon. Et voilà 
pourquoi l'on appelle evâaîfiovtg ceux qui ont un bon démon, 
c'est-à-dire une âme vertueuse, « quorum daemon bonus, id est 



1 « Per hos eosdem, ut Plato in Symposio autumat, cuncta denuntiata et magorum 
uaria miracula omnesque praesagicrum species reguntur. » {de deo S. G, i33. Cf. 
tout ce chapitre et le suivant), «...easque (diuinas potestates) diuinationes cunctas et 
magorum miracula gubernare. » (Apol. 43, 498). 

2 « Quae cuncta caclestium uoluntate et numine et auctoritate, sed daemonum ob- 
sequio et opéra et ministerio freri arbitrandum est. » (de deo S. 6, i34). 



IIS MIMONS D'API i.ii. 235 

animiis uirtute perfectus est m (i5,i5o). Si l'on veut un équivalent 
latin du démon ainsi compris, <>n n'en saurait trouver de pins 
exact que le genius l . 

Un démon, ce peut être aussi l'âme humaine, une fois débar- 
rassée dn corps qu'elle a habité 2 . Les démons de cette sorte, ou 
Lémures, ont des noms qui varient avec leurs fonctions: on les 
appelle soit Lares, quand ils sont pour le foyer domestique 
des divinités pacifiques, soit Larves quand ils errent, punis 
d'une sorte d'exil pour leurs actes coupables pendant la vie, 
soit enfin Dieux Mânes. Mais de ces derniers, ceux-là seuls ont 
vraiment droit au titre de dieux, qui, par leur conduite au cours 
de l'existence, ont mérité de recevoir après leur mort des hon- 
neurs divins (i5,i53). 

Bien supérieurs à ces démons-là sont ceux qui n'ont ja- 
mais habité un corps 3 . Tel le Sommeil, tel l'Amour. Tel encore 
ce gardien divin attaché à la personne de tout homme, et qui 
le suit jusqu'à la mort, témoin de tous ses actes, de ses 
moindres pensées. Après la mort, ce démon accompagne l'homme 
devant son juge, confirme ou rectifie ses déclarations ; c'est sur 
son témoignage que la sentence est prononcée. Et de ce nombre 
était notamment le démon qui prévenait, qui avertissait Socrate, 
un démon comme tout homme peut en avoir un, qu'il peut en- 
tendre et voir, à condition que, comme Socrate, il l'honore en 
pratiquant la justice (i6,i55/6). 

On reconnaît dans ces idées l'écho des enseignements de Pla- 
ton. La nature et les fonctions des démons en général sont 
celles que leur assigne Diotime dans le Banquet. Quant aux 
diverses espèces de démons, il y avait également des textes, 
chez Platon, pour justifier cette distinction. Les âmes que la 
mort a séparées de leur corps rappellent les ôarjfiovtg du 



1 i5, i5i/2. Dans le de Platone, Apulée assimile les démons en général d'abord aux 
dieux medioximi (I, ri, 2o5), puis aux Génies et aux Lares des Romains (I, 12, 206). 
Cf. Gic. Tim. 11, 38. 

2 « Animus humanus emeritis stipendiis uitae corpori suo abiurans. » (i5, i52). 

3 « Sunt autem... praestantiore long;e dignitate, superius aliud, augustius genusdae- 
monura, qui semper a corporis compedibus et nexibus liberi eertis potestatibus cu- 
rant. » (16, i54). 



2.3() CHAPITRE VII LES DEMONS 

Cratyle; et d'autre part, nous l'avons vu, il est également ques- 
ti )ii chez Platon de démons dont rien ne fait supposer qu'ils 
aient jamais habité un corps. Platon avait déjà parlé du démon 
préposé à la garde de chaque homme durant sa vie, et qui le 
conduit dans l'Hadès après sa mort. Enfin, quand Apulée enseigne 
que l'âme humaine, encore unie au corps, est, en un sens, un 
démon, peut-être faut-il voir dans cette idée un lointain souvenir 
du démon qui, de l'aveu même de Platon, dans le Timée, n'est 
autre chose que la raison. 

Mais on voit aussi que, pour passer de Platon à Apulée, tout 
un travail a été nécessaire, d'où Platon est sorti fortement dé- 
figuré. Il a fallu d'abord, d'une main pesante, le dépouiller du 
voile impalpable et léger dont il aime à revêtir sa pensée, 
prendre à la lettre des images poétiques, couper les ailes au 
mythe et le figer en dogme. Une fois admise, d'autre part, la 
définition des démons donnée dans le Banquet, on a fait comme 
si ce terme avait partout la même valeur, et comme si cette défi- 
nition était applicable à tout ce qui, dans les dialogues de Pla- 
j ton, porte le nom de démon. Encore quelques disparates à 
effacer, quelques raccords à ajouter, et voilà, tirée de Platon, une 
démonologie achevée. 



FORMATION DE LA DOCTRINE 

C'est surtout à Xénocrate x que revient l'honneur d'avoir fait 
de la philosophie de Platon une construction régulière et systé- 
matique. Xénocrate associe à des penchants religieux et vague- 
ment mystiques le besoin de tout mettre en formules 2 . La doc- 
trine des démons donnait satisfaction à cette double tendance 
de son esprit.,^L'éc helle à troi s degrés des êtres animé s^ qu'Apu- 
lée attribue à Platon, c'est Xénocrate qui l'a im aginée. Les 
hommes en bas, les dieux en haut, les démons au milieu : voilà 



1 Voy. Heinze, Xenok rates, et en particulier le ch. II, p. 78 ss. 
* id. ibid. p. 1; 70. 



FORMATION DE LA DOCTRINE '>'>>'] 

•qui est simple, bien ordonné et facile à saisir-. Et pour donner 
à cettie division plus de rigueur et de netteté, Xénocrate, nous 
dit Plutarque l > qui s'inspire souvent de lui quand il parle des 
démons, avait emprunté une comparaison à la géométrie : ces trois 
catégories d'êtres correspondaient aux trois espèces de triangles, 
le triangle équilatéral représentant la nature divine, le triangle 
scalène, celle de l'homme, et le triangle isocèle, qui participe à 
la t'ois de la perfection de l'un et de l'irrégularité de l'autre, celle 
des démons. 

D'autre part, la théorie des démons, et c'en était là la valeur 
religieuse^ ménageait les croyances traditionnelles tout en sauve- 
gardant la majesté divine, et assurait aux hommes le moyen de 
communiquer avec les dieux, tout en laissant ces derniers à 
l'abri de promiscuités compromettantes. Nul doute que ce soit 
avant tout par là qu'il faille expliquer la popularité de la doc- 
trine des démons, à une époque où se manifestent de plus en 
plus, comme vers la fin du paganisme antique, l'attachement à 
la tradition et le besoin de rapports personnels avec la divinité. 
C'est aussi ce qui en fait l'importance historique dans la théo- 
logie de Plutarque. Si Plutarque y voit une des plus précieuses 
conquêtes de la philosophie, c'est qu'elle résout d'une façon 
satisfaisante un problème qui peut paraître insoluble : mettre 
les hommes en relation avec des êtres dont la nature exclut tout 
contact avec eux 2 . Et c'est aussi là, pour Apulée, le grand ser- 
vice qu'elle rend aux hommes. 

La réalité des démons ainsi affirmée, leur rôle dans le monde 
défini, et leur place marquée dans l'échelle des êtres, il restait à 
fixer quelques points de doctrine. 

Sur l'origine des démons, les déclarations de Platon se contre- 
disent. Il fallait ou les accorder entre elles, ou procéder à un 
triage, si l'accord était impossible. Chez Apulée, la conciliation 
se fait d'elle-même, dans une certaine mesure, par la répartition 
des démons en plusieurs espèces. Laissons de côté, pour le mo- 
ment, le démon qu'est l'âme humaine encore unie au corps. Il 

1 Def. Orac. i3, p. 416 D. 

2 Def orac. 10, p. l\\b A. 



2.38 CHAPITRE VII LES DEMONS 

reste : d'une part, ceux qui ont habité un corps d'homme dont 
la mort les a séparés, d'autre part, ceux qui n'ont jamais été 

i soumis à la condition humaine. En d'autres termes, il y a des 
démons qui l'ont toujours été, et des démons qui le sont 

i devenus. Apulée combine ici deux opinions différentes. Dans 
YEpinomis, par exemple, qu'on attribue souvent, d'après Sui- 
das, à Philippe d'Oponte, les démons sont des êtres distincts 
et créés tels 1 , tandis que Platon, dans le Cratyle, distingue, 
d'après Hésiode, les âaîfjbovsç, qui ont vécu d'une vie humaine, 
et les fJQcoïç, nés du commerce d'un dieu avec une mortelle ou 
d'un mortel avec une déesse. Mais, de bonne heure, le langage 
courant, écho des croyances populaires, avait donné le nom de 
héros à des hommes divinisés, et Ton retrouve, réciproquement, 
celui de démons appliqué d'une façon générale aux âmes des 
trépassés 2 . Pour Posidonius, ce singulier mystique qui fit entrer 
dans le stoïcisme tant d'éléments d'origine platonicienne, les 
démons sont des âmes (qu'il assimile d'ailleurs plus ou moins 
aux héros 3 ). Plutarque en dit autant. Chez Maxime de Tyr 
(i5, 6), l'âme, qui survit à la désagrégation de l'être humain au 
moment de la mort et à la décomposition du corps, est un dé- 
mon. Il est probable d'ailleurs que cette idée avait déjà sa place 
dans la démonologie de Xénocrate. Ce n'étaient donc plus seu- 
lement, comme chez Platon, les hommes éminents par leur 
sagesse et leur vertu, c'étaient tous les hommes qui devenaient 
des démons après leur mort. Rien ne prouve d'ailleurs que la 
réciproque soit vraie. Il est vraisemblable au contraire, bien qu'on 
ne puisse pas se prononcer avec certitude, que Xénocrate admet- 
tait en outre, comme Apulée devait le faire plus tard, l'existence 
de démons semblables à ceux de YEpinomis, et n'ayant jamais 
passé par la condition humaine 4 . 



1 Cf. Heinze, p. 96 n. 1. 

* Dans un hymne orphique (p. 291, v. 7 Abel = Wessely, ZP, p. 56, 44a), il est 
question de l'Hadès, « sv&a vé^ovrai Aaî^oveç àv&pamtov 01 itpîv yctoç eîaopôœvtsç. » 

3 Heinze, p. 98. Cf. p. 96 n. 2. Pour les autres stoïciens, v. Diog. Laert. VII, i5i : 
« <I>aat 8'sivai xat nvaç Baî|J.ovaç....ènô'rcTaç tô>v àvfrpu>7teuov itpayjAâxwv' xai TJpœaç xàç 
ôiroXeXeiu.u.évaç xâ>v aitouSaiwv tyuyài. » 

* Il semble en tout cas que Plutarque admette les deux sortes de démons. V. de 
g en. Socr. 16, 585 F ; 586 A ; et surtout Def. orac. 3g, 43 1 E. 



FORMATION DE LA DOCTRINE >•»<) 

Les démons, quels qu'ils soient, ont ceci de commun, que* 
par leur nature, ils tiennent le milieu entre les dieux et les 
hommes. Apulée ne mentionne que pour l'écarter aussitôt l'hy- 
pothèse d'après laquelle ils ne tiendraient ni des uns ni des 
autres, et préfère, d'accord avec l'opinion courante^jae les repré- 
senter comme mêlés d'éléments divins el humains. Supérieurs 
RiiX_b- n DluiPs en pu'«ance_eL pn savoi r, ils leu r ressemblent en 
ce sens qu'ils sont soumis aux mêmes [tassions et aux mêmes 
a ffection s. Là-dessus, on ne constate guère de divergences. Pour 
Plutarque, l'imperfection des démons consiste surtout dans la 
passion (rà nà&r^ to TTct&rjTixov), et dans Terreur (to aloyor) l . 
Maxime de Tyr oppose à l'impassibilité (to àîicc&éç) des dieux 
ce qui fait la faiblesse des démons (to èima&éç) et les empêche 
d'exercer autre chose qu'une action limitée, chacun dans son 
domaine et suivant ses aptitudes (Diss. i5). 

Mais les démons tiennent aussi des dieux. Et ici, Maxime de 
Tyr, pour une fois clair et conséquent avec lui-même, indique 
très nettement en quoi consiste la double nature des démons, où 
il trouve réalisée son idée favorite de l'harmonie des contraires. 
Les dieux sont immortels et impassibles ; les hommes sont mor- 
tels et sujets à la passion ; entre les deux, les démons par- 
ticipent à la fois de l'immortalité des uns et des passions des 
autres : à&âvaxov xcà èf.Mct&sç. Un démon est une âme dépouil- 
lée du corps, xpv/ri ànoèvaanévri to aM[ia (i5,5), et, par consé- 
quent, ne saurait périr. C'est exactement, on s'en souvient, le 
point de vue d'Apulée. Les démons, dit-il, sont immortels, 
« tempore aeterna » : c'est là ce qu'ils ont de commun avec les 
dieux. Et comme les dieux n'ont^ d'après lui, ni commencement 
ni fin, on peut en conclure qu'il faut prendre « aeterna » à la 
lettre, et que, par la même contradiction et la même inadver- 
tance, il se représente les démons non seulement comme immor- 
tels, mais comme éternels. En tout cas, ils sont immortels. 
Apulée se sépare ici de Plutarque, d'après lequel un démon 
peut mourir : témoin la célèbre anecdote de la mort du grand 
Pan 2 . En tout cas, d'après Plutarque, les démons sont sujets à 

1 Def. orac. 12, 4*6 G ; i3, 4*7 B. 

2 Def. orac. 17. 



240 CHAPITRE VII — LES DEMONS 

des transformations (neTccftolai) \ qui équivalent à une sorte de 
mort, dans ce sens qu'ils ne persistent pas indéfiniment dans la 
même condition. 

De même que parmi les hommes il y a des bons et des mé- 
chants, de même il y a de bons et de mauvais démons : c'est le 
corollaire pour Xénocrate et Plutarque de la nature et de l'ori- 
gine qu'ils attribuent aux démons 2 . C'est aussi l'avis d'Apulée. 
Il ne le déclare pas expressément ; mais pour prouver que les 
démons sont accessibles aux mêmes passions que les hommes, 
et en particulier à la sympathie et à l'aversion, il rappelle l'exem- 
ple des divinités qui, chez les poètes, poursuivent certains mor- 
tels de leur haine. Il y a des démons malfaisants, comme les 
Larves, âmes condamnées à errer dans l'exil en punition de 
leurs fautes, et qui tourmentent les vivants, vain épouvantail 
pour les gens de bien, mais nuisibles aux méchants. 

Du moment qu'on en était venu à se représenter l'âme séparée 
du corps comme un démon, on peut s'attendre à voir la doctrine 
des démons se combiner avec certaines croyances populaires et 
certaines spéculations théologiques relatives à la vie de l'au-delà. 
Et c'est en effet ce que nous allons constater. 

Les démons d'Apulée habitent une région déterminée de l'uni- 
vers. Cette idée ne lui appartient pas plus que les précédentes. 
« Les démons, avait dit Platon, remplissent l'intervalle et relient 
le tout à lui-même. » L'expression est assez vague : c'est encore 
Xénocrate qui paraît lui avoir donné un sens matériel et précis. 
Il était conforme au besoin de symétrie qui se manifeste dans 
toute sa philosophie d'établir une sorte de parallélisme entre sa 
hiérarchie des êtres et sa structure de l'univers 3 . A la compa- 
raison qu'il faisait des trois catégories d'êtres avec les trois 
espèces de triangles, Xénocrate en ajoutait une autre où ce 
parallélisme se trouve indiqué. Le soleil et les astres représen- 
taient les dieux ; les météores, les comètes et les étoiles 
filantes, les hommes ; quant à lune, mêlée d'éléments terrestres 



1 Def. orac. 12, faù G. 

2 Plut. Def orac. 17, 4 19 A. — de facie in orbe lunae, 3o, cj44 D. —Is. etOsir. 2G. 
'■'■ Cf. Heinze, p. 72. 



FORMATION i>r. LA DOCTRINE '>'\\ 

et célestes, elle rappelait les démons f . Placés entre les hommes 
et les dieux par leur nature et leurs fonctions, il fallait aussi 
que les démons tussent localisés dans une région Intermédiaire 
cuire le séjour des hommes et celui des dieux, sur les confins du 
çièl et de la terre 2 , de façon à les maintenir en communica- 
tion. 

Cette région, Apulée l'appelle l'air. Sur ce point, comme sur 
d'autres, la doctrine philosophique des démons s'inspirait du 
sentiment populaire. L'imagination est portée à peupler l'air de 
fantômes immatériels, d'ombres vaporeuses qui en sont les hôtes 
ailés et invisibles, et auxquels elle attribue en général sur 
l'homme le double avantage et la double supériorité d'être plus 
indépendantes et plus mobiles, de se dérober plus aisément à la 
vue et au toucher. C'est souvent sous cet aspect qu'on se représente 
les âmes des trépassés. Et plus d'une fois, la philosophie a fait 
accueil à cette idée. L'air, disaient les Pythagoriciens, est peu- 
plé d'àmes que l'on appelle démons 3 . Posidonius situait, lui 
aussi, dans l'air les âmes immortelles qui communiquent aux 
vivants la connaissance qu'elles ont de la vérité 4 . C'est même à 
Posidonius que remonte, selon toute apparence, l'argument 
employé par Apulée : l'air, l'eau, le feu (ce dernier au témoi- 
gnage d'Aristote) étant habités par des êtres animés, comment 
concevoir que, seul de tous les éléments, l'air en soit privé? 5 

Vivant dans l'air, les démons sont faits d'une substance sem- 
blable à l'air, mais plus subtile et plus ténue. Il y a donc corres- 
pondance entre leur nature morale, leur structure physique et la 
région de l'univers qu'ils habitent. 

Cette région, quelles en sont les limites? Elle s'étend, nous 
l'avons vu, des plus hauts sommets de la terre au bord inférieur 



1 Plut. Def. orac. i3, p. 4i6 D. 

2 « èv p.e&opîu> Oôô)v xoù àv&pu)iru)v. » (ibid 12, 4 J 6 G.) 

« Etvaî te navra tôv àépa d»u)(ôv eu-nXecov" xai rautaç Saîp-ovâç te xat yjpu>aç 
àvouâCeaOai. » (Diog. L. VIII, 32). Dans les invocations aux morts, sur les tablettes 
magiques, il n'est pas rare de trouver la trace de la même idée. Cf. Audollent, De- 
fixion. tabellae, p. LXV; LXVII; 3 7 5. 

4 Cic. Diu. I, 3o, 64. 

5 Cf. Heinze, p. 97. 

16 



242 CHAPITRE VII LES DEMONS 

de la lune *. De l'autre côté de la lune se trouve l'éther, subs- 
tance ignée au sein de laquelle baignent les astres. L'air est donc 
l'espace intermédiaire entre le ciel et la terre, mais c'est la lune 
qui marque la limite entre l'air et le ciel 2 . 

Sur ce point, l'opinion adoptée par Apulée se rattache à tout 
un cycle de croyances, d'après lesquelles les âmes habitent, soit 
la lune même, soit les régions sublunaires 3 . Les témoignages 
en sont nombreux et anciens. Hécate, déesse lunaire, est en 
même temps la reine de l'Hadès : l'identification est déjà faite dans 
l'hymne homérique à Déméter. De l'orphisme, qui l'emprunte, 
avec beaucoup d'autres, aux traditions populaires, cette notion 
passe dans le platonisme, le stoïcisme éclectique de Posidonius 
et le néo-pythagorisme. Dans un passage inspiré de la doctrine 
stoïcienne, Varron dit que l'éther et l'air (qui forment le ciel), 
la terre et l'eau (qui forment la terre), sont peuplés d'âmes. Et 
il ajoute « ab summo autem circuitu caeli ad circulum lunae 
aethereas animas esse astra ac stellas, eos caelestes deos non 
modo intellegi esse, sed etiam uideri ; inter lunae uero gyrum et 
nimborum cacumina aerias esse animas, sed eas animo, non 
oculis uideri, et uocari heroas et lares et genios 4 . » 

Plutarque, suivant toujours Xénocrate 5 , assigne aux âmes 
un séjour d'une durée variable entre la terre et la lune 6 . L'élé- 
ment propre de l'âme, c'est la lune 7 . Appliquant en effet à la 
psychologie la méthode des divisions tripartites et symétriques, 
Xénocrate distinguait dans l'être humain le corps, l'âme (xpvxrj) 
et le vovg, qui correspondent : dans l'échelle des êtres, aux 
hommes, aux démons et aux dieux ; dans l'univers, à la terre, 



1 « Ab humillimis lunae anfractibus usque ad summum Olympi uerticem. » (de deo 
S. 8, 140). 

2 «...usque ad cîtimam lunae helicem, quae porro aetheris sursum uersus exordium 
est. » (8, 139/40). 

3 Sur ce qui suit, v. pour plus de détails Norden, Verg. Aen. VI, Einleit. p. a3 ss. 
* August. G. D. VII, 6. 

5 Cf. Heinze, p. i3g. 

de facie in orbe lunae, 28, p. g43 C. 
7 ibid. 3o, 940 A. 



FORMATION DE LA DOCTRINE 'i/j.') 

à la lune et au soleil ! . Mais avant de devenir à proprement 
parler des démons, les âmes passent un certain temps dans l'air 
pour y expier leurs fautes. D'après cette théorie, l'àme ne ré- 
side clans l'air que d'une façon passagère. Mais nous touchons 
ici à une idée que nous n'avons pas à aborder, celle d'une puri- 
fication nécessaire de l'àme après la mort. Quel que fût là-des- 
sus le point de vue d'Apulée, il n'y a pas trace chez lui de ces 
spéculations eschatologiques ; il se contente, d'une façon géné- 
rale, de situer les démons dans les régions intermédiaires entre 
la terre et la lune. Néanmoins, la parenté des idées est évidente. 

On le voit, la démonologie d'Apulée est conforme, dans ses 
traits essentiels, au platonisme, tel que l'avait systématisé Xé- 
nocrate ; il s'y mêle des apports d'origine stoïcienne, et des élé- 
ments empruntés aux croyances populaires, qui ne supposent 
pas tous nécessairement l'usage de sources écrites, et où l'in- 
fluence des mystères peut avoir été pour quelque chose. Plu- 
tarque ne dit-il pas que c'est à eux qu'il doit la vérité sur les 
démons? 2 — la part de vérité, bien entendu, qu'il ne révèle pas. 

Comment la doctrine des démons s'est-elle transmise et répan- 
due? 11 est d'autant plus difficile de l'indiquer avec précision 
qu'elle répondait à des idées qui étaient « dans l'air » au temps 
de l'empire romain, et n'a pas été enseignée seulement entre 
les murs de l'école. 11 est tout aussi malaisé, pour ne pas dire 
impossible, de déterminer à quelle source a puisé Apulée. 11 
peut avoir lu Xénocrate ; rien n'est moins certain cependant, et 
il ne le nomme jamais 3 . Mais Xénocrate a inspiré Plutarque, 
qui fait de la doctrine des démons un des éléments essentiels de 
sa théologie, qui y revient dans plusieurs dialogues, et qui a 
traité, avant Apulée et Maxime de Tyr, du démon de Socrate. 
Et il y a des chances pour qu'Apulée connût Plutarque autre- 
ment que de nom 4 . Enfin, quoiqu'on ait peut-être, depuis quel- 



1 ibicl. 28. 

2 Def. orac. i4, 4 1 ? G. 

3 Flor. 20, 98 il faut lire avec Rohde (Rh. M. XL, p. 112) « Crates » et non « Xe- 
noerates. » 

4 II le nomme, Metam. I, 2 ; II, 3. 



244 CHAPITRE VII LES DEMONS 

ques années, abusé de Posidonius, il n'est pas impossible qu'A- 
pulée en ait subi l'influence. Mais rien ne prouve qu'il ait direc- 
tement utilisé ces auteurs. 

Le seul dont on puisse affirmer qu'il l'ait lu — et encore ne 
l'avait-il sans doute lu qu'en partie — c'est Platon lui-même. 
Mais il est inadmissible, d'après les rapprochements qui précè- 
dent, que sa doctrine des démons dérive directement de Platon. 
~ Si l'on songe à la façon dont a été composé le de Platone, 
voici ce qui paraît le plus vraisemblable. Apulée trouvait la doc- 
trine des démons dans le platonisme enseigné de son temps. 
Elle est esquissée dans le de Platone de même que chez Albinus ; 
d'autre part, le de deo Socratis remonte, lui aussi, sur plu- 
sieurs points, à la source qui est commune au de Platone et au 
yiôyoç âiâaffxahxôç d* Albinus. Les croyances du temps lui 
fournissaient des données concordantes. Apulée, toutefois, ne s'est 
pas contenté de recevoir la philosophie platonicienne de seconde 
;main; il s'est reporté aux dialogues mêmes de Platon, qu'il cite 
à plusieurs reprises. Mais nous savons comment il lit : il prend 
un passage, l'isole de son contexte, et au lieu de corriger le pla- 
tonisme d'après Platon, il interprète Platon d'après le plato- 
nisme et les idées d'origine étrangère auxquelles celui-ci avait 
donné l'hospitalité. A notre tour nous serons en droit, là où la 
pensée d'Apulée appelle une explication, de l'interpréter à la 
lumière, non de Platon, mais des idées et des tendances de son 
époque. 

Les citations ou les réminiscences de Platon ne doivent donc 
pas faire illusion : c'est d'éléments divers, fondus avec le temps, 
que s'est constituée cette doctrine. Assez généralement admise et 
professée parmi les contemporains d'Apulée, c'est à lui que nous 
en devons l'exposé peut-être le plus complet ; et cet exposé est, 
en apparence, logique et bien ordonné. 

En apparence seulement. Car dès qu'on y regarde d'un peu 
près, les incohérences et les contradictions surgissent. Tant 
qu'Apulée, s'en tenant aux généralités, résume la théorie soi- 
disant platonicienne des démons, ce qu'il dit se suit assez bien. 
Les choses ne commencent à s'embrouiller que quand, voulant 
faire l'application de cette théorie au cas particulier qui est le 



FORMATION DE LA DOCTRINE 245 

sujet de sou discours, il explique ce qu'est le démon de Socrate, 
et greffe là-dessus, pour finir, quelques exhortations morales. On 

voit alors combien il est dupe des mots, et avec quelle sérénité, 
sur la foi d'indices tout extérieurs, il est capable de mêler des 
notions étrangères les unes aux autres. 



CHAPITRE VIII 
LES DÉMONS ET L'HOMME 



LE DEMON DE SOCRATE 

Apulée, on s'en souvient, oppose entre eux les démons qui ne 
sont que des âmes, délivrées ou non des entraves du corps^ et 
ceux qui, n'ayant jamais habité un corps, sont, pour cette raison, 
plus nobles et d'essence supérieure. A cette dernière catégorie 
appartient le démon qui accompagne tout homme au cours de 
son existence, témoin de tous ses actes et de toutes ses pensées ; 
et de ce nombre était en particulier le démon familier dont Socrate 
recevait des avertissements, dont il entendait la voix, qu'il lui 
arrivait même d'apercevoir. 

Mais pourquoi cette faveur spéciale et divine dont Socrate était 
l'objet? Parce que Socrate, par la pratique de la sagesse et de la 
vertu, rendait un culte à ce gardien, à ce dieu attaché à sa per- 
sonne, à ce Lare familier. (Nous croyions jusqu'à présent que 
les Lares appartenaient à une autre espèce de démons, mais 
passons). Car rien n'est plus semblable à la divinité et ne lui est 
plus agréable que l'homme qui s'est élevé à la perfection morale. 
Aussi chacun peut-il entretenir avec son démon des relations 
semblables ; il suffit pour cela de se consacrer à l'étude de la 
philosophie, qui n'est autre chose que l'art de bien vivre. 

Voilà certes une définition à laquelle chacun peut souscrire ; et 
cependant elle est inattendue. Le point de vue a changé, et le 
ton laisse percer je ne sais quelles préoccupations nouvelles qui 
déroutent, et une conception de la philosophie à laquelle Apulée 
ne nous avait pas préparés. Il semble qu'il y ait ici une inspira- 
tion un peu différente, où la morale pratique tiendrait plus de 
place que les spéculations religieuses. Continuons : nous allons 
voir que ce n'est pas là une impression en l'air. 



LE DliMiiN DE SOCRATE 



•>J\-] 



Nous avons eu l'occasion déjà de rapprocher la fin <lu discours 
sur le démon de Sociale des lieux communs d'origine stoïco- 
cynique sur la pauvreté» Eli en effet, c'est une véritable diatribe. 
Bien vivre, poursuit Apulée (c. ai ss.), c'est cultiver son âme. Il 
semblerait doue que ce dût être là le souci dominant <le tout 
homme, et c'est cependant ce dont eu général ou se met le moins 
Cn peine. Regardez en effet autour de vous : on bâtit de somp- 
tueuses villas, on les meuble avec luxe, on s'entoure de familles 
d'esclaves; on dépense sans compter pour son plaisir et son bien- 
être — et pour soi-même, c'est-à-dire pour son âme^ rien. Et 
pourtant ce ne sont pas les biens extérieurs qui font la valeur 
d'un homme, c'est l ui-même , et liii-mêm^gi^rfàTm^Nnhlpssp.j 
fortune^ force physique, santé, beauté, tout cela est extérieur et 
précaire ; mais dites-moi d'un homme qu'il est sage ; voilà enfin 
un éloge qui s'adresse à l'homme même ; voilà qui n'est pas à la 
merci des vicissitudes du sort ; voilà ce que Socrate voulut pos- 
séder, en méprisant tout le reste. 

Le ton de cette exhortation n'a rien qui doive nous étonner. 
En établissant ainsi l'opposition classique entre les choses qui 
sont en notre pouvoir et celles qui n'en dépendent pas, entre les 
biens extérieurs et la vertu (ou la sagesse, car c'est tout un), 
seul bien véritable, Apulée expose des principes qui s'étaient 
répandus en dehors même de l'enseignement philosophique, 
et qui, sous cette forme, n'ont rien d'incompatible avec l'ensem- 
ble de ses idées. g Don c , bien vivre, c ' est perfe ctio nner o on â me-^r 
en l'élevant à la sagesse et à la vertu: « (Non potest fieri) quin, 
ut optime uiuas, animus colendus sit. » (21, 168). Telle est la 
vraie philosophie. Et comme platoniciens et stoïciens — au moins ; 
dans les termes, et de là pourraient bien surgir des malenten- 
dus — sont d'accord entre eux et avec le sentiment populaire 
pour voir dans l'âme humaine un principe d'essence divine, rien 
de plus naturel et de plus ordinaire que de représenter la sagesse 
et la vertu comme un culte rendu à ce dieu. \ 

Si deus est animus, nobis ut carmina dicunt, 
Hic tibi praecipue sit pura mente colendus : 

ainsi débutent les Distiques de Caton. 

Mais Apulée précise : l'âme humaine est un dieu d'une nature -- 



248 CHAPITRE VIII LES DEMONS ET l'hOMME 

particulière ; il nous l'a dit, c'est un démon. Cultiver son âme, 
ce sera donc rendre un culte à ce démon. (22, 170). Jusque-là, 
rien à reprendre. 

Ce démon auquel Apulée nous invite à rendre un culte, c'est 
celui qu'il a appelé plus haut du nom latin de génie 1 . Dans le 
de Platone il assimilait, d'une façon générale, aux démons, les 
dieux que les Romains appelaient medioximi, les Génies et les 
Lares 2 . Il n'était pas le premier à qui des analogies plus ou moins 
réelles eussent suggéré des identifications de ce genre. Varron, 
par exemple 3 , met sur la même ligne les Héros, les Lares, les 
Génies, âmes aériennes que seuls les yeux de l'esprit peuvent 
percevoir. Dans le de deo S ocrât is, Apulée introduit une nuance. 
Les Lares, Lémures, Larves ou Mânes, noms qui correspondaient 
en effet à certaines représentations de la survivance après la mort, 
ce sont les âmes séparées du corps ; quant au démon qu'est l'âme 
humaine au cours de son existence terrestre, on n'en saurait 
donner d'équivalent plus exact que le Génie des Romains : car le 
génie de chaque homme n'est, à le bien prendre, autre chose que 
son âme même. 

Varron considérait déjà le génie d'un être comme n'étant autre 
chose, en somme, que son esprit ou l'âme qui l'anime ; et dans 
la pratique, la distinction entre l'homme et son génie s'atténuait 
parfois jusqu'à s'effacer complètement. On la supprimait en fait 
en la maintenant dans les termes — c'était même là le sel de la 
plaisanterie — dans l'expression « suo genio indulgere ». On 
sait aussi de quel biais s'avisèrent les Romains, quand fut insti- 
tué le culte des empereurs, pour éviter ce que l'adoration d'un 
mortel avait à leurs yeux de choquant : c'était au génie de l'em- 
pereur qu'on offrait des sacrifices, c'était par le génie de l'empe- 
reur qu'on jurait : l'invocation s'adressait à l'être divin, le culte 
allait à l'homme. Et si Apulée, d'accord avec le langage cou- 
rant, qui vit d'approximations, était en droit de les confondre, 



1 « Eum nostra lingua, ut eço interpretor, haud sciam an bono, certe quidem meo 
periculo poteris Genium uocare. » (de deo S. i5, i5i). 

2 De Plat. I, 11, 2o5 ; 12, 206. 
» Auçust. C. D. VII, 6. 



LE DÉMON DK SOCRATE 'à!\\) 

on peut soutenir également que, pour qui tient à tout prix à ces 
équivalences, le génie correspondrait plutôt au démon propre à 
chaque individu, à celui qui, après avoir ét< ; son gardien et le 
témoin de sa vie, l'accompagne ensuite devant son juge l : tel 
précisément le démon de Socrate. 

Ce démon-là, nous le savons, est personnel à l'homme, sans 
cesser de lui être extérieur. Il est si peu identique au démon 
âme humaine, dont il vient d'être question, qu'on ne peut même 
pas l'assimiler à ceux qui ont jadis habité un corps : il appar- 
tient à l'espèce supérieure des démons toujours affranchis de cet 
asservissement. 

Or, comment raisonne Apulée ? Socrate avait un démon qu'il 
connaissait, dont il entendait la voix, qu'il pouvait voir à l'occa- 
sion. Chaque homme de même a son démon. Il peut entretenir 
avec lui les mêmes relations que Socrate, à condition de s'en 
rendre digne. Comment en sera-t-il digne ? En faisant comme 
Socrate : en l'honorant, en lui rendant un culte. Mais par ce 
culte, nous avons vu tout à l'heure ce qu'il fallait entendre : il 
n'a pas son objet hors de l'homme ; il consiste dans l'étude de la 
philosophie, qui est l'art de bien vivre ; il se confond avec 
l'effort pour élever son âme à la parfaite vertu et à la suprême 
sagesse. Vous pensiez qu'il s'agissait d'un être divin qui se tient 
aux côtés de l'homme pour lui prêter conseil et assistance ; vous 
avancez d'un pas, et voici que ce démon n'est plus autre chose 
que l'homme même. Que devient dès lors la distinction élaborée 
à grands frais entre les diverses espèces de démons ? Apulée ne 
s'en souvient déjà plus ; victime une fois de plus de son impuis- 
sance à suivre une idée et à dominer un développement, le 
mirage des mots lui fait perdre de vue la réalité des choses. 
C'est sur des mots qu'il raisonne ; et comme il arrive, raison- 
nant sur des mots, il joue sur les mots. 

Mais peut-être objectera-t-on que c'est nous qui ne l'enten- 
dons pas bien ; qu'en parlant du culte rendu par l'homme à son 
démon, Apulée songe à deux choses différentes, mais non con- 



1 De deo S. 16, i55. Apulée ne donne pas à ce démon le nom de génie, comme on 
l'a dit à tort : le démon âme de l'homme est le seul qu'il assimile au Genius des Romains^ 



250 CHAPITRE VIII LES DEMONS ET l'hOMME 

tradictoires entre elles ; que la pratique de la vertu et l'acqui- 
sition de la sagesse rapprochant l'homme des dieux, nul n'est 
plus digne que l'homme sage et vertueux de voir un être divin 
se révéler et se communiquer à lui. 

Il faut avouer que, dans ce cas, Apulée se serait exprimé d'une 
façon singulièrement obscure. Du reste, continuons : nous ver- 
rons bien. 

Apulée, pour finir, commente un passage du Philoctète 
d'Accius : 

Inclite, parua prodite patria, 
Nomine celebri claroque potens 
Pectore, Achiuis classibus auctor, 
Grauis Dardaniis s;entibus ultor, 
Laertiade. 

On le voit, dit-il, dans cette énumération des titres d'Ulysse, 
ce que le poète mentionne en dernier lieu, c'est le père du héros. 
C'est qu'en effet la noblesse (nous connaissons ce lieu commun, 
cher aux Stoïciens et aux Cyniques) est du nombre des avantages 
précaires que le hasard procure et que le hasard emporte, de 
ces choses extérieures qui n'entrent pour rien dans la valeur 
d'un homme. Mais la sagesse et la vertu d'Ulysse, voilà ce qui 
lui appartient en propre. C'est cette sagesse qu'Homère a poéti- 
quement figurée sous les traits de la déesse Minerve, qui accom- 
pagne le héros dans toutes ses aventures, et qui le fait sortir 
victorieux de tous les périls et de toutes les épreuves. 

Nous voilà loin du démon de Socrate. Celui-là est un être 
divin, mal défini peut-être, mais réel. Les avis que le sage en 
reçoit ont le caractère d'oracles. La pensée d'Apulée là-dessus 
ne fait pas de doute : la divination est nécessaire là où les 
conseils de la sagesse humaine ne suffisent pas. Apulée insiste 
sur cette idée, l'appuie d'exemples empruntés précisément aux 
poèmes homériques, et conclut : « Ad eundem modum Socrates 
quoque, sicubi locorum aliéna sapientiae officiis consultatio in- 
gruerat, ibi ui daemonis praesaga regebatur. » (18,162). On 
s'attendrait à voir Minerve jouer le même rôle auprès d'Ulysse. 
N'est-ce pas déjà Minerve, visible pour le seul Achille, qu'Apulée 
a prise comme exemple de ces démons qui parfois apparaissent 
aux yeux des mortels ? Ne sera-t-elle pas aussi pour Ulysse le 



LE DÉMON DE SOCRA1 i 20 I 

démob secourable qui l'éclairé el qui l'assiste ? Point : de révé- 
lations divines et d'oracles, de secours divin suppléant à l'infir- 
mité humaine, il n'est plus question,, Ulysse ne doit rien qu'à lui- 
même ; si un dieu l'assiste de ses conseils, il est en lui-même, ou 
plutôt, Ulysse est à lui-même ce dieu ; et Minerve n'est plus 
qu'une abstraction personnifiée, une allégorie poétique figurant 
la prudence du sage, « prudentia, quam poetico ritu Mineruam 
nuncupauit » (2^, 177 >• 

Ainsi, le discours sur le dieu de Socrate (Maxime de Tyr ne \ 
procéderait pas autrement) se compose de deux parties n'ayant 
ni le même caractère ni la même origine : un résumé delà théo- 
rie soi-disant platonicienne des démons y sert d'introduction à 
une diatribe, dont on reconnaît aisément l'inspiration aux lieux 
communs de morale, comme à l'interprétation allégorique 
d'Homère, et où la notion de démon n'a plus du tout la même 
valeur. 

L'étvmologie qu'Apulée donne de svèaCfiwv : « svêcciuovaz dici 
beatos, quorum daemon bonus, id est animus uirtute perfectus 
est » (10,100), cette étvmologie était classique, et il n'était pas 
moins courant de parler du démon propre à chaque individu. 
Mais que devons-nous entendre par ce démon ? est-il distinct de 
l'homme et situé hors de lui ? est-ce son âme conçue comme un 
principe divin ? ou faut-il n'y voir qu'une expression figurée ser- 
vant à désigner la raison humaine ? 

Pour Xénocrate, comme pour Apulée dans ce passage, le démon 
de chaque homme, c'est son âme : « Sevoxochr^ (fr t air evôai'iwra 
etiai tov rrjv ipvx^r lyorxa anovôaUcv ■ javir^v yàq êxâcrov eh ai 
dcut^iova. » 1 

Platon, de son côté (Tim. 90, A-C), déclare que celui qui, par » 
l'étude du vrai et la méditation constante des choses immor- 
telles, a toujours rendu un culte à son démon (tov âafuora 
Zvroixor êv avroj), mérite par excellence l'épithète de avôca'iiwv : 
or, ce démon, c'est dans l'homme qu'il réside; il est la partie 
la plus haute de l'âme humaine, celle qui l'élève de la terre J 
vers le ciel, sa patrie. 



Aristt. Top. II, 6, 112 a (Xénocr. fr. 81, p. 191 Heinze). 



2.02 CHAPITRE VIII LES DEMONS ET L HOMME 

Cette idée devait être reprise et développée par le stoïcisme. 
Avec quelle religieuse gravité Marc-Aurèle évoque sans cesse ce 
dieu intérieur! « Rien de plus misérable que l'homme... qui ne 
sent pas que c'est assez d'être proche de son seul démon intérieur 
et de l'honorer d'un culte véritable. Et ce culte, c'est de le main- 
tenir pur de passion, d'imprudence, de mauvaise humeur contre 
ce qui nous vient des dieux et des hommes. » « Il vit avec les 
dieux, celui qui leur montre constamment son âme satisfaite de 
son sort, faisant ce que veut le démon que Zeus a donné comme 
chef et comme guide à chacun, émanation de lui-même. Et ce 
démon, c'est l'intelligence et la raison de chacun. 1 » 

Dion Chrjsostome va plus loin, et affirme nettement que ce 
qu'on appelle le démon d'un homme, c'est l'homme lui-même, 
avec sa nature et ses instincts. Les démons, il en affirme bien 
l'existence. Au nombre des vertus royales il met la croyance aux 
dieux, et non seulement aux dieux, mais aux démons et aux 
héros, âmes des hommes vertueux qui ont échangé contre une 
autre leur nature mortelle 2 . Des hommes vertueux : car ce con- 
temporain de Plutarque se refuse à admettre qu'il y ait de mau- 
vais démons, puisque le démon est d'essence divine. Aussi s'ex- 
prime-t-on mal, d'après lui, quand on dit de l'homme de bien 
qu'il est svâaffiœv, ou qu'il a un bon démon, et du méchant 
qu'il est xaxoâaffuwv, en d'autres termes, que son démon est 
mauvais. Le démon est toujours bon, et le méchant, c'est celui 
qui reste sourd à ses conseils 3 . Mais n'allons pas conclure de 
là que Dion place aux côtés de chaque homme un démon parti- 
culier, auquel il est libre d'obéir ou de désobéir. Le âaipoviov 
n'est ici que la divinité en général. Diogène, dans l'un des dis- 
cours où Dion le met en scène, exhorte Alexandre à cultiver 
son démon, et à l'élever à cette science du commandement qui 
est l'une des vertus cardinales des Cyniques. A cette condition 
seule il méritera le nom de roi; hors de là, il ne sera qu'un 
misérable esclave. Alexandre est intrigué : Diogène s'explique. 



1 II, i3. V, 27. (d'après la traduction de G. Michaut). 

2 « Où [lôvov ^yettat freoùç, aklà xal 8aî[J.ovaç xai 7]fja>aç àyaOoùç, xàç ttûv ccya$û>v 
àvSpûv tyu\àç |j.eTaj3aXoûaaç ex T7jç Ovtjtyjç cpûoeuiç. » (III, 54 ; T. I, p. 43, 7 A.) 

3 XXIII, 6-12 (T. II p. 2 7 5 s. A.). 



LE DÉMON DE SOGRA i I '•"'•> 

Par démons il ne Pau! pas entendre < 1 » • s êtres s<>it bons, suit 
mauvais, extérieurs à L'homme e1 maîtres de sa destinée. Le 
démon propre à chaque homme, c'est sa raison ; el c'est dans 

ce sens qu'on peut dire que le démon de l'homme de bien est 
bon, et que celui du méchant est méchant l . 

Le caractère commun à ces divers points de vue est de placer 
le démon de l'homme dans l'homme, et, pratiquement, de le 
confondre plus ou moins avec lui 2 . Sur ce point, Plutarque se 
sépare à la fois des Stoïciens et des Académiciens. « Il y a dans 
l'âme, dit-il, une partie qui, étant mêlée à la chair et aux pas- 
sions, devient irraisonnable ; il y en a une autre qui, parce qu'elle 
échappe au contact de la matière, est inaccessible à la corrup- 
tion. La plupart croient que cette faculté, qu'ils appellent le 
rot>ç, réside en notre personne ; mais ceux qui jugent sainement 
pensent qu'elle lui est extérieure, et lui donnent le nom de Démon. 
Le démon, c'est-à-dire le principe supérieur de la raison, est 
donc en dehors de l'homme, mais il est tout près de l'homme, 
toujours disposé à l'assister, à l'éclairer ; et celui-ci sera heu- 
reux qui, pendant tout le cours de sa vie terrestre, aura su 
écouter la voix de son démon et qui aura obéi à sa direction 8 . » 

Entre ces notions divergentes, Apulée ne se prononce pas : il ! 
les associe, et les fait voisiner en bonne intelligence ; les con- 
tradictions ne troublent pas sa sérénité ; il n'en a même pas 
conscience, et nous laisse le choix, sur le démon individuel, entre 
trois opinions, i. C'est un être divin, distinct de l'homme, té- 
moin de ses actes et de ses pensées, qui veille sur lui, qui le 
guide, qui l'éclairé s'il en est digne : tel le démon de Socrate. 
2. C'est l'âme humaine elle-même, puisque l'àme est un démon, 



1 IV, 7 5 ss. (T. I p. (38 s. A). 

2 Sans doute, il ne faudrait pas voir dans les textes cités l'expression d'une doc- 
trine rigoureusement arrêtée. Chez les Stoïciens, par exemple, l'idée du Dieu intérieur 
se concilie dans une certaine mesure avec celle d'un gardien attaché à la personne 
humaine. Cf. Rohde, Psyché II' 2 p. 3i6 n. i (p. 317) : « Es wird ein halh allegorisches 
Spiel mit dem àaîuœv als Speeial°:enius und zuçleich als Krone der menschlichen 
Person getrieben. » Il faut faire la part de l'imprécision inhérente au lança^e figuré. 
Apulée commence par poser des définitions et des distinctions nettes ; c'est par là qu'il 
se met en contradiction avec lui-même. 

3 Decharme, Critique des trad. relig. p. 462 3 (d'après Plut. De gen. Socr.e. 22-241- 



254 CHAPITRE VIII LES DEMONS ET l'hOMME 

et que cultiver son âme, c'est rendre un culte à son démon. 
3. C'est une personnification allégorique de la raison et de la 
sagesse : telle la Minerve d'Homère, protectrice d'Ulysse. 



LAME HUMAINE. 

Les idées d'Apulée sur les démons sont donc loin de former 
un système cohérent et logique. Malgré l'apparente rigueur de 
la doctrine, elles restent vagues ou contradictoires entre elles. 
C'est d'ailleurs cette imprécision même qui en fait la commo- 
dité, et permet de les faire servir à des fins diverses. 

Car la question n'a pas seulement un intérêt théorique, elle a 
aussi des conséquences pratiques. Si l'homme, auteur de sa 
destinée et artisan de sa vie morale, est à lui-même son démon r 
il n'a que sa raison pour guide. S'il existe des êtres divins avec 
lesquels l'homme peut avoir commerce, il en recevra des lumiè- 
res et des avertissements ayant le caractère de révélations cé- 
lestes et d'oracles ; et combien plus si chaque homme a un démon 
spécial, dont la mission est de veiller sur lui, et auquel l'unit 
un lien personnel. 

Mais il y a plus : l'âme est elle-même un démon. Là-dessus, 
il est vrai, Apulée fait une réserve. Il ne dit pas : l'âme humaine 
est un démon, mais : on peut, en un certain sens, l'appeler un 
démon, « quodam significatu et animus humanus etiam nunc 
in corporesitus daemon nuncupatur. » (i5,i5o). Est-ce à dire que 
ce ne soit là qu'une expression figurée, une manière de parler? 
On pourrait l'admettre si, traitant de l'homme, Apulée voulait 
donner à entendre que cette partie de son être qu'on appelle 
l'âme est d'origine et d'essence divines. Mais il suit une marche 
inverse. Parti d'une définition générale des démons, il en passe 
en revue les diverses espèces ; et l'une de ces espèces, celle qu'il 
nomme en premier lieu, c'est l'âme encore unie au corps. Il 
semble donc bien que le terme de démon doive être ici pris 
au propre. Et cependant, la restriction se comprend, et une ex- 
plication s'impose. Cette explication, Apulée ne la donne pas. 
Mais on peut essayer de compléter sa pensée et d'en tirer quel- 



l'ame HUMAINE 255 

ques indications sur- sa psychologie, si rudimentaire soit-elle. 

Il est clair que l'âme enfermée dans un corps ne répond pas 
à l'idée qu'Apulée vicnl de donner des démons. Elle fait partie 
intégrante de L'homme, et est asservie à toutes les misères 
humaines. Elle est rivée à la terre, tandis que les démons par- 
courent librement, comme portés sur des ailes, les espaces 
aériens. Elle n'a point de contact avec les dieux, tandis que les 
démons, qui habitent sur la frontière des deux empires, mettent \ 
en communication les hôtes de la terre et ceux du ciel. Son sa- 
voir est borné comme ses moyens d'action. Si elle était un démon 
au sens propre du mot, pourquoi d'autres démons? pourquoi 
d'autres intermédiaires entre les hommes et les dieux ? les offices 
pour lesquels précisément le secours des démons est indispen- 
sable à l'homme, c'est elle qui les remplirait. 

Mais quand vient la mort, l'union du corps et de l'âme est «- 
détruite, et il suffit de cette rupture pour faire de l'âme, affran- \ 
chie de ses entraves matérielles, un démon au vrai sens du mot. 
Jusque-là, qu'est-elle ? Elle est, si l'on peut dire, un démon en \ 
puissance, un démon qui n'est pas encore entré en possession 
de ses facultés de démon I . Ce qui l'en prive, c'est d'être retenue I 
dans un corps. L'âme est, en d'autres termes, un démon captif, 
qui n'attend que le jour où s'ouvriront les portes de sa prison 2 
pour prendre sa place parmi les âmes ses sœurs (ràç avyysvtïg 
ipv%âg), suivant l'expression de Maxime de Tyr (i5, 7). Supposons 
même qu'au cours de l'existence terrestre l'âme arrive à secouer 
ses chaînes et à s'échapper pour un moment : en quoi sa condi- 
tion différera-t-elle, pendant cet instant, de celle des démons 
proprement dits? 

A part ce cas exceptionnel, dont nous reparlerons, c'est donc f 
après que la mort l'a délivrée de son enveloppe corporelle que 
l'âme devient un démon. Mais le devient-elle seulement, et v 
n'est-il pas plus juste de dire qu'elle le redevient? L'àme unie au 



1 Plutarque (Def. orac. 3q) se refuse à admettre qu'il y ait une différence essentielle 
entre les démons et les âmes enfermées dans un corps. La vue de l'àme est momen- 
tanément obscurcie par la matière ; mais une fois libre de son enveloppe corporelle, 
elle recouvre dans leur plénitude ses facultés de démon (432 A). 

2 Cf. pour l'expression, Quint. Decl. mai. 10, 17 (p. 2o3 L.) : « Quotiens (anima) 
humani pectoris carcerem effreçerit... » 



2 0() CHAPITRE VIII — LES DEMONS ET l'hOMME 

corps n'est pas encore complètement le démon qu'elle sera un 
jour : ne peut-on pas ajouter qu'elle n'est plus le démon qu'elle 
a été ? Il est assez probable qu'Apulée croit à la préexistence de 
l'àme. Le génie, dit-il, est immortel ; mais s'il est immortel, et 
différent en cela de l'homme, il est cependant, pour ainsi dire 
(quodam modo), créé avec lui (i5, i5i). Pourquoi « quodam 
modo » ? L'idée est apparemment celle-ci : l'existence du génie 
ne commence pas, à proprement parler, en même temps que 
celle de l'homme; mais c'est à ce moment qu'il commence d'exis- 
ter en tant qu'âme humaine, et c'est dans ce sens qu'il est con- 
temporain de l'homme dont, par son union avec le corps, il est 
devenu un des éléments constitutifs. Or, si l'àme existait déjà 
avant son union avec le corps, de même qu'elle est destinée à 
lui survivre, quelle pouvait être sa condition antérieure, sinon 
celle d'un démon, puisqu'elle était alors aussi libre qu'elle le 
sera après la mort des liens qui la retiennent prisonnière durant 
son séjour sur la terre? Il ne s'ensuit pas d'ailleurs qu'elle n'ait 
pas eu de commencement; mais à cet égard on ne peut rien affir- 
mer, puisque nous ne savons pas si Apulée se représente les 
démons comme créés ou comme éternels. Ce qui est certain, nous 
l'avons vu, c'est qu'ils sont immortels. L'àme est immortelle au 
même titre que les démons, et les démons au même titre que 
l'àme. 

Il y a donc des démons qui ont toujours été, et qu'Apulée se 
représente apparemment comme devant toujours rester libres de 
toute entrave corporelle. Il en est d'autres qui, venant habiter 
un corps, perdent pour un temps leur qualité de démon, et qui 
la retrouveront en se séparant de ce corps. 

La notion de l'âme, très simpliste^ comme on le voit, qu'im- 
plique, chez Apulée, la théorie des démons, est conforme à une 
idée répandue dans l'antiquité, et à des tendances qui se retrou- 
vent dans les croyances orphico-pythagoriciennes, comme au fond 
du dualisme psychologique de Platon. Le corps est souvent com- 
paré à une prison, où l'àme est enfermée (êv yoovQÛ), ou encore 
à un tombeau : gwhcc orjiia. Mais pourquoi cette captivité ? 
Apulée y voit-il avec les Orphiques le châtiment de quelque faute ? 
Il ne nous le dit pas. En tout cas, le contact avec la chair est à 



l'ame ni M UNE 2&1 

ses yeux une souillure, e( le passage dans un corps, une dé- 
chéance dont les effets persistent même au delà de la vie ter- 
restre: les démons toujours libres des liens de la matière sont 
Supérieurs aux autres en noblesse et en dignité. Nous ne savons 
pas davantage de quelle manière il se représentait le sort des 
âmes après la mort. 11 parle seulement du juge en présence du- 
quel l'âme est amenée par son démon, et il laisse entrevoir des 
sanctions finales, puisqu'il y a des démons condamnés à traîner, 
dans une sorte d'exil, une existence misérable et vagabonde, en 
punition des méfaits qu'ils ont commis pendant la vie, « ob 
aduersa uitae mérita 1 ». 

On peut enfin se demander si le même démon, après avoir \ 
séjourné dans un corps, retourne dans un autre. C'est encore ; 
une question qui reste sans réponse. Il ji'y a pas trace, chez 
Apulée, de croyance à la migration des âmes. Mais comme, sur 
ces divers sujets, il n'a jamais exposé ses idées d'une façon com- 
plète, on ne peut rien conclure de son silence. 

La doctrine des démons n'a donc pas pour Apulée, comme 
pour d'autres, une portée morale appréciable. Sa morale est 
faite, pour autant que nous pouvons en juger, de lieux communs, 
stoïciens et cyniques en majeure partie, qu'il semble avoir puisés 
dans la déclamation plus que dans l'étude de la philosophie. La 
doctrine des démons comporte^ d'autre part, quelques rares 
applications à la psychologie. Mais elle a-surtou1r, nous l'avons- 
déjà remarqué, une valeur religieuse. Nier les démons, dit Plu- 
tarque^ c'est priver les hommes de toute communication avec les 
dieux. Sans ces êtres intermédiaires, dit à son tour Apulée, 
l'homme à jamais séparé des dieux serait relégué comme en une 
sorte de Tartare. 

Mais les rapports assurés de la sorte entre les hommes et les 
dieux, de quelle nature sont-ils? quelle est, dans les affaires 
humaines, la part des dieux et celle des démons ? 

C'est ici que les contradictions vont reparaître, tant il est ma- 
laisé de saisir et de fixer cette pensée capricieuse, qui se joue 
comme un feu follet sur un marécage. 

1 DedeoS. i5, i53. Cf. Flov. i5, 57 : « Ouae cliis manibus promerito suo cuique 
tormenta uel praemia. » 



CHAPITRE IX 
DIEUX ET DÉMONS 



VALEUR DE LA DISTINCTION. 

Qu'Apulée fasse sans cesse alterner entre eux les ternies de 
dieu et de démon, cela n'a rien de très surprenant, puisqu'on un 
sens un démon est un dieu 1 . Méfions-nous cependant: ce ne 
serait pas la première fois que les mots lui joueraient quelque 
tour. Et de fait, si les distinctions entre les diverses catégories 
de démons nous ont paru n'avoir qu'une valeur théorique, les 
frontières entre les dieux et les démons sont plus indécises en- 
core. Les différences de nature et de degré une fois établies en 
général, Apulée paraît les oublier dans le détail. 

La Minerve d'Homère, à la fin du discours sur le dieu de 
Socrate, descend au rang d'allégorie poétique, après avoir été 
présentée comme un démon. Mais elle était partie de plus haut 
encore, puisqu'elle figure parmi les douze grands dieux énu- 
mérés par Ennius. Plusieurs de ces noms appartiennent aussi à 
des planètes ; mais les planètes étant elles-mêmes des dieux, 
laissons cela de côté, sans nous mettre en peine de savoir s'il 
s'agit des mêmes êtres divins, ou si ce sont des noms identiques 
appliqués à des divinités différentes. Pour Minerve, le cas n'est 
pas tout à fait le même. Ici elle est déesse, là, démon. L'orateur 



1 Augustin (C. D. VIII, i4, p. 34a Domb.) relève l'impropriété du titre du de deo 
Socratis, et en donne une explication singulière : « Non est Soorati amicitia daemonis 
gratulanda, do qua usque adeo et ipso Apuloius erubuit, ut de doo Socratis praenota- 
ret librum, quem... non appellare de deo, sed de daemone Socratis debuit. » Il est 
probable toutefois que si Apulée substitue le terme de dieu à celui de démon, il lo 
l'ail à dessein ; la doctrine dos démons devait être nouvelle pour la plus grande partie 
dis auditeurs à l'usage desquels il la vulgarisait ; aussi évite-t-il une expression qui 
n'aurait pas été comprise ou aurait donné lieu à des malentendus. 



VALEUR DE LA DISTINCTION •>."><) 

ne s' est-il pas mis en contradiction avec lui-même? Au moins 
aurait-il dû nous prévenir que la Minerve qui apparaît à Achille 
nYsi pas la même que tout à l'heure. Mais passons encore; el 
sans attacher trop d'importance au nom, admettons que nous 
ayons à faire à deux êtres distincts, entre lesquels existent les 
mêmes différences qu'entre les dieux et les démons en général, 
La Minerve homérique a en commun avec les hommes des affec- 
tions et des passions; elle aime et elle hait; elle a des favoris, 
qu'elle protège, et des ennemis, auxquels elle fait la guerre ; 
surtout, elle intervient directement dans les affaires humaines. 
L'autre Minerve est une déesse; donc, par définition, elle est 
impassible, jouit de la parfaite béatitude, et veille à l'accomplis- 
sement de ses volontés, sans que jamais aucun contact puisse 
s'établir entre elle et les mortels. Ce sont là en effet, nous le 
savons, les caractères essentiels des dieux, par opposition avec 
les démons. 

Mais alors, pourquoi Apulée met-il à la suite des douze grands 
dieux, ceux dont se manifeste le rôle et l'action dans les diverses 
circonstances de la vie, « ceterique id genus^ quorum nomina 
quidem sunt nostris auribus iam diu cognita, potentiae uero 
animis coniectatae per uarias utilitates in uita agenda animad- 
uersas in iis rébus, quibus eorum singuli curant » (2, 122)? Il 
dira bien un peu plus loin : « (Deos non) a cura rerum huma- 
narum, sed contrectatione sola remoui. » (6, i32). Mais les dieux 
sont-ils si limités dans leur pouvoir qu'ils aient chacun leur 
province distincte? Pour Maxime de Tyr, nous l'avons vu, c'est 
là précisément une des conséquences de l'infirmité relative des 
démons. Apulée paraît songer à des fonctions précises, qui, 
d'après son propre témoignage, conviendraient aux démons 
plutôt qu'aux dieux. 

L'inconséquence est plus frappante encore si, des manifesta- 
tions de la providence divine, on passe au culte. La place 
qu'Apulée assigne aux dieux et aux démons dans l'adoration des 
mortels, ne répond guère à l'idée qu'il donne de leur importance 
et de leur dignité relatives. 

Parmi les démons de l'espèce la plus noble, ceux qui n'ont 
jamais vécu d'une existence terrestre, il nomme en premier lieu, 



2ÔO CHAPITRE IX DIEUX ET DEMONS 

on s'en souvient, l'Amour et le Sommeil. Pourquoi l'Amour ? 
par réminiscence évidemment du mythe de Diotime dans le 
Banquet de Platon. Mais chez Platon, il ne s'agit que de l'Amour ; 
la définition des démons ne sert que d'introduction et de com- 
mentaire au mythe, et le mythe lui-même met en lumière le rôle 
de l'amour dans la dialectique platonicienne. Ici, au contraire, 
l'Amour, choisi comme exemple à la suite d'une théorie générale 
des démons, est une abstraction terne et sans intérêt ; et le 
Sommeil, personnalité allégorique moins vivante encore, est 
associé par contraste à ce démon fort éveillé en raison de sa 
« vertu dormitive ! ». 

D'autre part, nous savons que, suivant leur condition, les 
âmes, après la mort, portent les noms de Lémures, de Lares ou 
de Larves. Quant à ceux dont le sort est incertain, le langage 
courant les appelle Dieux Mânes. Mais ce nom est un titre 
d'honneur, et ceux-là seuls y ont droit en réalité, qui, après une 
vie juste et sage (tels les âçcij t uov€ç du Cratyle), ont mérité qu'on 
leur élevât des temples et qu'on leur offrît un culte. De ce nom- 
bre sont, par exemple, Amphiaraûs en Béotie, Mopsus en Asie 2 , 
Osiris en Egypte, d'autres en d'autres lieux, Esculape partout. 

Voilà qui est assez déconcertant» Apulée ne peut pas vouloir 
dire que, parmi les Mânes, les uns soient, au vrai sens du mot, 
des dieux, et d'autres des démons : la contradiction serait trop 
flagrante avec tout ce qui précède. C'est bien de démons qu'il 
s'agit 3 . Pour le héros Amphiaraûs, pour le devin Mopsus, rien 



1 a Quorum c numéro Somnus atque Amor diuersam inter se uim possident, Amor 
uigilandi, Somnus soporandi. » (16, i55). 

2 i5, i53. Je lis : « in Asia Mopsus », au lieu de « Africa ». On pourrait songer à: 
«in Cilicia » (Cf. Tert. de Anima 47). Mais «Asia» rend mieux compte de la faute. 
V. toutefois Thomas p. XVIII : « Apuleius Mopsum, Apollinis filium, cum Mopso, 
Ampyci fdio, confudisse uidetur. » 

3 Plutarque dit bien que des démons peuvent s'élever au rang de dieux (Is. et Osir . 
27, p. 3Gi E ; 3o, 36a E). Mais nulle part Apulée n'exprime une idée de ce genre. D'ail- 
leurs, Amphiaraûs, Mopsus, demi-dieux dont le rôle essentiel est de rendre des ora- 
cles, ne peuvent être conçus (pie comme des démons ; il faut donc en dire autant 
d'Osiris el d'Esculape qui leur sont associés. Au ch. \l\, où Apulée parle des différents 
rites auxquels chaque démon prend plaisir, « Aegyptia numina plangoribus (gaudent) » 
(p. 22, 8 Th.) fait évidemment allusion à Osiris. 



\ ILEUR DE LA DISTINCTION 26 1 

de plus naturel. Mais Osiris et Esculape, eux aussi, gonl des 
démons, et des démons de rang secondaire, inférieurs, dans la 
hiérarchie des êtres, à d'aussi pâles figures que l'Amour H le 
Sommeil. Apulée cependant les appelle des dieux. Et pourquoi 
non? ne les honore*t-il pas comme lels, et le culte qu'ils reçoi- 
vent ue les élève-t-il pas au-dessus de ces démons supérieurs? 
bien plus: ue les égale-t-il pas aux dieux? 

Théoriquement (telle paraît avoir été, par exemple, la doctrine 
de Xénocrate l ), les dieux seuls ont droit à un culte. Aux démons 
ne s'adressent que les cérémonies destinées à désarmer un pou- 
voir malfaisant 2 , les dTioiQoniaoïioi. Mais quand Apulée parle 
des formes sensibles de l'adoration, ce sont toujours les démons 
que, sous le nom de dieux, il semble avoir en vue. Dans Y Apo- 
logie, par exemple, où l'existence des démons est affirmée, Apu- 
lée, d'accord avec le sentiment et le langage populaires, traite 
de dieux des êtres supérieurs auxquels, d'après ses propres 
définitions, le terme de démons s'appliquerait logiquement : tels 
Esculape, ou encore Mercure, devant l'image duquel il fait ses 
dévotions journalières. 

N'explique-t-il pas d'ailleurs les particularités des divers rites 
par les préférences personnelles des démons, et ces préférences 
ne viennent-elles pas de ce que ceux-ci ne sont en possession ni 
de l'impassibilité ni de la béatitude divines? Et cela est logique: 
qu'importe aux dieux de quelle façon les hommes les honorent? 
Mais alors, les démons ne sont plus à proprement parler les in- 
terprètes des hommes auprès des dieux, ils sont eux-mêmes 
l'objet du culte. Et, dans ce cas, n'est-il pas aussi simple de 
solliciter et d'obtenir d'eux-mêmes les faveurs dont l'homme a 
besoin? La philosophie, dit Apulée, consiste avant tout dans la 
connaissance du vrai culte à rendre aux dieux. Mais ce culte, 
quel est-il, et en quoi se distingue-t-il de celui que reçoivent les 



1 Cf. Heinze, p. 94. 

2 Plut. Def. Orac. c. 14. /&'• et Osîr. c. 26. — Quoique l'existence d'intermédiaires 
entre les dieux et les hommes, de « médiateurs », soit une création de la philosophie, 
la religion populaire dut attribuer à certaines divinités de rang secondaire un rôle 
analogue à celui des démons du platonisme. Nous en avons au moins un exemple, ce- 
lui du héros Psithyros : v. Usener, Rh. M. LIX, 1904, p. 623. 



2()2 CHAPITRE IX — DIEUX ET DEMONS 

dénions ? Il n'est pas jusqu'à l'effort pour s'élever à la sagesse 
et à la vertu qu'Apulée n'appelle un culte rendu par l'homme à 
son démon. Quelle est dans tout cela la part faite aux dieux ? 
Ovâèv ttqôç tov zIiôvvGor. Les dieux ne jouent dans cette doc- 
trine qu'un rôle de parade. Ou bien, loin de tout commerce 
avec les hommes, ils ne sont que l'expression de la volonté 
suprême qui régit l'univers, et se confondent avec le Dieu sou- 
verain ; ou bien ils sont conçus comme intervenant directement 
dans le monde et les affaires humaines, et alors ils font double 
emploi avec les démons. Chez Plutarque, la théorie des démons 
est un moyen de sauver le polythéisme traditionnel, tout en 
conservant aux dieux la sereine grandeur et la sainteté. De 
même, si l'on veut, chez Apulée. Mais ses dieux, c'est à peine 
s'ils existent. Les seuls qui aient pour lui quelque réalité, ce 
sont ceux qu'il définit comme étant des démons. 

Quand donc Apulée oppose entre eux les dieux et les démons, 
il fait de la philosophie, ou de la littérature. Cette distinction 
a l'air d'une phraséologie apprise, et qui ne correspond guère 
à une conception personnelle du monde. Autant que nous pou- 
vons en juger, Apulée se représente les choses d'une façon 
moins arrêtée et plus sommaire encore qu'il ne paraissait tout 
d'abord. 

Très haut, très loin de l'homme, en dehors de tout commerce 
avec lui, Dieu, auteur de l'univers, cause première et volonté 
suprême. Mais Dieu se laisse rarement concevoir par l'esprit, et 
reste toujours ineffable : Apulée se met en règle avec lui une fois 
pour toutes en affirmant qu'il est. Ou plutôt, s'il renonce à l'ex- 
primer, il ne renonce pas à l'atteindre, mais par des voies 
étrangères, comme nous le verrons, à la connaissance rationnelle. 
D'autre part, au plus bas degré de l'échelle, l'homme, aussi 
borné en savoir et en pouvoir qu'avide de connaître et d'entrer 
en relations avec les forces qui gouvernent le monde. Entre les 
deux, une infinité de volontés particulières, qui jouent le rôle de 
causes, et auxquelles doivent être rapportés tous les phénomènes 
perçus par les sens, d'agents conscients dont l'existence a le 
double avantage de rendre compte de tout — en réalité de dis- 
penser de toute explication — et de laisser à la faiblesse de 



il s DÉMONS ET LE SYNCRÉTISME RELIGIE1 S 2Ô3 

l'homme le recours (l'un contact direct et personnel avec des 
êtres supérieurs, ses maîtres ei ses semblables, ses amis s'il le 
veut. 

L'homme n'est doue pas, bien que le principe de l'univers se 
dérobe à lui dans les profondeurs d'un ciel inaccessible, un jouet 
Ignorant et inerte entre les mains de la nature. A défaut de Dieu 
qui lui échappe, il a, plus près de lui, des puissances divines, 
faites à la mesure de son intelligence, dont il peut désarmer 
l'hostilité, mériter la bienveillance et obtenir les lumières. Ces 
puissances, nous savons que ce sont les démons, mais nous savons 
également que nous avons le droit de les assimiler à ce que, plus 
ordinairement, on appelle des dieux. 

Et qu'est-ce après tout, en effet, que cette représentation du 
inonde, sinon un polythéisme anthropomorphique, plus incolore 
et moins vivant que les robustes et poétiques créations des mytho- 
logues primitives ? Dieux et démons : deux mots pour une seule 
chose, deux façons de considérer les mêmes êtres, distincts en 
théorie, identiques en fait. Mais si le terme de démons est un 
trompe-l'œil, une équivalence pour une explication, cette équi- 
valence est commode. Elle permet à Apulée de placer sa religion 
sous le patronage d'une haute autorité philosophique; elle main- 
tient dans sa pureté la notion du divin, en réservant au terme 
de dieu un sens spécial, à côté de son acception vulgaire ; elle 
ménage enfin un compromis entre le polythéisme traditionnel et 
des tendances plus récentes, communes à la philosophie et aux 
croyances populaires 1 . 



LES DEMONS ET LE SYNCRETISME RELIGIEUX. 

Apulée, nous le savons, est naturellement religieux. La piété 
envers les dieux, suprême sagesse au point de vue philosophique, 
est aussi pour lui une vertu dans Tordre pratique. Il se fait un 
mérite de sa dévotion, et crible de sarcasmes son adversaire, qui 



1 L'identité des dieux et des démons n'échappe pas à Tertullien (Apolog. 23), et 
devait être exploitée par les polémistes chrétiens. 



2Ô4 CHAPITRE IX — DIEUX ET DÉMONS 

doit à son impiété le surnom de Mézence 1 . La piété d'Apulée 
n'est pas sentiment vague ou pure spéculation ; elle est attache- 
ment à la religion traditionnelle et aux formes extérieures du 
culte. Nous dirions aujourd'hui qu'il est croyant et pratiquant. 
Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de la religion officielle de l'Em- 
pire, ni, par exemple, de cette dignité de sacerdos prouinciae 2 
dont Apulée fut revêtu, et qui lui conférait la présidence de 
l'assemblée provinciale : chacun sait que la pratique du culte de 
l'Etat était un simple acte de loyalisme, et que l'exercice même 
des sacerdoces publics n'impliquait nullement une foi person- 
nelle. Pour Apulée, il y a plus. La fidélité aux croyances ancien- 
nes est chez lui un instinct et un besoin, qu'il partage d'ailleurs 
avec bon nombre de ses contemporains. 

Le second siècle, on le sait, fut pour le monde antique une ère 
de réveil du sentiment religieux. Le paganisme est battu en 
brèche par les ennemis du dehors comme par ceux du dedans : 
christianisme d'un côté, Cyniques, railleurs à la façon de Lucien, 
de l'autre, sans parler des ferments d'incrédulité plus discrète- 
ment mais plus insidieusement répandus par des philosophes 
ayant moins d'ardeur de prosélytisme et moins de goût pour la 
polémique. Mais, comme il arrive, le paganisme se défend; il se 
secoue sous l'aiguillon du danger, et son énergie se retrempe 
dans la lutte. Sa renaissance correspond dans le monde grec 
à une renaissance de la conscience hellénique, dans l'empire tout 
entier à un retour vers les origines, tel qu'il s'en manifeste dans 
les sociétés vieillies et vaguement inquiètes des germes de dis- 
solution qui les menacent dans leur intégrité morale. La foi 
populaire revit dans les classes cultivées ; les lettrés, les rhéteurs 
et les sophistes, gardiens fidèles du passé, sont volontiers dévots. 
Toujours plus nombreux, à leur tour, sont les philosophes dont 
les doctrines se pénètrent d'esprit religieux et tournent à la théo- 
logie. Apulée est des leurs. Par sa piété, il est homme de son 
temps. Et il l'est aussi par quelques formes caractéristiques du 
sentiment religieux. 



1 Apol. .">('), 5kj. 

s August. Ep. i38, 19. — Apul. Flot. 16, 7-'i (p. 174, 10 VI.). 



LES DÉMONS El Ll SYNCRETISME RELIGIEI \ '<'».» 

Apulée a la religion aussi hospitalière que sa philosophie esl 
éclectique. Parmi les dieux desa province, il honore d'une dévo- 
tion spéciale l'Eschmoun-Esculape africain. En Grèce, il s'est fa il 
admettre à la plupart des cultes mystérieux; il est devenu par 
L'initiation fervent adorateur et fidèle d'Isis. et aux mystères <lc 
l'auguste déesse il n'a pas tardé à ajouter ceux d'Osiris. C'est 
qu'en effet, à cette époque, l'invasion des cultes étrangers, des 
cultes égyptiens surtout, dont le mithriacisme n'a pas encore 
éclipsé la popularité déjà ancienne, s'étend et se précipite. Si 
c'est au III""' siècle que le syncrétisme doit arriver à son plein 
épanouissement, il est déjà plus qu'en voie de formation; un 
demi-siècle à peine nous sépare des Sévères. Or la doctrine des 
démons, telle qu'elle se présente chez Apulée, traduit si bien les 
aspirations auxquelles cet état religieux correspond, que l'on 
peut, à certains égards, la considérer comme un essai plus ou 
moins conscient de philosophie du syncrétisme 1 . 

Deux tendances, comme on sait, opposées en apparence, quoi- 
que procédant du même principe, sont inhérentes au syncré- 
tisme : l'une donnant satisfaction au monothéisme que la philo- 
sophie avait depuis longtemps contribué à répandre dans les 
classes cultivées, l'autre répondant à une conception polythéiste 
du monde. D'une part, les dieux, quelle qu'en soit l'origine, sont 
conçus comme réductibles les uns aux autres, et comme étant 
tous, dans la diversité de leurs aspects, autant de manifestations 
d'un même pouvoir divin. Réciproquement, la divinité se laisse 
morceler en une infinité de dieux particuliers, plus accessibles à 
l'intelligence, plus secourables à la faiblesse humaine. Et parmi 
ces dieux, il en est tel ou tel qui paraîtra offrir plus de garanties, 
qui sera l'objet d'une préférence, d'une dévotion spéciale. 

1 V. Macchioro (77 sincretismo re/ijioso e l'epigrafia, Rev. archéol. 1907, I, p. 141 
ss.) — article où, par parenthèse, J. Réville est retraduit en italien sur une traduction 
allemande, et où l'un des mots les plus connus de Jésus est attribué à Jean Chrysos- 
tome cité en latin (p. i46) — renverse toutes les notions reçues sur le syncrétisme au 
temps de l'empire romain. Je n'ai pas à discuter les conclusions de ce travail ; il fau- 
drait peut-être commencer par dissiper un malentendu fondamental sur ce qu'on 
entend par syncrétisme. Mais que penser de l'étrange association où sont confondus, 
à titre de satiriques, Pétrone, Juvénal, Apulée et Lucien ? (p. i45) Que d'ailleurs le 
point de vue d'Apulée lui soit en partie personnel, et que la religion de ce lettré ne 
soit pas identique à celle de la foule, on l'accordera sans difficulté. 



266 CHAPITRE IX DIEUX ET DEMONS 

C'est en effet un besoin général, et plus pressant qu'à aucune 
autre époque, de rapports personnels avec Dieu. Mais Dieu est 
grand et il est loin, et il est distrait par le soin de l'univers 
entier. Ce qu'on veut, c'est un Dieu qui se laisse approcher, un 
Dieu pour soi, un Dieu qui ait le loisir de vous écouter et du 
temps à vous consacrer. Ne sont-ce pas là les démons d'Apulée, 
et la pratique n'est-elle pas, dans sa vie, d'accord avec la doctrine? 
Asklèpios, qu'il honore entre tous, et dont il célèbre les louanges, 
Isis surtout, la divine protectrice à laquelle l'unit le lien sacré de 
l'initiation, on ce Mercure dont l'image ne le quitte pas et qu'il 
prie chaque jour : autant de démons dont il recherche la pré- 
sence, et dont, par un culte assidu, il s'assure le secours. 

Mais veut-on savoir comment il se les représente? Voilà que 
leur personnalité devient plus imprécise, leur physionomie plus 
mouvante et plus inconsistante : c'est un nuage qui prend toutes 
les formes à mesure que le vent le pousse. 

Quand, dans les Métamorphoses, Lucius, se réveillant sur la 
plage, voit la lune monter au-dessus de l'horizon, il invoque 
sous des noms divers la reine du ciel : Cérès Eleusinienne, Vénus 
déesse de Paphos, Phœbé révérée à Ephèse, Proserpine aux 
nocturnes hurlements. Mais la réponse d'Isis, souvent citée 
comme étant l'expression même du syncrétisme, est plus carac- 
téristique encore : « Je suis la Nature^ mère des choses, maî- 
tresse de tous les éléments, origine et principe des siècles, divi- 
nité suprême, reine des Mânes, première entre les habitants du 
ciel, type uniforme des dieux et des déesses. C'est moi dont la 
volonté gouverne les voûtes lumineuses du ciel, les souffles salu- 
taires de l'Océan, le silence lugubre des enfers. Puissance uni- 
que, je suis par l'univers entier adorée sous plusieurs formes^ 
avec des cérémonies diverses, avec mille noms différents. Les 
Phrygiens, premiers nés sur la terre, m'appellent déesse de 
Pessinonte et mère des dieux ; les Athéniens Autochthones me 
nomment Minerve Cécropienne. Je suis Vénus de Paphos chez 
les habitants de l'île de Chypre, Diane Dictynne chez les Cretois 
habiles à lancer des flèches, Proserpine Stygienne chez les Sici- 
liens qui parlent trois langues ; je suis Cérès, la vieille divinité, 
chez les habitants d'Eleusis ; Junon chez les uns, Bellone chez 



LES DÉMONS ET LE SYNCRÉTISME RELIGIE1 X 20 



1rs autres; Hécate chez ceux-ci, Rhamnusie chez ceux-là. Mais 
ceux qui les premiers sont éclairés des divins rayons du soleil 
naissant, les peuples de l'Ethiopie, de l'Arie, el les Egyptiens 
puissants par leur antique savoir, m'honorent seuls du culte <pii 
m'est propre ; seuls ils m'appellent par mon véritable nom, à 
savoir la reine Isis l . » Isis, on le voit, c'est un démon ; mais 
c'est aussi une déesse (la lune est mise d'ailleurs par Apulée au 
nombre des dieux) ; et cette déesse enfin, c'est la Nature même. 
(Test comme telle aussi que Lucius Apulée, après l'initiation, 
proclame ses louanges, dans une prière qui rappelle la célèbre 
invocation à Vénus, au début du poème de Lucrèce 2 . 

A supposer même qu'il ne faille attribuer à cette"partie des 
Métamorphoses aucune valeur historique, rien ne nous autorise 
à penser qu'Apulée ny exprime pas une conception religieuse 
personnelle. Nous en avons d'ailleurs un témoignage plus frap- 
pant encore. Le petit Mercure, cette idole de bois, ce fétiche 
qu'entoure la dévotion la plus superstitieuse et la plus matéria- 
liste, nous verrons qu'Apulée en parle comme d'une représen- 
tation du Dieu suprême en personne : c'est au point que, dans 
les termes, il en vient presque à confondre l'image et l'objet. 

Faut-il s'étonner encore de ces contrastes, de cette facilité^ qui 
paraît défier toute logique, à concilier des notions contradic- 
toires entre elles, et à se faire des mêmes choses les idées les 
plus opposées ? Impalpables comme l'air qu'ils habitent et dont 
ils sont faits, immatériels et pourtant corporels, d'une substance 
trop subtile et trop ténue pour arrêter la lumière du soleil, et 
pourtant visibles quand ils le veulent : qu'Apulée a raison de 
définir ainsi ses démons. Ils revêtent tous les aspects et se prê- 
tent à toutes les métamorphoses, tour à tour êtres réels, et doués 
d'une personnalité distincte, ou formes abstraites enfantées par 
l'esprit. 

Dire que les démons sont pratiquement identiques aux dieux, 



1 Met. XI, 5 (trad. BtHolaud). 

2 « Tibi respondent sidéra, redeuiït tempara, gaudent numina, seruinnt clementa. 
Tuo nutu spirant flamina, nutriunt nubila, terminant semina, crescunt germina. 
Tuam maiestatem perborrescunt a'ies caelo ineantes, ferae montibus errantes, ser- 
pentes solo latentes, beluae ponto natantes. » (XI, a5). 



268 CHAPITRE IX DIEUX ET DEMONS 

c'est être encore loin de compte. Dieux ou démons, démons ou 
dieux, c'est de la divinité elle-même qu'ils sont l'expression. 
Dieu, nous le savons, plane, dans sa solitude sereine, bien au- 
dessus de la portée de l'homme. Mais Dieu est un et il est mul- 
tiple. Les démons, c'est, si l'on peut dire, la monnaie de la 
divinité. Et, dans la personne de ces substituts, plus intelligi- 
bles et plus concrets, dans lesquels il se fractionne, Dieu, qui 
échappe à l'esprit, se laisse approcher et connaître, de même 
qu'à leur tour les images matérielles, suppléant à l'infirmité de 
la pensée humaine, l'aident à concevoir les dieux, qui ne tombent 
point sous les sens 1 . 

Mais nous avons le droit d'aller plus loin, et d'inférer dès main- 
tenant du langage d'Apulée qu'en possession de ces substituts 
de la divinité, l'homme peut monter, de l'échelon inférieur de 
la connaissance où il est parvenu, à une connaissance plus haute 
et la seule vraie, atteindre, par delà les phénomènes et les causes 
secondes, le principe et l'essence des choses,, du démon et par 
le démon, s'élever jusqu'à Dieu. Suivant le point de vue dont 
on les considère, personnes réelles ou formes de la pensée, les 
démons seront ou des agents de la connaissance, ou des moyens 
de connaissance. 

Or, connaître, c'est pour Apulée la grande affaire. Connaître 
les sublimes vérités qui ont trait à la nature de Dieu, à son 
action dans le monde, à ses rapports avec l'homme, telle est 
pour lui, par excellence, la philosophie. La connaissance à laquelle 
il vise n'est pas toute désintéressée, ni d'ordre purement spécu- 
latif ; elle a une valeur pratique ; elle enseigne à l'homme à se 
concilier les puissances divines dont son sort dépend., à s'assurer 
leur protection et leur aide. C'est par là que la philosophie 
d'Apulée est religieuse. 11 n'a pas besoin d'explication univer- 
selle, ni de construction systématique ; ce qu'il lui importe de 
savoir, c'est ce qui intéresse la sécurité et le bonheur des êtres 
humains. 



1 C'est du moins l'argument que donne Maxime de Tyr {Diss. 8), et que les néo- 
platoniciens devaient reprendre, en le modifiant légèrement, pour justifier le culte des 
images. 



LES DÉMONS ET LE SYNCRÉTISME RELIGIEUX 26g 

Regardons maintenant autour de lui. Un immense désir de 
certitude travaille cette génération. Plus le sol devienl vacillant, 
plus on cherche une hase inébranlable sur laquelle fonder ses 
espérances et assurer sa destinée dans cette vie H par delà la 
tombe. Mais cette vérité, qui la fera trouver? Ce ne sera ni 
la raison faillible, ni les systèmes philosophiques, que leurs 
contradictions et les polémiques stériles de leurs ailleurs on^ 
depuis longtemps convaincus d'impuissance. On Tira chercher 
hors de l'homme ; c'est d'un secours divin et des moyens de 
révélation dont dispose la religion qu'on l'attendra. 

Or les sources de la certitude, si différent qu'en puisse être 
l'objet, sont les mêmes pour le vaniteux philosophe et pour les 
simples qu'il traite souvent avec tant de morgue. Et ce sont les 
démons qui en commandent l'accès. 



CHAPITRE X 
LA CONNAISSANCE PHILOSOPHIQUE 



LES SOURCES DE LA CERTITUDE. 

Ainsi que les hommes au déclin de l'âge, les sociétés vieillies 
et lassées reviennent volontiers au berceau de leur enfance. La 
tradition religieuse servit de refuge, en ce temps, aux tardives 
espérances d'un monde sur sa fin. Plus un rite ou une croyance 
étaient anciens, plus ils avaient d'autorité 1 . De là la popularité 
renouvelée des grands inspirés de jadis, augustes interprètes des 
révélations divines: tel Orphée, le fondateur des mystères, tel 
Zoroastre 2 . De là encore, indépendamment des raisons de mode 
et des besoins de l'imagination, en quête de nouveautés et avide 
de merveilleux, la faveur des religions de l'Orient, et surtout de 
l'Egypte, terre antique et privilégiée de la sagesse et de la vérité. 
Apulée, lui aussi, se réclame d'Orphée 8 . Pythagore, dont s'est 
inspiré Platon, et qu'Apulée vénère à l'égal presque de son 
maître, a pris modèle, nous dit-il, sur les anciens, « egregie 
doctus et ueterum aemulator 4 » ; il s'est mis à l'école des prêtres 
égyptiens, des mages de la Perse, des Chaldéens et des Brach- 
manes ; et Platon lui-même en eût fait autant, si les circons- 
tances ne l'avaient pas empêché de pousser ses voyages au delà 
de l'Egypte 5 . Et cette sagesse qui venait de si haut et de si loin, 
de qui pouvaient la tenir ceux qui les premiers l'avaient eue en 



1 Voy. Réville, Religion sons les Sévères, p. 176 sq. 
- Plut. f)cf. orac. 10, l\\ï) A. 

3 Apol. 27, 453 ; M, 5 18. 

4 Apo.l. 3i , 465. 

5 De Plût. I, 3,i86. 



LES SOURCES DE LA GERTI1 nu: ''.7 1 

partage? qui pouvait avoir' enseigné à Oromasde el à Zoroastre 
la science, que se transmettaient les mages de la Perse, <lu vrai 
culte à rendre aux dieux, sinon les dieux eux-mêmes — 1rs 
dieux ou les démons? C'est à eux que remonte la vraie philo- 
sophie 4 comme à sa source la plus pure. 

.Mais la tradition ne suffit pas. Entre l'homme et La vérité, elle 
met trop d'intermédiaires. Avoir- commerce avec les dieux, être 
aussi près d'eux que ces hommes du passé, prophètes ou philo- 
sophes — les deux mots de plus en plus ont le même sens — ; 
être l'objet des mêmes faveurs et le dépositaire des mêmes 
révélations, voilà qui donnerait des assurances plus positives et 
des garanties plus infaillibles. 

Aussi voit-on, au second siècle, les oracles muets reprendre 
la parole; des sanctuaires prophétiques, obscurs jusque-là, ou 
nouveaux, sont assiégés par les fidèles, et jamais peut-être on ne 
se porta avec une plus pieuse ferveur ou une curiosité plus 
intense vers tous les genres de divination. Sans doute, le temps 
était passé où les cités grecques envoyaient des ambassades à 
Delphes, et où la Pythie était l'inspiratrice de leur politique. 
Une dévotion étroite, mise au service d'intérêts particuliers et 
mesquins, valait aux dieux des questions souvent saugrenues et 
puériles. Mais il y avait aussi ceux qu'animaient des préoccupa- 
tions plus élevées, pèlerins épris de vérité, cherchant à connaître 
le secret de notre destinée, et dont la philosophie avait déçu 
l'ardeur à découvrir la clef de l'énigme. Car on interroge les 
oracles sur des problèmes philosophiques et moraux ; ces révé- 
lations-là sont même les seules qu'espèrent encore en recevoir 
beaucoup de ceux qui n'en attendent plus des prédictions précises 
et des avis sur des cas particuliers. Lucain déjà (IX, 56 f) fait 
dire à Labiénus, engageant Caton à consulter Jupiter Ammon : 

Tua pectora sacra 
Voce reple ; durae saltem uirtutis amator 
Ouaere, quid est uirtus, et posce exemplar honesti. 

Un siècle après Apulée, Porphyre entreprendra de tirer la 
philosophie des oracles. 

Il faut en dire autant des mystères. Leur popularité s'accroît 
à mesure que le syncrétisme fait des progrès. De même qu'en 



272 CHAPITRE X LA CONNAISSANCE PHILOSOPHIQUE 

renouvelant et en multipliant les objets de leur adoration, les 
hommes de ce temps semblent vouloir atteindre plus sûrement 
la divinité dans la variété de ses manifestations, de même on 
espère, en se faisant initier, et initier souvent non pas à un, 
mais à plusieurs cultes mystérieux, s'assurer une protection 
divine plus efficace, des promesses et des garanties plus cer- 
taines pour le présent et pour Tau delà, augmenter ses chances 
de salut et d'immortalité. Car malgré les différences que leurs 
rites particuliers, leur origine et leur signification première 
laissaient subsister entre eux, les mystères paraissent avoir eu 
de plus en plus pour caractère commun d'une part, de sceller, 
par l'initiation, un pacte entre le myste et le dieu dont il deve- 
nait le fidèle dans ce monde et le protégé dans l'autre, d'unir 
d'autre part les initiés en une sainte confrérie, par le lien d'une 
communion spirituelle fondée sur la consécration à la même 
divinité, la connaissance des mêmes vérités, la possession des 
mêmes espérances. Plus encore que les oracles, les mystères 
étaient la source de révélations exquises, et d'autant plus pré- 
cieuses qu'en satisfaisant le besoin de savoir, elles donnaient des 
gages de félicité. C'est là aussi que se conservait dans sa pureté 
l'héritage de la vraie philosophie. Quand Julien voudra pénétrer 
jusqu'au fond de la sagesse, c'est à l'hiérophante d'Eleusis qu'il 
en demandera le secret. 

Il n'en va pas autrement pour Apulée. Oracles et mystères 
sont pour lui au nombre des moyens par lesquels les démons 
communiquent avec les hommes. 



ORACLES ET REVELATIONS. 

Les oracles sont indispensables : il faut avoir recours à la 
divination dans tous les cas où la sagesse humaine est insuffi- 
sante 1 . Et les dispensateurs des révélations mantiques, ce sont 
les démons. C'est déjà là le rôle que leur attribue chez Platon 
l'étrangère de Mantinée. Posidonius fonde sur l'existence des 



1 de de» S. c. 18. 



ORACLES ET iu'.\ ÉLA riON8 2^3 

démons ta croyance à la divination '. Pour Plutarque, les oracles 
sont la forme la plus importante de l'intervention des démons 
dans 1rs affaires humaines 8 . De même, pour Apulée, ce son 1 les 
démons <|ui avertissent les hommes, soit par des signes, soit par 
la voix de ministres inspirés. 

La m antique officielle n'est pas, à vrai dire, celle dont Apulée 
parait faire le plus de cas, et rien ne donne à penser que, pour 
son compte, et dans la pratique de la vie, il y eût beaucoup 
recours. (Test qu'en effet c'est là un mode de connaissance vul- 
gaire, à la portée de tout le monde, et qui met le consultant 
sous la dépendance d'un prêtre, d'un prophète, d'un intermé- 
diaire enfin, quel qu'il soit. Obtenir de tels oracles, c'est res- 
sembler à tout le monde, c'est s'arrêter à la porte du sanctuaire : 
c'est rester un profane. Aussi n'est-ce pas sans raison, quelle 
que soit dans le de deo Socratis la part de la déclamation, 
qu'Apulée, dans ce discours, met au-dessus des procédés divi- 
natoires qui exigent l'entremise d'un autre homme, les avertisse- 
ments qu'un Socrate recevait de son démon 3 . Car si les démons 
envoient aux hommes des signes matériels ou des song-es, ils 
peuvent aussi, d'une manière plus sensible encore, leur mani- 
fester leur présence, soit en leur faisant entendre leur voix, soit 
môme en se laissant voir d'eux 4 . Mais ces faveurs ne sont pas 
accordées à tout le monde; l'amitié des démons est réservée à 
ceux qui s'en sont rendus dignes. Elle est tout particulièrement 
le privilège des philosophes. 

Cependant, nous l'avons vu, dans le cas de Socrate, c'est à 
peine si l'on peut parler d'oracles, puisque les conseils qu'il 
reçoit de son démon ne sont autre chose, en fin de compte, que 
les conseils de la sagesse humaine. Le propre de la divination, 
de quelque façon qu'elle s'exerce, et ce qui en fait le prix, c'est 
de fournir des révélations qui dépassent par leur objet les limites 



1 Gic. Diu. I, 3o, 64. Cl". Zeller, Philos, der Griechen, III, i3 p. 576. 

2 Aussi est-ce le dialogue sur la cessation des oracles qui renferme le principal de 
sa doctrine des démons. 

3 de deo S. c. 19-20. 

4 de deo S. c. 6. 7. 17. 20, 166/7. Gf - Plut. Dion 55. Brut. 36 7. Caes. 69,4. 

18 



274 CHAPITRE X LA CONNAISSANCE PHILOSOPHIQUE 

des sens et de la raison. Qu'il s'agisse d'annoncer des événements 
à venir, de découvrir un trésor caché ', ou de faire pénétrer dans 
l'àme un rayon des divines clartés qui se nomment la science et 
la philosophie, ces révélations s'obtiennent dans des conditions 
spéciales, et grâce à l'intervention des démons. 

A l'encontre de Plutarque, qui est là-dessus fort explicite, 
Apulée ne dit pas d'une manière précise comment et sous quelle 
forme cette intervention se produit. Mais l'explication qu'il pro- 
pose du fait lui-même, sans être neuve, loin de là, n'est pas 
sans importance dans l'ensemble de ses idées sur l'acquisition de 
la connaissance. 

La révélation peut se faire, en quelque sorte, du dehors au 
dedans. Le démon vient à l'homme, et lui communique la vérité 
dont il est le possesseur et le messager. Mais l'homme peut 
aussi sortir, pour ainsi dire^ de lui-même, et s'élancer vers la 
source de la révélation. Partons de l'explication vulgaire du rêve,, 
qui est aussi, dans l'antiquité, celle qu'accepte la philosophie. 
Ce que l'esprit voit pendant le sommeil est généralement conçu 
comme correspondant à des objets réels. Mais on peut se figurer 
ou bien que, l'esprit restant uni au corps, les objets extérieurs 
viennent se présenter à lui sous forme d'images, ou bien que 
l'âme, tandis que le corps est plongé dans la torpeur, s'échappe 
de sa prison, vague librement au dehors, allégée du poids de la 
matière, voit au delà de ce qu'à l'état de veille elle aperçoit par 
le moyen des sens, franchit enfin d'un bond les barrières du 
temps et de l'espace. 

Mais ce n'est pas seulement dans le rêve que l'âme ainsi dé- 
liée entre en possession de ces facultés supérieures. La connais- 
sance de ce qui, pendant la vie, lui était demeuré caché, sera 
son partage après la mort. Et sans attendre ce moment, pen- 
dant la vie terrestre elle-même, elle peut, dans certaines condi- 
tions spéciales, soit à l'aide d'agents matériels, dans l'enivrement 
produit par certains excitants ou certains narcotiques, soit par 
son propre effort, s'extérioriser et avoir la vision de ce que les 
sens ne sont pas aptes à percevoir. 



Apol. fa, 4y7- 



ORACLES ET RÉVÉLATIONS 2J& 

Cette idée, nous l'avons vu, est une des conséquences, chez 
Apulée, de la théorie <h's démons. Elle < i st d'ailleurs fort an- 
cienne, et d'autant plus répandue qu'elle correspond au dualisme 
enfantin, mais instinctif, qui se retrouve au fond <!<' presque 
toute représentation de la nature humaine. Les notions les plus 
tenaces sont celles qui relèvent de l'imagination plus que du rai- 
sonnement, et celle-ci est du nombre. L'imagination est naturel- 
lement portée à se représenter le principe insaisissable de la vie 
et de la pensée comme une chose immatérielle, subtile, aérienne, 
comme un souffle et comme une haleine. Il suffît de songer au 
double sens de Tcvevfia, de spiritus, d'anima, et à l'emploi que 
nous faisons encore du terme d'esprit. L'âme est rivée au sol 
par le poids du corps. Qu'elle s'en échappe, et elle prendra son 
vol vers les « campagnes du ciel ». L'air est l'élément naturel 
des âmes et des démons. Il arrivera donc à l'âme ce qui arrive 
à celui qui s'élève dans l'espace. Sa vue n'est plus bornée, comme 
dans nos basses régions, par le moindre repli de terrain, ni 
obscurcie par un rideau de brumes ; la lumière se fait plus pure, 
l'horizon s'élargit, le champ de la vision s'étend. 

Cette interprétation de faits scientifiquement analysés de nos 
jours, mais depuis longtemps attestés par l'expérience et empi- 
riquement connus, servait notamment à expliquer et à confirmer 
la divination naturelle. C'est l'un des principaux arguments que 
Cicéron, au premier livre de la Divination, met dans la bouche 
de son frère Quintus; il l'emprunte à Posidonius. Posidonius, 
qui, on s'en souvient, peuplait l'air de puissances aériennes, 
prêtait aussi des connaissances supérieures à l'âme rendue à la 
liberté 1 . « L'âme, dit Cicéron, est asservie pendant la veille aux 
nécessités de la vie, et les liens du corps qui pèsent sur elle la 
tiennent éloignée du commerce des dieux 2 . » Mais il arrive que 
l'âme se détache du corps et s'en libère au point de n'avoir 
plus rien de commun avec lui : c'est ce qui se passe soit dans 
le délire prophétique, soit dans le sommeil 3 . Quand l'âme, dé- 



1 Heinze, Xenokr. p. i3i. 

2 « Vigilantes animi uitae necessitatibus seruiunt, diiunguntque se a societate 
diuina uinclis corporis impediti. » (I, kg, no). 

3 «...Solutus est et uacuus, ut ei plane nihil sit cum corpore ;quod auluatibus con- 
tingit aut dormientibus. » (5o, n3). 



2^6 CHAPITRE X — LÀ CONNAISSANCE PHILOSOPHIQUE 

[touillant son enveloppe corporelle, s'envole et s'élance au de- 
hors, alors, plein d'une ardeur qui L'enflamme et l'inspire, le 
devin voit ce qu'il annonce l . L'àme, dans cet état, perçoit 
comme les dieux, sans le secours des sens, ce qui lui échappe 
quand elle est unie au corps -. « Le corps, dit encore Cicéron. 
est couché pendant le sommeil comme en proie à la mort; mais 
l'àme est vivante et ne s'endort pas. A plus forte raison en 
sera-t-il ainsi après la mort, quand elle sera complètement sé- 
parée du corps. 3 » 

On sait quel parti Cicéron lui-même a tiré de cette idée dans 
le Songe de Seipion. C'est dans une pensée semblable que Sé- 
nèque console les vivants, en leur montrant les morts affranchis 
de leurs entraves, baignant dans une lumière plus pure, et con- 
templant, des hauteurs sereines qui sont leur séjour, le spectacle 
de l'univers 4 . Et s'il fallait prouver chez les chrétiens la persis- 
tance des mêmes représentations, on pourrait citer, par exemple, 
ces vers de Prudence (Cath, 6,25) sur les révélations que reçoit 
l'esprit pendant que le corps est plongé dans le sommeil : 

Sed dum pererrat omnes 
Unies arnica uenas. 
Pectusque feriatum 
Plaçât rigante somno, 

Liber uacat per auras 
Rapido uigorc sensus 
Yariasque per figuras 
Ouae sunt operta, cernit ; 

Quia mens soluta curis, 
1 !ui est origo caelum 

Purusque ions ab aetbra, 
Iners iacere ne>cit. 



1 li (juoriun animi, spretis corporibus, euolant atque excurrunt fora», ardore aliquo 
inflammati atque incitati cernunt illa profecto, quae uaticinantes pronuntianL » 11141. 

- ~'7- 129. 

:i Cuin ergo es1 somno seuocatus animus a >ocietate et acontauione corporis, tum 
meminil praeteritorum, praesentia cernit, futura prooidet ; iacet enim corpus dormientis 
ut mortui, uiget autrui et uiuit animus. Quod multo magis faciet post mortem, cuin 
omnino corpore excesserit. » (3o, 63). 

4 Cons. ad Polyb. 9,3. — ad Marc. 26. — Ep. 102, 2a. 28. 



ORACLES il lu \ ii.\i ions ■>-' 

Apulée n'imagine «loue rien de nouveau quand il nous donne 
le choix <miIic deux explications, qui, d'ailleurs, ne s'excluent 
pas rime l'autre : on peut se représente? l'âme comme recevanl 
les révélations à travers son enveloppe corporelle ', ou au con- 
traire, comme se séparant un moment <ln corps pour aller pui- 
ser à la source même de la vérité. Le prophète scia ou inspiré, 

ou ravi à lui-même. Possession et extase, tels sont les deux 

étais propres à la vision de ce que les sens bornés sont impuis- 
sants à percevoir. 

Mais lout le inonde n'y est pas apte. Si les enfants, par exem- 
ple, comme on le prétend, et comme Apulée, pour sa part, esl 
tout disposé à l'admettre, se prêtent mieux que d'autres au rôle 
d'instruments des révélations divines, c'est apparemment que 
leur âme, plus près de son origine et, au sens propre du mot, 
moins enfoncée dans la matière, entre plus facilement en com- 
munication avec les démons. L'âme ne peut être éclairée par la 
lumière divine si son cachot est trop profond ; elle ne peut s'é- 
ehapper de sa prison si les murs en sont trop épais. 

C'est ce dernier point qui est le plus important. L'âme, au 
cours de sa vie terrestre, peut, en s'extériorisant, revenir par 
intervalles à sa vraie nature et à sa vraie condition 2 . Cette con- 
dition, nous le savons, c'est celle d'un démon. Et d'un démon, 
elle aura, entre autres, les connaissances supérieures. Illumina- 
tion précieuse entre toutes, si brève qu'en soit la durée, et vers 
laquelle ne peut manquer de tendre par tous les moyens qui- 
conque est animé du désir de posséder la vérité. Car enfin, le 
devin inspiré, l'enfant que, par des incantations, des parfums 
capiteux ou des narcotiques, on plonge dans le sommeil extati- 
que, ne sont souvent que des instruments inconscients, et vati- 
cinent sans savoir toujours eux-mêmes le sens et le prix des 
paroles qu'ils prononcent. Ils ne sont, en tout cas, que des in- 



1 «...ut in eo... diuina potestas quasi bonis aedibus digne diuersetur, si tamen ea 
pueri corpore iricluditur. » (Apol. 43, 498). 

" 2 « Ouin et illud mecum reputo posse animum humanum, praesertim puerilem et 
simplicem, seu carminum auoeamento siue odorum delenimento soporari et ad obliuio- 
nem praesentium externari, et, paulisper remota corporis memoria, redigi ac redire 
ad naturam suam, qnae est immortalis seilicet et diuina. » (Apol. 43, 498). 



2-]S CHAPITRE X LA CONNAISSANCE PHILOSOPHIQUE 

termédiaires, et leurs révélations, traduites en un langage hu- 
main, sujettes à des interprétations, partant à des incertitudes, 
demeurent imparfaites. Mais s'élever soi-même, ne fût-ce qu'un 
instant, à cet état où l'âme recouvre les facultés divines dont 
elle est privée pendant son séjour sur la terre, la voilà, la vraie 
revanche sur l'ignorance et l'infirmité à laquelle son humanité 
la condamne. 

Mais on n'y arrive qu'exceptionnellement. « Bien rares, dit 
Quintus, dans son entretien avec son frère sur la divination, 
ceux qui sont capables de se détacher du corps pour s'élever de 
tout l'effort de leur âme à la connaissance des choses divines 1 .» 
Apulée en est plus persuadé encore, et il importe à sa notion 
de la philosophie qu'il en soit ainsi. Car si ce privilège est ré- 
servé à un petit nombre, quel homme plus que le philosophe a 
droit à une place parmi ces rares élus, lui qui est vraiment, 
comme nous le verrons, un prophète, lui qui honore les démons, 
qui vit près d'eux, dont c'est le propre d'être éclairé de leurs 
conseils, lui surtout qui, en rendant un culte pieux à ce démon 
qu'est son âme, l'empêche de succomber sous le fardeau de la 
matière 2 ? Disons mieux : ce qui fait le philosophe au sens le 
plus complet du mot, c'est le don des hautes vérités inaccessi- 
bles aux sens et à la raison. C'est, en effet, en s'extériorisant 
que l'âme s'élève à la connaissance suprême, puisque c'est dans 
cet état, nous le savons, que le philosophe arrive à saisir Dieu 3 . 

Retenons donc pour le moment que la connaissance philoso- 
phique par excellence a le caractère d'une vision, et s'obtient 
dans les mêmes conditions que les vérités révélées par la divina- 
tion prophétique. Elle est de plus refusée au vulgaire, et celui 
qui la possède est dans la situation d'un initié par rapport aux 
profanes. 



1 Gic. Dïu. I, 49, 111- 

2 Cf. de Plat. II, ai, 200: « Philosophum oporlel... nihil sic a^ere, quam ut sem- 
per studeat animam a corporis consortio separare. » 

a De deo S. 3, 124. 



MIIWION 27g 



INI NATION. 



Ceci doit être pris à la lettre. Apulée, nous le savons, s'était 
fait admettre eu Grèce à la célébration de plusieurs cultes mys- 
térieux. Et pourquoi ces initiations multiples? La raison qu'il 
en donne est significative : « Multiiuga sacra et plurimos ri tus 
et uarias cerimonias studio ueri et officio erga deos didici l . » Si 
la philosophie est la science du vrai culte à rendre aux dieux, 
la religion, de son côté, est source de vérité. Connaître la vérité, 
honorer les dieux, et, bien entendu, s'assurer par là leur pro- 
tection : voilà le double bienfait qu'Apulée attend de l'initiation. 
Et les dieux en question n'étant autre chose que ses démons, 
l'initiation sera un moyen d'entrer en relation avec un démon, 
de s'unir à lui par une sorte de pacte, dont la connaissance 
révélée sera à la fois la condition et le résultat. Plus les initia- 
tions seront nombreuses, et plus aussi l'alliance ainsi établie 
avec les puissances dont dépend notre destinée aura de chances 
de solidité et présentera de garanties. 

Quels sont les mystères à la célébration desquels Apulée avait 
pris part? Ceux d'Eleusis étaient sans doute du nombre, ainsi 
que ceux de Bacchus, si l'on en juge par une allusion aux sym- 
boles religieusement conservés, loin de l'œil des profanes, par 
les mystes de ce dieu (Apol. 55, 517). Quant aux initiations suc- 
cessives aux mystères d'Isis et d'Osiris, dont il est question au 
dernier livre des Métamorphoses, il est fort possible qu'Apulée 
les décrive en témoin oculaire, malgré ce qui se mêle à la vé- 
rité de fiction romanesque. Mais peu importe pour l'instant. Ce 
récit est connu de tout le monde : nous n'avons ni à l'analyser, 
ni à rechercher, après d'autres, quels éclaircissements il est légi- 
time d'en tirer sur les rites et les formes extérieures du culte 
fermé d'Isis, au second siècle de l'ère chrétienne 2 . Ce qui nous 



1 Apol. 55, 517. 

2 V. en particulier Lafaye, Divin. d'Alexandrie, p. 74 ss. 108 ss. 119SS. — id. Isis 
^Daremberg et Saglio). — de .Tong, de Apuleio Isiacorum mysteriorum teste. 



280 CHAPITRE X LA CONNAISSANCE PHILOSOPHIQUE 

intéresse, par contre, c'est de savoir quels étaient, aux yeux 
d'Apulée, le sens, la valeur et les effets pratiques de l'initiation. 

Ainsi qu'elle l'a promis, Isis a rendu à Lucius sa forme humaine. 
Lueius, en retour, s'est engagé au service de sa bienfaitrice, et 
après un temps de préparation et d'épreuve, la nuit sainte arrive 
enfin, dans laquelle l'initiation s'accomplit. 

Pour qu'elle eût lieu, il avait fallu une manifestation expresse de 
la volonté divine : songes, avertissements répétés, ordres formels 
donnés par Isis elle-même au futur néophyte et au prêtre qui doit 
lui ouvrir l'accès des mystères. Lucius est marqué parla déesse; 
il est l'élu d'Isis. 

Cette élection se manifeste et se réalise pleinement dans l'ini- 
tiation; c'est la révélation de secrets inaccessibles au vulgaire qui 
en fait le prix, en même temps qu'elle en est le gage dans le 
présent et la garantie pour l'avenir 1 . 

Cette révélation, il faut le noter, est graduelle et progressive. 
Lors de sa première apparition, la déesse ne revêt encore que 
l'aspect sous lequel chacun peut la contempler : c'est à la vue du 
disque lunaire, splendide et majestueux, que Lucius, pénétré d'un 
respect religieux et rempli d'un espoir nouveau, adresse sa 
prière à celle qu'il sait être une divinité puissante. Mais s'il lui 
donne tous les noms sous lesquels on l'invoque, celui d'Isis n'est 
pas prononcé : il semble l'ignorer. Il n'en est encore qu'au degré 
inférieur de la connaissance. Mais voici que, se montrant à lui 
en songe, elle lui laisse contempler ses traits ; elle lui apprend 
qu'en elle, divinité suprême, « deorum dearumque faciès unifor- 
mis » (c. 5), les autres dieux et déesses se confondent ; et c'est 
alors aussi qu'elle lui révèle son vrai nom. Puis ce sont les songes 
répétés. Enfin, quand il a passé par les eaux lustrales, le prêtre 
lui confie en particulier certains secrets ineffables 2 ; et c'est seu- 
lement alors qu'il lui est donné de connaître ce que la déesse 
réserve à ses élus. 

A dater de ce jour, sa vie appartient à Isis; c'est à elle que 
vont toutes ses pensées. Le joug qu'il s'est imposé n'a d'ailleurs 



1 « [rremunerabili... beneficio pigneratus. » (XI, 24). Et même avant l'initiation 
« S[><; futura beneficiis praesentilms pignerata. » (21). 

* « Secreto mandatis quibusdam <mae uoee meliora sunt » (c. 23). 



IM II M h>\ 'S| 

rien de pénible ; il goûte, au service de la déesse, la vraie liberté ' ; 
il se consacre à elle dans un sentimenl de reconnaissance, de 
confiant amour et de pieuse allégresse. Quand Lucius, au lende- 
main de la nuit qui a fixé son sort, reparaît à la lumière, il reste 
plusieurs jours comme en extase devant la statue d'Isis, plein 
d'une volupté que rien ne peut exprimer, « inexplicabili uolup- 
tate » ; et avant de s'arracher à sa contemplation, il rend grâces à 
sa bienfaitrice, il célèbre sa puissance et sa bonté en un langage 
débordant d'onction, de ferveur et d'enthousiasme; il proclame 
que jamais il ne pourra s'acquitter envers elle. (c. 2^/5) 

Qu'est-ce donc qui l'a mis dans de telles dispositions? quelle 
faveur nouvelle Lucius a-t-il reçue, plus précieuse que la délivrance 
qui a rompu pour lui le charme des maléfices? Pour expliquer 
ces transports, suffit-il d'alléguer la communication de secrets, 
garantie et confirmation des promesses d'Isis? Il faudrait, pour 
pouvoir répondre en pleine connaissance de cause, savoir ce qui 
s'était passé dans la nuit de l'initiation, et là-dessus, la discré- 
tion d'Apulée, s'il ne voulait pas trahir son serment, ou son 
ignorance, s'il n'en savait pas davantage, nous réduit à des con- 
jectures. 

Ce qui parait toutefois se dégager avec certitude des brèves et 
obscures allusions qui ont donné lieu à tant de controverses 2 , 
c'est que, sous quelque forme et par quelques moyens que ce fût, 
les mystères figuraient, l'initié accomplissait un voyage au pays 
des trépassés. C'était là le fait capital, et le point culminant de 
la cérémonie, c'était le retour de la mort à la vie. 

De cela, d'ailleurs, Lucius a été d'avance averti par le prêtre 
Mithra 3 . L'initié était censé affronter volontairement la mort: il 



1 « Nam cum coeperis deae seruire, tune magis senties f'ructum tuae libertatis » 
(c. i5). 

- « Aeeessi confinium mortis et caleato Proserpînae limine per omnia uectus elemenla 
remeaui, noete média uidi solem candido coruscantem lumine, dco inferos et deos 
superos aeeessi eoram et adoraui de proxumo. » (23, 8o4). 

3 « Nam et inferum claustra et salutis tutelam in deae manu posita ipsamque Ira- 
ditionem ad instar uoluntariae mortis ac precariae salutis eelebrari, quippe cum trans- 
aetis uitae temporibus iam in ipso limine eonstilutos... numen deae soleat eligere et 
sua prouidentia quodam modo renatos ad nouae reponere rursus salutis eurricula. » 
(2i, 798 sq.) 



HS'2 CHAPITRE X LA CONNAISSANCE PHILOSOPHIQUE 

foulait déjà le seuil des enfers, quand Isis venait l'en arracher. 
Son salut était de la part d'Isis une grâce, et dépendait de sa 
bonne volonté ; voilà pourquoi il importait de ne pas forcer son 
consentement, et de ne pas tenter l'épreuve sans son agrément. 
Isis, qui tient les clefs de l'enfer, est aussi maîtresse de tous les 
éléments, et il lui appartient, à ce titre, de faire faire à son pro- 
tégé l'ascension de la mort à la vie. 

On comprend en même temps pourquoi Apulée met tant d'in- 
sistance à la représenter comme la déesse de la vie universelle, 
et pourquoi elle a choisi, pour opérer le prodige libérateur, cette 
journée de printemps, où les hommes célèbrent le triomphe, dans 
la nature, de la vie sur la mort. Si Lucius, enfin, bénit en elle sa 
mère, c'est que vraiment, par Isis, il a été enfanté à une vie 
nouvelle. 

Le néophyte emportait donc de sa rencontre avec Isis plus et 
mieux que des souvenirs, des espérances et des promesses. Il 
sortait transformé de l'initiation ; il était vraiment un autre homme. 
Le changement qui se manifeste dans sa façon de vivre n'est que 
l'indice extérieur d'un chang-ement autrement profond dans les 
conditions mêmes de son être. Isis a, pour son élu, suspendu le 
cours de la fatalité 1 . La mort même est désarmée, puisqu'elle le 
destine à une vie bienheureuse, auprès d'elle, dans les Champs 
Elysées 2 . Echappé au joug- d'une destinée aveugle, il est placé 
désormais sous la sauvegarde d'une providence clairvoyante et 
propice 3 . La trame de son existence est reprise comme au pre- 
mier jour. C'est vraiment là naître de nouveau ; c'est passer par 
la régénération, drayévvijGiç. 

Cette régénération, progressive comme la révélation d'Isis à son 
élu, s'accomplit en outre parallèlement à celle-ci, et s'achève, elle 



1 « In eos quorum sibi uitas in seruitium deae nostrae maiestas uindicauit, non ha- 
bet loeum casus ini'estus. » (i5, 783). 

2 (>, 766. 

3 « In tutelam iam receplus es fbrtunae, sed uidentis. » (i5, 783). « Nec dies nec 
quies ulla ac ne momentum quidem tenue tuis transcurrit beneficiis otiosum, quin mari 
terraque protegas homines et depulsis uitae procellis salutarem porrigas dexteram qua 
fatorum etiam inextricabiliter contorta retractas licia et fortunae tempestates mitigas 
<i stellarum noxios meatus cohibes. » (a5). 



INITIATION 283 

aussi, dans sa plénitude par l'initiation. La première apparition 
d'Isis est suivie (l'une première métamorphose, qui remet au 
nombre des humains celui qui, par son étourderie el sa fatale 
curiosité, s'est laissé choir en la bestialité. Luçius est, dès ce 
moment, une proie arrachée aux enfers. Le prodige accompli 
frappe d'admiration les assistants; ils félicitent à l'envi le mortel 
fortuné qui a mérité de la protection divine le privilège de naître 
de nouveau. « Renatus quodam modo » : telle est aussi l'expres- 
sion dont se sert Mithra (c. 21) en parlant des effets de l'initia- 
tion. « Festissimum celebraui natalem sacrorum», dit à son tour 
l'initié (2/1). Mais cette fois, la vie qui commence pour lui, c'est la 
vie véritable, une vie plus précieuse et plus durable que l'exis- 
tence terrestre ; la renaissance, c'est une renaissance pour l'éter- 
nité l . Dès maintenant se réalise la promesse d'Isis : « Scies ultra 
statuta fato tuo spatia uitam quoque tibi prorogare mihi tantum 
licere. » (c. 6). 

L'àne Lucius renaît homme : l'homme à son tour, sous quelle 
forme renaît ra-t-il? A quelle condition supérieure s'élèvera-t-il, 
qui soit à l'humanité ce que l'humanité est à la bestialité? Là 
dessus il ne saurait guère y avoir de doute : si vraiment, comme 
tout porte à le croire, Apulée a voulu faire de la première méta- 
morphose le symbole de l'autre^ il faut admettre que, régénéré 
par l'initiation, le mortel renaît immortel, l'homme renaît dieu. 
Et c'est, en effets sous la fig-ure d'un dieu que le néophyte, au 
lendemain de la nuit sainte, est présenté à la foule assemblée. (24) 

On le voit, l'explication qui rend compte avec le plus de vrai- 
semblance des effets de l'initiation, c'est celle qui en fait un 
ànu&aYaTiGiiôq, — mieux que cela : une élévation à la divinité 
par la vertu d'Isis, une dno&éwaiç 2 . 

On ne peut s'empêcher de songer ici au mythe d'Osiris et aux 
rites qui en perpétuaient le souvenir chez les Egyptiens. Après 



1 L'expression est employée sinon ici, du moins à propos d'autres mystères. P. ex. 
CIL, VI, 010 : « Taurobolio criobolioque renatus in aeternum. » Cf. Goblet d'Alviella, 
De quelques problèmes relatifs aux mystères d'Eleusis (RHR XLVI, 1902, p. 342). 

2 Cf. Reitzenstein, Zum Asclepius des Pseudo-Apuleius (Arch. f. Religionswiss. 
VII, 1904, p. 3g3 ss.) — Cf. Hellenistische Wundererz. p. 11G. 



284 CHAPITRE X — LA CONNAISSANCE PHILOSOPHIQUE 

que ses membres avaient été dispersés par Sit, Osiris avait été 
rappelé à là vie par les charmes magiques d'Isis et des siens. 
Par là, « Osiris revivifié et réuni à son âme devint l'Etre excep- 
tionnel qui dépasse tous les autres parce qu'il a franchi victo- 
rieusement le seuil de la mort. Cet être qui vit la vie parfaite 
sans pins rien craindre de la mort rendue inoffensive, c'est pro- 
prement un dieu. » Dans les funérailles, la femme du mort 
jouait le rôle d'Isis, sa sœur le rôle de Nephthys, sœur d'Osiris ; 
son fils figurait Horus, et touchait avec les instruments magiques 
celui qui désormais était assimilé à Osiris. C'est qu'en effet, en 
passant par la mort et en renaissant à la vie, Osiris avait frayé 
la voie à l'humanité; il appartenait désormais à chaque homme 
mort de ressusciter « en Osiris dieu vivant 1 . » 

Jusqu'à présent, dans le récit d'Apulée, le nom d'Osiris n'a 
pas été prononcé. Mais un an plus tard, le fidèle d'Isis reçoit de la 
déesse l'ordre de solliciter son admission aux mystères d'Osiris, 
et cette nouvelle initiation est elle-même suivie d'une troisième, 
dans laquelle se répètent les actes et se confirment les bienfaits 
de la première. Après ces trois initiations — ce nombre même 
est d'un heureux augure — le fidèle a la pleine assurance de sa 
béatitude : il est définitivement en possession de son immortalité 
et de sa divinité. 



IDENTIFICATION AVEC DIEU. 

L'idée d'une identification de la personne humaine et de la 
personne divine ne doit pas nous surprendre. On la rencontre 
fréquemment dans les croyances égyptiennes. Nous avons vu 
il y a un instant que le défunt devenait un Osiris. Dans les dia- 
logues hermétiques, le passage est constant du dieu au fidèle et 
du fidèle au dieu 2 . Ajoutons qu'Apulée était tout préparé à 
accepter des notions de ce genre et à les faire entrer dans le 
cadre de ses idées philosophiques : car nous ne nous étonnerons 



1 A. Moret, Revue de Paris, i5 sept, ujw], p. 239 ss. 

2 Voy. là-dessus le Poimândres de Heitzenstein. 



IDENTIFICATION IVEC DIEI 285 

plus de le voir amalgamer el interpréter à la lumière les unes 
des autres, des conceptions de source el de nature différentes. 
Toujours souple el commode, la doctrine des démons lui four- 
nissait un terrain de conciliation. 

Si l'âme est un démon, et si l'homme même, c'est l'âme, 
l'homme, à le bien prendre, est un démon, ce qui revient à dire 
qu'il est dieu. Un dieu captif, c'esl vrai, mais à qui il suffira 
de secouer ses chaînes pour recouvrer ses facultés divines. 

Faisons un pas de plus. Nous savons <|ue cet état est l'une 
des conditions de la connaissance philosophique la plus parfaite, 
puisque c'est dans les instants fugitifs où son âme s'extériorise 
que le philosophe peut espérer entrevoir Dieu. S'il est possible 
à l'homme de s'élever à la contemplation de Dieu, c'est dans la 
mesure où il entre en possession de sa qualité de démon. Mais 
les démons, nous l'avons vu, se laissent concevoir, suivant le 
point de vue d'où on les considère^ de deux manières différentes. 
Par rapport à l'homme, un démon est un être doué d'une 
individualité propre. Mais vus d'en haut, si l'on peut s'exprimer 
ainsi, les démons ne sont plus que les aspects multiples sous 
lesquels Dieu se manifeste. De même qu'en Isis, déesse souve- 
raine, tous les dieux se confondent, de même ces puissances 
divines que sont les démons se ramènent toutes, en fin de compte, 
au principe universel. Ni entre les démons et Dieu, ni entre 
l'homme et les démons, il n'y a de différence essentielle, et les 
différences accidentelles peuvent aller s'effaçant jusqu'à dispa- 
raître. Dès maintenant nous pouvons dire, sans être accusés de 
jouer sur les mots, que la connaissance de Dieu telle qu'Apulée 
se la représente, c'est l'absorption de la personne humaine dans 
l'unité divine. 

On est d'ailleurs conduit à la même conclusion par un chemin 
différent. Pour l'âme isolée du corps, les conditions de la con- 
naissance sont modifiées. Les sens, qui nous mettent en relations 
avec le monde extérieur, sont aussi une barrière; la vue que 
nous avons des choses reste incomplète et fragmentaire, tant 
que la matière oppose à l'âme un mur d'airain contre lequel se 
brise son essor. Faits au contraire d'une essence plus subtile et 
plus fluide, âmes et démons se passent du secours de cet instru- 



286 CHAPITRE X — LA CONNAISSANCE PHILOSOPHIQUE 

ment grossier ; ils n'ont pins de la réalité une image déformée 
en un miroir brisé, ils en ont une intuition immédiate, et ils 
sont entre eux en communication directe l . 

Appelons-en plutôt aux expériences de L'humanité. Toutes les 
fois que, lasse de vains mirages et de spéculations impuissantes, 
elle a cherché, pour atteindre ses dieux, de moins décevants 
moyens, elle a trouvé d'instinct, par delà les sens et la raison, 
le chemin par lequel se rejoignent les âmes. Quand la Bacchante 
célébrait, dans les montagnes de Thrace, le culte orgiaque de 
Dionysos, enivrée de sa propre ardeur, du son des instruments, 
de parfums capiteux peut-être et de breuvages, dans cet état où 
les limites de la personnalité se reculent et s'évanouissent, il 
pouvait lui sembler que son âme allégée s'élançait vers son 
dieu et s'unissait à lui dans une union mystique 2 . A plus forte 
raison l'homme espère-t-il entrer en contact de cette manière 
avec l'intelligence et la volonté suprême, le principe de l'univers 
et l'essence des choses. 

Ce rêve, qu'ont caressé toutes les générations, et qui n'a pas 
cessé de hanter nos esprits, devenait une obsession au temps du 
paganisme finissant. « Un temps viendra peut-être, et bien des 
choses annoncent qu'il approche, un temps viendra peut-être où 
nos âmes s'apercevront sans l'intermédiaire de nos sens 3 . » 



1 «« Vt enim deorum animi sine oculis, sine auribus, sine lingua sentiunl inter se, 
quid quisque sentiat..., sic animi hominum, cum aut somno soluti uacant eorpore aut 
mente permoti per se ipsi liberi incitati mouentur, cernunt ea quae permixti cum cor- 
pore animi uidere non possunt. » (Gic. Diu. I, 57, 129). 

2 « Communion directe avec la divinité, assimilation à la divinité, identification 
avec la divinité, tels sont les buts que se propose partout et toujours le mysticisme 
religieux. Mais si ce but est toujours le même, lés chemins qui y conduisent sont 
d'autant plus nombreux. Aujourd'hui c'est le bruit sourd des tambourins, le son grave 
des flûtes, le fracas assourdissant des cymbales ; demain c'est le tourbillon furieux 
d'une danse où sombre la raison ; d'autres t'ois, le fidèle s'abîme dans la contemplation 
la plus monotone ; enfin il s'hypnotise en fixant ses regards sur un objet brillant. 
Ainsi la bacchante grecque ou l'ascète brahmanique, le derviche musulman ou le moine 
bouddhique se plongent dans une extase qui les délivre du fardeau de la conscience et 
les transporte dans le sein de la divinité ou dans les 'abîmes de l'absolu. » (Gomperz, 
Les penseurs de la Grèce, trad. Reymond, 1 p. i44)- Rohde, Psyché l 2 p. 1-37, montre 
comment, dans le culte de Dionysos, s'est développée, chez les Grecs, la croyance à 
une vie de l'âme séparée du corps, et d'autre part la divination prophétique. 

: Maeterlinck, Le Trésor des Humbles, p. 29. (Le réveil de l'âme). 



VALEUR DE LA DOCTRINE DES mimons 287 

Ainsi s'exprime un écrivain contemporain, « | u i , dans La même 
pensée, cite un peu plus loin ■ celte phrase de Porphyre : « Par 
L'intelligence, on dit beaucoup de choses du principe qui est supé- 
rieur à L'intelligence. Mais on en a l'intuition bien mieux par une 
absence de pensée que par la pensée. Il en est de cette idée 
connue de celle du sommeil, dont on parle jusqu'à un certain 
point à L'état de veille., mais dont on n'acquiert la connaissance et 
la perception que par le sommeil. » On sait quelle valeur philo- 
sophique Plotin devait assigner à l'anéantissement dans l'Un, 
seule forme véritable et parfaite de la connaissance du divin '-. 
Cette idée, n'en doutons pas, existait plus ou moins confusément 
chez Apulée. S'il faut que l'àme s'extériorise pour s'élever jus- 
qu'à Dieu, c'est apparemment que Dieu, qui échappe aux sens 
et à la raison, se laisse approcher et saisir par une contempla- 
tion d'une nature spéciale, une communication immédiate et 
directe équivalant à une prise de possession. 



VALEUR DE LA DOCTRINE DES DEMONS. 

On voit maintenant de quel prix était pour Apulée la doctrine 
des démons. Dire qu'elle rétablit les rapports entre les hommes 
et les dieux, c'était trop peu dire encore, et c'était s'exprimer en 
langage vulgaire. Il faut aller plus loin : abaissant les barrières 
entre l'humain et le divin, elle permet au philosophe de franchir 
d'un bond les degrés inférieurs de la connaissance, elle l'élève 
de proche en proche à des notions toujours plus sublimes, elle 
lui fait entrevoir la possibilité de saisir la réalité une et immuable 
sous la complexité mouvante des apparences. Rien, dans le plato- 
nisme, n'était de nature à séduire davantage Apulée, et voilà 
pourquoi c'est là ce qu'il en a retenu de préférence. 

Remarquons-le toutefois : la philosophie platonicienne, pour 
Apulée, n'est pas à proprement parler la vérité, mais elle en est 



i ibid. p. io5 (Ruysbroek l'Admirable). 

* Ennead. VI, 7, 34 sq. p. 727 A ; V, 3, 1, p. 012 A. — Cf. Zeller, Phil. der Griech. 
III, 2 3 , p. 609 ss. Whittaker, The Xeo-Platonists, p. io3. 



288 CHAPITRE X LA CONNAISSANCE PHILOSOPHIQUE 

la clef*, et Platon joue moins le rôle de maître que celui de guide, 
de mystagogue et d'hiérophante. La vérité elle-même, ce sont les 
démons qui en accordent la vision à ceux qui sont dignes de 
cette faveur; la mériter et l'obtenir, c'est la marque du philoso- 
phe. Le philosophe est un inspiré, le philosophe est un initié, le 
philosophe est prêtre de toutes les religions, « omnium deum 
sacerdos. » (Apol. 4i, 4q3) 



CONCEPTION DE LA PHILOSOPHIE. 

Nous sommes ramenés de la sorte à l'idée que se fait Apulée 
de la philosophie. Pour lui comme pour un grand nombre de 
ses contemporains, la vérité philosophique a le caractère d'une 
vérité révélée. Pénétrer ces secrets que le langage humain se 
refuse à exprimer et devant lesquels la raison fléchit, c'est en cela 
que consistera l'étude de la philosophie. Rien de coordonné 
d'ailleurs, ni de méthodique, dans cette recherche. La vérité se 
dissimule derrière un voile épais : profitons de tous les jours, de 
tous les interstices pour en apercevoir quelque chose, efforçons- 
nous de la surprendre partout où filtre un rayon de lumière ; 
mieux que cela : frayons-nous un chemin, s'il se peut, jusqu'au 
sanctuaire de la réalité pour la contempler face à face. La philo- 
sophie d'Apulée, telle qu'il la conçoit lui-même, n'est donc plus 
une construction de l'esprit, et la connaissance, privilège d'une 
élite, est proprement une gnose. 

Nous voyons mieux maintenant tout ce qu'implique pour Apu- 
lée le terme de philosophe. D'une façon générale, un philosophe, 
c'est un homme qui se distingue du vulgaire par des connais- 
sances supérieures. Ce qui, dans la vie d'un Pythagore, d'un 
Platon, retient surtout l'attention d'Apulée, ce sont ces grands 
voyages qui leur ont permis d'aller frapper à toutes les portes 
de la sagesse et de la science, et dont ils sont revenus, chargés 
de dépouilles et riches de savoir. C'est de l'héritage accumulé 
des plus antiques découvertes et des plus hautes révélations que 
s'est constituée leur philosophie. La supériorité qu'ils ont acquise 



CONCEPTION DE LA PHILOSOPHIE 28g 

de la sorte, Apulée y prétend pour lui-même, et il entre <l;ms 
cette ambition autant de sincérité religieuse ef d'amour <lu vrai 
que de coquetterie el de vanité frivole. 11 y a en lui du prophète 

et du charlatan. 11 est dominé parle souci de plaire, d'instruire, 
d'étonner 5 de la meilleure foi du monde, il se considère comme 
un être d'exception, attirant à lui tous les regards, et chargé 
parmi les hommes d'une sorte d'apostolat, auquel lui donnent 
droit les connaissances dont il a le privilège. 

Ces connaissances sont d'ordre et de degré divers. Il est 
l'homme qui excelle dans l'art de parler et d'écrire; il a puisé aux 
plus pures sources de la sagesse; il a la vraie piété parce qu'il a 
la vraie philosophie; il a reçu des lumières spéciales, et possède 
des secrets dont est privé le commun des mortels ; il est le savant 
et il est l'initié ; les sens divers qu'il donne au mot de philoso- 
phe se synthétisent dans cette notion unique de supériorité con- 
férée par tous les moyens d'embrasser et de saisir la vérité ; et 
quand il se pose en face d'adversaires ignorants, profanes, impies 
enfin ou superstitieux, c'est-à-dire également étrangers au vrai 
culte des dieux, il établit une différence non de degré, mais de 
nature; il est un homme d'une autre espèce. Quoi d'étonnant dès 
lors s'ils ne peuvent le comprendre, et s'ils reprennent à son 
usage l'épithète de magicien, dont le préjugé populaire fut toujours 
prompt à gratifier les philosophes? 

Apulée consent, il est vrai, à être traité de magus, à condi- 
tion toutefois que le mot soit pris dans son acception véritable. 
Un magus, rappelons-le 1 , c'est un prêtre, un homme versé dans 
la science vénérable entre toutes des choses divines, et qui sait 
de quelle manière il convient d'honorer les dieux. La tradition 
de cet enseignement, dont les mages de la Perse sont les dépo- 
sitaires et les gardiens jaloux, remonte à travers les âges jusqu'à 
Zoroastre et Oromasde, ces grands initiés des temps anciens. 
La magie ainsi comprise n'est donc qu'une des formes les plus 
hautes et les plus pures de la sagesse ; elle ne diffère pas, au 
fond, de ce qu'Apulée entend par philosophie. Un magus, c'est 



Apol. c. 25 ss. Cf. supra p. 55 sq. 

*9 



2C)0 CHAPITRE X — LA CONNAISSANCE PHILOSOPHIQUE 

un philosophe ; et toute cette discussion préliminaire n'a pour 
objet que d'établir l'équivalence des deux termes. 

C'est le moment de nous poser de nouveau, et avec plus de 
chances, cette fois, de la résoudre, la question que nous avions 
laissée en suspens. Qui dit magicien, dit philosophe. N'avons- 
nous pas le droit d'intervertir les termes, et de soutenir que le 
philosophe tel qu'Apulée se le représente et tel qu'il prétend l'être 
est presque nécessairement doublé d'un magicien? Apulée dis- 
tingue, il est vrai, dans l'idée de magie, entre le sens véritable et 
l'acception vulgaire. Mais il s'agit précisément de savoir si cette 
distinction est fondée. Supposons démontré qu'elle est arbitraire 
et injustifiée, et Apulée, de son propre aveu, sera convaincu 
d'être ce que l'on entend communément par magicien. 



CHAPITRE XI 

LE MAGICIEN 



RELIGION ET MAGIE. 

Il n'y a même pas à se demander si Apulée croit à la magie. 
Ses propres déclarations, s'il le fallait, en feraient foi. Apulée 
croit à la magie, et non seulement il y croit, mais il l'explique. 
Ce qui rend compte des prodiges et des miracles accomplis par 
les magiciens, c'est l'intervention des démons 1 . Encore eux, 
toujours eux. Rien d'étonnant d'ailleurs, puisque, comme minis- 
tres des volontés divines, les démons jouent dans l'univers le 
rôle d'agents de tous les phénomènes. Dans la mesure où l'on 
saura se faire obéir d'eux, dans la même mesure on s'asservira 
la nature et détournera le cours des choses à son gré et dans 
son intérêt. Apulée fait ainsi d'avance à la magie une place dans 
sa conception du monde, et les faits qui en relèvent ne constituent 
pas un ordre de phénomènes à part. La même explication vaut 
pour tous. 

Mais les démons, qui sont aux ordres du magicien, et dont le 
concours assure à celui-ci sa puissance magique, ce sont eux 
aussi dont les révélations confèrent au philosophe sa supériorité 
sur le vulgaire. Etre en communication avec les démons, c'est 
la caractéristique commune du magicien et du philosophe. 

Si l'on se rappelle d'autre part les croyances d'Apulée^ et en 
particulier ses idées sur l'acquisition de la connaissance, on le 
verra partout côtoyant la magie, et vivant avec elle dans un voi- 
sinage inquiétant. 



1 C'est d'ailleurs déjà ce que dit Platon (Symp. 202 E-2o3 A). Et après lui, c'est 
une fonction assez généralement attribuée aux démons. Les écrivains chrétiens en 
tireront argument contre leurs adversaires. 



292 CHAPITRE XI — LE MAGICIEN 

Le syncrétisme et la magie sont, au temps de l'empire romain, 
l'expression de besoins analogues; ils se favorisent réciproque- 
ment, et le développement de l'un correspond à l'importance 
croissante de l'autre. 

L'introduction à Rome de cultes étrangers datait de loin. 
A plusieurs reprises^ dans des circonstances extraordinaires, à 
la suite de prodiges ou de calamités, le sénat avait soit institué 
des cérémonies nouvelles, soit donné droit de cité à des dieux 
qui n'avaient encore à Rome ni temple ni statue. L'exemple le 
plus connu est celui de la Mère des Dieux, qu'on fit venir de 
Pessinonte pendant la g-uerre avec Hannibal en 204 1 . Aux 
grands maux, les grands remèdes; aux situations exception- 
nelles, les mesures exceptionnelles. C'était là une façon de dé- 
tourner ou de combattre les influences funestes, un dnoTQÔnaior. 

Mais si des innovations de ce genre pouvaient avoir pour elles, 
à l'occasion, la sanction souveraine des lois de l'Etat, la notion 
romaine de la religion n'admettait au contraire, dans les croyances 
léguées par la tradition et les pratiques minutieusement réglées 
du culte établi, aucun empiétement de la fantaisie individuelle. 
A la « religio », qui était une institution, s'opposait la « super- 
stitio », qui pouvait être traitée comme un délit. Les pratiques 
religieuses prohibées, en raison même de leur caractère illicite, 
confinent à la magie. A plus forte raison les pratiques secrètes. 
<( Separatim nemo habessit deos neue nouos neue aduenas, nisi 
publiée adscito*s, » dit Cicéron dans un passage des Lois (II, 8, 
19), qui répond bien au sentiment de ses compatriotes. Sous 
l'empire, des prescriptions qu'on devait surtout appliquer aux 
chrétiens défendirent, dans l'intérêt de l'ordre public, de troubler 
les esprits par des superstitions étrangères et des croyances 
nouvelles 2 . 

Il était un peu tard pour aviser. Le temps n'était pas loin des 



1 Cf. Wissowa, Religion u. Kaltiis der Roemer, p. 2G3, avec les références. 

2 « Si quis aliquid fecerit, quo leues hominum animi superstitione terrentur, diuus 
Marcus huiusmodi homines in insulam relegari rescripsit. » [Dig. 48,19,30). — «Qui 
nouas sectas uel ratione incognitas religiones inducunt, ex quibus animi hominum mo- 
ueantur, honestiores deportantur, humiliores capite puniuntur. » (Paul, Sent. 5, ai, 2 ; 
Girard, Textes 9 , p. 422). 



RELIGION I I M IGU ' , ,)-> 

folles orgies d'Elagabal et du doux éclectisme religieux d'Alexan- 
dre Sévère. Le courant était trop fort pour ne pas emporter les 
digues fragiles élevées par l'instinct de conservation. Tolérés 
d'abord, puis rencontrant dans l'opinion une faveur qui équi- 
valait à une reconnaissance officielle, les cultes orientaux enva- 
hissaient tout le monde romain, avec leurs sacerdoces fermés, 
leur symbolisme compliqué, leur cortège de rites mystérieux, de 
pratiques énervantes, de noms enfin dont l'étrangeté même por- 
tait en elle sa vertu. 

C'est qu'en effet, on se lasse de tout. Les vieux usages s'en 
vont, les mots se démonétisent, et les dieux des ancêtres ne 
suffisent plus aux aspirations des générations nouvelles. La reli- 
gion traditionnelle gardait bien son prestige comme expression 
de la vie nationale. Mais la conscience nationale elle-même allait 
s'affaiblissant. A mesure que l'individualisme fait des progrès, il 
faut à l'inquiétude et au malaise d'une société désemparée, des 
voies inexplorées pour connaître la vérité et pour assurer son 
sort. Malades affamés de guérison, les hommes traînent d'un 
sanctuaire à l'autre, en quête d'un sauveur, leur misère et leur 
crédule espoir, et c'est au dernier venu que va leur confiance, 
toujours déçue et toujours renaissante. Surtout si ce dernier venu 
frappe l'imagination et entretient les illusions fécondes, s'il sait 
des recettes infaillibles pour conjurer le destin et désarmer les 
puissances hostiles. 

On touche ici à la magie. Cette recherche inquiète, cette 
curiosité inassouvie, cet effort pour faire dire son secret à l'in- 
déchiffrable énigme, prendre sa revanche sur la nature, s'assurer 
une aide divine, sortir du cercle de fer de la fatalité,, tout cet 
état d'esprit y aboutit d'une façon presque certaine. Et si de 
telles aspirations trouvaient plus qu'ailleurs à se satisfaire dans 
les religions orientales, c'est que les rites de ces dernières avaient 
gardé plus que d'autres une efficacité pratique ; ils étaient censés 
agir par eux-mêmes et à coup sûr. 

Ceci s'applique particulièrement aux mystères, dont la vogue 
va croissant, nous l'avons rappelé, avec les progrès du syncré- 
tisme. Et non seulement à ceux de l'Asie ou de l'Egypte, mais 
aux anciens mystères du monde hellénique, puisqu'aussi bien, 



294 CHAPITRE XI LE MAGICIEN 

des uns et des autres, on se fait alors une idée assez semblable, 
et qu'aux uns et aux autres on demande en somme les mêmes 
bienfaits : des garanties, des certitudes pour l'avenir, une trans- 
formation intérieure, la purification, la régénération, toutes 
choses que l'homme désespère d'atteindre, livré à ses seules 
ressources et réduit à ses moyens naturels, mais qu'il est d'au- 
tant plus porté à attendre du secours d'agents matériels et de 
la vertu efficiente des gestes et des paroles. On se fait admettre 
aux mystères, comme on va trouver le magicien, pour comman- 
der à la fortune. Réciproquement, l'extension prise par les mys- 
tères inclinait les esprits à faire dépendre, d'une façon générale, 
l'accomplissement de leurs vœux d'une action s'exerçant en 
dehors de l'homme, et par des moyens dont la connaissance est 
le secret d'une élite. On demande à la magie comme aux mystères 
de conjurer la fatalité; on en attend des garanties d'immortalité: 
c'est précisément là, chez Apulée, le double et précieux bienfait 
d'Isis à l'initié. Dardanus, fondateur des mystères de la Mère 
des Dieux, est mis par Apulée lui-même au nombre des magi- 
ciens illustres 1 . 

Les hommes de ce temps en ont conscience plus ou moins 
vaguement : entre la notion de mystères et celle de magie, la 
limite est si indécise qu'elles débordent fréquemment l'une. sur 
l'autre au point de se confondre. Bien des ressemblances exté- 
rieures 2 , résultant d'ailleurs souvent d'analogies plus profondes, 
contribuaient à cette confusion. L'enseignement des mystères 
était secret; c'était de nuit que la plupart d'entre eux se célé- 
braient ; les mêmes purifications et les mêmes abstinences étaient 
souvent ordonnées avant l'initiation et comme préparation à une 
cérémonie magique. Aussi n'est-il pas rare de voir les mêmes 
expressions s'appliquer aux deux sortes de rites. Quand Lucien 
(Necyom. 6) parle des prêtres de Zoroastre qui ouvrent les portes 
de l'Hadès èiKoèulç ts xcà xslsxaTç, l'alliance de ces deux termes 
n'est point par elle-même malignité de railleur. Le chant avait 
dans les mystères la plus haute importance 3 , et une action sem- 



1 Apol. 90,680. Cf. Reitzenstein, Poimandres p. i63. 
- Cf. de .long, de Apul. Isiac. myst. teste, % i4- 
3 Cf. Dieterich, De hymnis orphicis p. 8 ss. 



RELIGION il MAGIE 2û5 



blable à celle «les incantations magiques : l'hiérophante d'Eleusis 
devait réciter exactement les paroles consacrées, e! les prononcer 
avec l'intonation juste '. Les livres magiques sont remplis <lr 
prescriptions < ] u i rappellent les mystères. L'effet à produire y 
est fréquemment lié à une manifestation, voire à une apparition 
divine, et à la révélation de certaines vérités. L'entrée en rapport 
avec le dieu OU le démon dont on invoque le secours, est assi- 
milée à une initiation 2 . Il y a un rapport étroit entre les papyrus 
magiques et les livres hermétiques, dont les enseignements sont 
considérés comme une initiation directe du fidèle par le dieu 3 . 

Notons enfin que les divinités orientales sont celles que, de 
plus en plus, on invoque dans les cérémonies magiques. On 
emprunte à l'Asie, à l'Egypte, aux sectes judéo-alexandrines 
leurs légions de dieux, de génies, d'anges et de démons. Ce 
n'est pas seulement par désir de nouveauté et par besoin, pour 
le magicien, de s'assurer des auxiliaires toujours plus puissants 
pour triompher de ceux que lui opposent ses adversaires. Ces 
cultes, et la religion égyptienne en particulier, sont pénétrés de 
magie. La magie n'avait-elle pas toujours été en honneur sur 
les bords du Nil? L'un des mythes essentiels que rappelaient et 
que mettaient peut-être en scène les mystères, ne montrait-il pas 
Isis rendant la vie à Osiris au moyen d'instruments magiques ? 
Dans la conquête du monde gréco-romain par les divinités orien- 
tales, le prêtre et le magicien marchent la main dans la main. 

La philosophie était favorable au syncrétisme. Il lui plaisait 
de retrouver, sous la variété des rites et des croyances, une même 
vérité, sous la variété des personnes divines, l'unité du principe 
de l'univers. Le syncrétisme lui fournissait un moyen détourné 
d'atteindre l'essence de la nature, et par là, d'exercer une action 
sur la nature. 

Les observations qui précèdent s'appliquent à la divination, 



1 Voy. Foucart, Rech. sur les myst. d'Eleusis, p. 3o ss. 

2 Cf. p. ex. Wessely, ZP, p. 63, 732 : « 'Eàv 8s OsXtqç xoù oovpiuaTrj ^prjaaa&ai u>at= 
xà XeyôiAeva sxsîvov [j.ôvov aûv aot àxoûsiv, aovayvsusru> coi (Ç) ^p-épaç xat àiroa^éu^uj 
èjrj'ûyiov xal (3aXavs(ou. » Cf. Dieterich, Mithrasliturgie, p. 16. 

3 « Magna tibi pando et diuina nudo mysteria. » (Asclepius, 19, p. 53, i5 Th.) 



2C)6 CHAPITRE XI LE MAGICIEN 

que l'opinion, aussi bien que les lois, assimile, dans nombre de 
cas, à la magie. Les édits des empereurs proscrivent au même 
titre les magiciens et ceux qui, sous un nom quelconque, prédi- 
sent l'avenir. D'une façon générale, en dehors des oracles émanés 
des sanctuaires officiels, toute démarche, toute tentative privée 
pour obtenir des révélations sur ce qui échappe aux investiga- 
tions et aux calculs de la seule prudence humaine est réputé pra- 
tique magique. 

Ces rapports entre la divination et la magie ne sont ni arbi- 
traires ni fortuits. Dans l'une et dans l'autre, il faut avoir les 
démons à ses ordres, soit pour les faire parler, soit pour les faire 
agir. Cet art, qu'il s'appelle mantique ou théurgie, n'est pas à la 
portée de tout le monde; celui qui le possède n'est pas un homme 
comme les autres, et les secrets dont il obtient la révélation lui 
donnent sur ses semblables un avantage spécial, et un pouvoir 
comparable à celui du magicien sur la nature. 

Nombre de rites sont communs à la magie et à la divination, 
comme à la magie et aux mystères. De même aussi les dieux qui 
interviennent dans l'une et dans l'autre. En Grèce, les divinités 
chthoniennes, dont procèdent les révélations mantiques, sont 
également celles qu'on invoque dans les cérémonies magiques. Ce 
sont aussi les dieux guérisseurs: l'incubation, notamment, qui se 
pratique abondamment dans leurs sanctuaires, a une vertu révé- 
latrice, curative et magique 1 . Divination et médecine, médecine 
et magie, magie et divination, sont choses étroitement liées entre 
elles. Si le devin est souvent assimilé au magicien, le magicien, 
réciproquement, se sert des mêmes moyens et parle le même 
langage que le devin. Nous avons signalé dans les papyrus 
magiques des expressions qui conviennent à l'initiation : dans 
ces mêmes textes on indique les procédés à employer et les for- 
mules à prononcer pour obtenir des songes et des révélations 2 . 



1 Cf. Deubner, de Incubatlone c. II. 

2 (Après l'énoncé de la formule) : « Taùtà a ou eÎttÔvtoç eùÈKwç ypY]C[xuj8i^3$t. 
ûitéxXuToç 8è eoet otav aoi àiroxpîvTjTai. Xéyei 8s aot 8tà att^œv xôv ^pr)0[j.ôv, xal et-rcù>(v) 
à%z\eûas,xau » (Wessely, ZP, p. 62, 718 ss. — Cf. Dieterich, Mithrasliturgie, p. 16) 
V. également Wessely, ZP, p. 5o, 219 ss., où il est question de lécanomancie magique; 
p. (j5, 201 4 ss. 



RELIGION i:i MAGIE -, »)7 

D'ailleurs, cette parenté entre la magie el la divination, Apulée 
songe moins qu'aucun autre à la nier; bien plus: il la considère 
comme allant de. soi. A plusieurs reprises, il nomme ensemble la 
magie et la divination parmi les fondions des démons ] ; et s'il 
avait, par des incantations, des drogues ou <lcs parfums, plongé 
le jeune Thallus dans un sommeil extatique pour obtenir de lui 
des révélations, c'eût été là, de son propre aveu, une opération 
magique 3 . 

Ainsi, la connaissance philosophique s'acquiert par des moyens 
qui, aux yeux d'Apulée aussi bien que de ses contemporains, 
sont avec la magie dans un rapport intime. Les démons, grâce 
auxquels s'obtiennent les révélations dont les oracles et les mys- 
tères sont comme le type, sont également préposés à la magie. La 
magie, partout on la rencontre dans la pensée et la vie d'Apulée; 
sa religion, sa philosophie en est pénétrée; c'est toute sa concep- 
tion du monde, si l'on peut dire, qui est magique. De là un 
ensemble de présomptions qu'on serait vite tenté de transformer 
en certitudes, surtout si Ton songe d'une part aux doutes que 
nous a laissés la défense d'Apulée, et d'autre part à l'amour du 
merveilleux, que nous avons maintes fois constaté chez lui. 

Ne nous hâtons pas trop cependant. Si la divination et les mys- 
tères ont avec la magie une parenté qui repose sur la similitude 
du but et la communauté des moyens, la distinction subsiste 
néanmoins. Il n'y a peut-être pas, à l'origine, de différence essen- 
tielle entre les rites magiques et les rites religieux ; leur efficacité 
est de même sorte. La magie, d'autre part, une fois séparée de la 
religion, fait à celle-ci de continuels emprunts. C'est ainsi que 
les papyrus égyptiens renferment une foule d'invocations qui ont 
eu d'abord une valeur liturgique, et que la magie a détournées à son 
usage de leur affectation première. Plus les rapports sont nom- 
breux et frappants entre la religion et la magie, plus il faut s'ef- 
forcer de les distinguer l'une de l'autre. Les mystères appartien- 



* de deo S. 6, i33 ; Apol. 43, 4 9 8. 

' Apol. c. 43. — Rappelons aussi les rapports qui existent entre les oracles d'A- 
pollon de Claros et les textes magiques (Buresch, Klaros, Inscr. A). — Sur les rapports 
de la magie et de la divination, y. VVessely, NZP, p. 2. 



298 CHAPITRE XI 



LE MAGICIEN 



nent au culte, et cela seul nous ôte le droit de les confondre pure- 
ment et simplement avec des pratiques magiques. 

De même, si le devin peut se présenter à nous sous la figure 
du magicien, et réciproquement, toute divination n'est pas magie; 
et rien surtout ne nous autorise, sur la foi seule des rapproche- 
ments qui précèdent, à voir de la magie dans les rapports qu'A- 
pulée se flatte ou s'efforce d'entretenir avec les démons. Pour 
être magicien, il ne suffit pas de certaines préoccupations, ni 
même de la recherche de certains secrets; il faut des actes. Il ne 
suffit pas de connaître les démons, il faut encore des moyens 
spéciaux pour se servir d'eux et s'en faire obéir. 



PHILOSOPHIE ET MAGIE 



On pourrait faire encore une autre objection : Apulée, nous 
l'avons vu, n'est ni un penseur original, ni un isolé au milieu de 
sa génération. Il partage au contraire les tendances, les aspira- 
tions, les idées de son temps. Dès lors, si la philosophie d'Apulée 
— ou sa religion, c'est tout un — suppose l'exercice de la magie, 
il n'y a pas de raison pour ne pas voir autant de magiciens dans 
tous ceux de ses contemporains qui ont les mêmes croyances et 
la même conception du monde. Laissons, si l'on veut, la foule 
qui croit sans discuter et pratique sans raisonner. Mais tous 
ceux qui cherchaient à expliquer la religion traditionnelle et en 
tiraient une théologie, qui croyaient aux démons et en faisaient, 
auprès des hommes, les interprètes, les ministres et les manifes- 
tations de la divinité, qui attribuaient à la connaissance philoso- 
phique le caractère d'une révélation et d'une initiation — tous 
ceux-là étaient-ils par cela même adonnés à la magie? 

Il ne faudrait pas à tout prix reculer devant cette conséquence. 
Sans doute, il y a des gens, et Apulée est du nombre, dont on 
peut prévoir d'avance que, par caractère, ils seront plus portés 
que d'autres à s'intéresser aux sciences occultes et à en appliquer 
les secrets. Mais, en fait, la magie est plus ou moins pratiquée 
dans les milieux qui se font de la vérité philosophique une idée 



PHILOSOPHIE i i M IGIE 29g 

analogue à celle d'Apulée : elle l'esl ou le sera par les disciples 
de Plotin, sinon par Plotin lui-même, par les néo-pythagoriciens, 
et plus abondamment que partout ailleurs dans les sectes gnos- 
liques, où l'on a recours à des moyens magiques de connaître la 

nature et de s'assurer une immortalité bienheureuse 1 . < >n ne 
saurait être trop prudent en ce qui concerne les rapports d'Apu- 
lée avec le gmosticisme. Nous verrons cependant que le rappro- 
chement n'est pas dénué de tout fondement. La connaissance. 
(Tailleurs, telle qu'Apulée la conçoit, n'est-elle pas une gnose, et 
l'opposition qu'il établit entre le philosophe et les profanes n'est- 
elle pas analogue à celle que font les gnostiques entre pneumati- 
ques et psychiques? 

Apulée cite pour se justifier l'exemple d'un certain nombre de 
philosophes qui s'étaient rendus suspects au même titre que lui. 
Il faut avouer qu'il n'a pas la main heureuse. Pour ne rien dire 
de Pythagore, dont se réclamaient des sectes où l'on ne peut nier 
la pratique de la magie, ni d'Orphée, dont les fidèles connais- 
saient de longue date de miraculeuses purifications, que penser 
soit d'Epiménide, soit d'Empédocle, ce thaumaturge de génie 
qu'on croirait parfois qu'Apulée a pris pour modèle, et qui unis- 
sait à l'art de la parole et aux études scientifiques la prétention 
de commander aux éléments? 

Mais l'observation d'Apulée est vraie surtout pour ses contem- 
porains. Aussi bien voit-on à cette époque les termes de philoso- 
phe, de prophète, de devin et de magicien correspondre à des 
notions si voisines qu'ils alternent facilement entre eux. La foule 
ignorante et superstitieuse n'est pas seule à accuser les philoso- 
phes de magie : c'est un reproche qu'ils se font entre concurrents 
et rivaux, comme se le renvoyaient entre eux chrétiens et païens 
dans leurs polémiques. Traiter un homme de magicien, c'était 
une façon de le discréditer, en substituant une appellation défavo- 
rable ou injurieuse à celle de philosophe à laquelle il prétendait 
et que lui appliquaient ses partisans. Le Pseudomantis de Lucien 



1 Mystères et magie s'associent étroitement dans le gnosticisme. La révélation a le 
caractère d'une initiation. Les sacrements ont, pour les ernostiques chrétiens, la même 
valeur que les mystères, c'est-à-dire une vertu magique. Cf. Liechtenhan, Die OJfen- 
barung im Gnosticismus, p. i3g-i6i. 



/)00 CHAPITRE XI LE MAGICIEN 

nous donne une idée de ce genre d'attaques. Lucien, il est vrai, 
qui raille partout la croyance à ce que nous appellerions le sur- 
naturel, n'entend par yorjç qu'un charlatan. Mais, hors une petite 
minorité d'incrédules, ce terme implique l'emploi de moyens 
suspects, et des relations coupables avec les démons. C'est ainsi 
qu'Apollonius de Tyane avait été traité de magicien par Mœra- 
gène, et sa biographie par Philostrate est tout entière dominée 
par la préoccupation de montrer que ses prodiges étaient dus à 
une force qui résidait en lui, et qui se passait du secours de tout 
agent extérieur. Pour Philostrate, Apollonius est un philosophe et 
un prophète 1 . 

S'il était si ordinaire de faire passer pour magiciens ceux qui se 
paraient du titre de philosophes, n'est-il pas vraisemblable, 
comme nous l'avons déjà remarqué, qu'eux-mêmes y donnaient 
prise par leurs idées et par leur conduite? Mais nous retombons 
ici dans la querelle de mots qu'Apulée fait à ses adversaires : à 
nous comme à eux il pourrait répondre, en raison même de la 
facilité avec laquelle ces termes se substituaient l'un à l'aitre, 
que ce que l'on appelait improprement magie était de son vrai 
nom philosophie. 

Mais pourquoi s'en tenir à des inférences et à des probabi- 
lités, quand Apulée, de son propre aveu, a recours, pour com- 
battre les maladies, à la vertu des incantations? Les substances 
qu'il prétend tirer du corps des poissons agissaient peut-être 
comme de simples remèdes ; mais ce qui est magique, ce sont 
les syllabes consacrées, les sommations adressées à la maladie 
ou aux esprits malfaisants qui en sont cause : cette dernière 
conception, universellement répandue, s'accorderait fort bien 
avec la théorie des démons. Mais ce mode de guérison était 
d'un usage si généralement répandu parmi les médecins du 
temps qu'à peine peut-on parler de magie. Remarquons-le d'ail- 
leurs, aussi longtemps que tout se borne, comme il arrivait 
souvent, à répéter tout bonnement des formules connues, la 



1 Cf. Reitzenstein, Hellenist. Wundererz. p. 4o sq. ; p. 5i. Jean Réville appelle la 
vie d'Apollonius, d'une façon très heureuse, un évangile {Religion sous les Sévères, 
p. 210). 



RECHERCHE D'UNE DÉFINITION 3oi 

situation de celui <{ ni s'en sert n'est pas comparable à celle du 
magicien, possesseur privilégié de secrets salutaires dans c<w- 
tains cas, redoutables dans d'antres. En somme, l'aven d'Apulée 
rappelle seulement une chose que nous savions déjà, c'est qu'il 
v avait en médecine des procédés, comme il y avait dans le culte 
des rites, dont l'action était exactement de même nature que 
celle des moyens magiques. 

Et voilà qui n'est pas pour éclaircir les choses. A chaque fois 
que nous croyons tenir notre magicien, c'est ou la religion, ou 
la philosophie, ou la médecine qui lui sert de refuge et de para- 
vent: le voisinage qui le compromet est aussi ce qui le sauve. 



RECHERCHE D UNE DEFINITION 

Pour nous en tirer, il faudrait trouver une définition de la 
magie et du magicien qui ne laissât place à aucune équivoque, 
et qui fermât à Apulée lui-même toute issue par où s'échapper. 
Mais ici l'embarras redouble. De nos jours même, la science n'a 
pas encore réussi à tirer, de l'étude objective des faits, une dé- 
finition de la magie dont tout le monde puisse tomber d'accord. 
C'est qu'en effet, la magie se définit surtout par rapport à la 
religion. Et sur l'essence de la religion, comme sur ses limites, 
on n'est pas près de s'entendre. A plus forte raison est-il malaisé 
de démêler chez Apulée, dans l'inextricable chaos de croyances 
et de traditions qui constituent le fond de ses idées, où finit la 
religion et où commence la magie; ou, si l'on préfère, à quel 
moment la spéculation philosophique dégénère en curiosité 
magique. Essayons, toutefois, de dégager, s'il se peut, quelques 
caractères applicables à ce qui fait l'objet de notre étude. 

On définit parfois la magie, par opposition avec la religion, 
en disant que les rites magiques agissent de façon à produire 
l'effet visé mécaniquement et nécessairement. La magie serait 
alors la connaissance et l'application de moyens secrets, ayant 
une vertu propre, et exerçant, d'eux-mêmes et infailliblement, une 
action déterminante sur le cours des phénomènes, à condition, 



302 CHAPITRE XI LE MAGICIEN 

bien entendu, qu'aucune erreur n'ait été commise par l'opérateur, 
et qu'aucune influence contraire plus puissante n'ait été mise en 
œuvre. C'est à peu près l'idée à laquelle s'est arrêté Alfred G. 
Lvall : « Le sorcier, dit-il, peut se définir ainsi : c'est un individu 
qui prétend accomplir des merveilles, non avec l'aide ou d'après 
le conseil des êtres surnaturels auxquels il croit tout autant que 
le reste du peuple, mais grâce à certaines facultés, certains 
secrets occultes qu'il s'imagine posséder 1 . » Il y a certainement 
dans cette définition une part de vérité; mais à moins d'établir 
encore entre la magie et la sorcellerie une distinction qui ne 
paraît pas essentielle ni fondée sur la nature des faits, elle est 
à la fois trop étroite et trop large. Trop étroite en ce qu'elle 
semble exclure de la magie toute intervention d'êtres supérieurs : 
appelons-les des esprits. Car ce n'est pas seulement la doctrine 
soi-disant platonicienne des démons qui a recours à des puis- 
sances de cette sorte pour rendre compte de la magie. On voit 
souvent, au contraire, la magie liée à la croyance aux esprits, et 
la puissance du magicien vient alors ou de ce que les esprits 
l'assistent ou de ce qu'ils lui obéissent. 

Ce qui est vrai, c'est que l'effet d'une pratique magique n'est 
pas précaire, au sens étymologique du mot; il ne dépend pas, 
comme l'exaucement de la prière, de la bonne volonté de celui 
qu'on implore ; il force ou les esprits ou les choses (pratiquement, 
c'est tout un). Ce caractère de nécessité des rites magiques peut 
servir à distinguer la magie de la religion à certains stades du 
développement de l'humanité. La prière et le rite tendent alors 
à devenir des moyens de se concilier les bonnes grâces de la 
divinité, qui n'en garde pas moins sa liberté d'action. Qu'au 
contraire la prière soit conçue comme une sommation ayant par 
elle-même un pouvoir souverain et infaillible : on peut dire qu'on 
a franchi la limite qui sépare la religion de la magie. 

Mais il n'en est pas toujours ainsi. Notre définition de tout à 
l'heure — et c'est en cela qu'elle est trop large — peut s'appli- 
quer aussi à des rites religieux. On s'accorde assez généralement 



1 Etudes sur les mœurs religieuses et sociales de l'Extrême-Orient, trad. franc. 
(Paris i885) p. 167. 



RECHERCHE D'UNE DÉFINITION 3û3 

maintenant à admettre que ces rites ont tous eu, an moins à 
l'origine, un caractère d'efficacité pratique, que leur mode d'ac- 
tion est le même que celui des rites magiques, et que les uns et 
les autres reposent sur le principe connu : le semblable engendre 
le semblable. Il en est de la religion comme de l'art : aucune, 
peut-être, de ses manifestations n'a commencé par être désinté- 
ressée. Les drames sacrés, plus ou moins rudimentaires, plus ou 
moins développés, dont la plupart des cultes offrent le spectacle, 
ont pour but primitif non de célébrer, mais de produire ou de 
conjurer certains phénomènes. Ce caractère peut, au cours des 
temps, s'atténuer dans certains cas jusqu'à être presque oublié; 
mais ailleurs il demeure vivant. De là, par exemple, l'assimila- 
tion, justifiée dans une large mesure, des mystères et des prati- 
ques magiques. Et non seulement un acte religieux peut ressem- 
bler à un acte magique au point de lui être identique^ mais le 
même acte peut être à la fois magique et religieux 1 . Il faut donc, 
semble-t-il, quelque autre signe, qui permette de reconnaître, 
entre deux pratiques semblables, ou, le cas échéant, dans une 
même pratique^ ce qui est religion et ce qui est magie ; de dis- 
tinguer le prêtre du magicien, ou, si le même homme réunit les 
attributions de l'un et de l'autre, de déterminer en quoi et quand 
il est magicien. Et la question pourrait se poser dans des termes 
analogues soit pour le médecin, soit même, au temps d'Apulée, 
pour le philosophe. 

Apulée, lui, pour se justifier, se tient prudemment sur le 
terrain de la légalité. Il sait que la magie n'est pas susceptible 
d'une définition rigoureusement précise, et applicable sans hési- 
tation à tous les cas particuliers. Voilà pourquoi, d'une part, il 
substitue partout le nom de philosophe à celui de magicien, et 
pourquoi, d'autre part, il s'efforce d'établir que les faits qui lui 
sont reprochés, pris isolément, ne tombent pas sous le coup de 
la loi. Ce que la loi punit, ce sont les actes nuisibles. « Nihil quod 
salutis ferendae gratia fit criminosum est. » 

Cette distinction, quoique n'ayant qu'une valeur légale et pra- 
tique, n'est pas dépourvue de tout fondement scientifique. La 



1 Cf. Durkheim, Année sociol. II, 1898, p. 21 {Définition des phénomènes religieux). 



3(>4 CHAPITRE XI — LE MAGICIEN 

prohibition est même, d'après une théorie récente, un des carac- 
tères essentiels et presque la marque propre du rite magique. 
« Il y a... des rites... qui sont régulièrement magiques. Ce sont 
les maléfices. Nous les voyons ainsi qualifiés constamment par le 
droit et la religion. Illicites, ils sont expressément prohibés et 
punis. Ici l'interdiction marque d'une façon formelle l'antago- 
nisme du rite magique et du rite religieux. C'est même ce qui 

fait le caractère magique du maléfice L'interdiction est la 

limite dont la magie tout entière se rapproche 1 . » 

Rien de plus juste en général. Mais appliqué à certains cas 
particuliers, et notamment quand il s'agit d'interdictions inscrites 
dans la loi, ce système soulève une objection que nous avons 
indiquée incidemment à propos d'Apulée lui-même. Le législateur, 
nous l'avons vu, se plaçant à un point de vue tout empirique, 
est tenté d'envisager l'effet produit plutôt que le mode d'action, 
et parfois à l'exclusion de celui-ci. Des actes identiques essentiel- 
lement pourront dès lors, suivant le résultat, être conçus soit 
comme innocents, soit comme coupables, et compris ou non, par 
conséquent, dans la notion de magie. La définition de la magie 
risque ainsi de varier non seulement avec la définition, mais par- 
fois même avec l'appréciation du délit. 

Néanmoins, la distinction subsiste en principe, et l'on ne peut 
que souscrire à cette autre affirmation, plus juste peut-être parce 
qu'elle est plus souple : « Ce qu'on appelle communément magie 
n'est qu'un reliquat disqualifié, une survivance mal famée et 
souvent proscrite des plus anciennes formes du culte 2 .» On 
pourra avoir recours au magicien pour produire une action qui 
ne sera nullement nuisible, qui même sera bienfaisante : son art 
n'en restera pas moins suspect, et lui-même sera réputé dange- 
reux, parce que sa supériorité sur ceux qui n'ont pas les mêmes 
connaissances les livre à sa discrétion^ et fait de lui une menace 
pour la société. Sans doute, le prêtre pourra détenir le même 
pouvoir, et il est tel état social où la différence n'est guère percep- 
tible entre le prêtre et le sorcier. Néanmoins, dans la mesure où 

1 Hubeii et Mauss, Théorie gèn. de la magie, p. 17. 

2 Bouché-Leclercq, Lustratio (Ûaremberg el Saglio) p. 1^12. 



RECHERCHE D UNI DEFINI! n>\ 



3o5 



il aura pour lui l'autoritfl (rime institution reconnue, et <>ù 1rs 
rites qu'il accomplît seront solidaires de croyances obligatoires ', 
il agira comme prêtre. Les mêmes rites, exercés en dehors du 
culte et au profit d'intérêts particuliers, feront de lui un magicien. 

De ces divers points de vue, une t'ois laites les légères réserves 
qui nous ont paru s'imposer, voyons si l'on peut retenir les élé- 
ments d'une définition qui convienne au cas particulier d'Apulée. 
C'est lui-même d'ailleurs qui va nous mettre sur la voie. 

La magie suppose une doctrine et un art. Le magicien pos- 
sède certains secrets, et cette science, convenablement appliquée, 
lui donne prise sur les phénomènes. Or Apulée, nous l'avons vu 
tout à l'heure, oppose au magus, qui est tout à la fois un prêtre 
et un philosophe, le magicien au sens vulgaire du mot. L'un est 
un homme à part en vertu des révélations qu'il a reçues; il pos- 
sède la plus haute sagesse, ou, ce qui revient au même, il est, 
par opposition avec les autres, l'homme qui connaît ce qui est 
dérobé aux profanes. Mais le lan°a°e courant l'entend autrement. 
« Sin uero more uulgari eum isti proprie magum existimant, qui 
communione loquendi cum deis immortalibus ad omnia quae 

uelit incredibilia quadam ui cantaminum polleat 2 » Ainsi donc, 

ce qui paraît, dans son esprit, caractériser le magicien, c'est une 
puissance résultant de ses rapports avec les dieux ou avec les 
démons. Entre les deux sortes de magie qu'il distingue, il n'v 
a que la distance qui sépare la notion de savoir de celle de 
pouvoir. 

Nous avons donc chance de nous trouver d'accord avec les 
faits et avec Apulée lui-même, en disant que le magicien est un 
homme à qui des connaissances spéciales, secrètes par conséquent. 
et supérieures à celles du commun des mortels, confèrent un 
pouvoir, qui, lui aussi, bien entendu, est supérieur aux facultés 
normales de l'homme. S'il semble dire ici que ce pouvoir n'existe 
que dans l'esprit des sots et des superstitieux, il en concède 
d'autre part la réalité en avouant qu'il croit à la magie, et en 
citant des prodiges accomplis par des hommes dans certaines 
circonstances et par certains moyens déterminés. 

1 Cf. Durkheim, Année sociol. II p. 21. 

2 Apol. 26. '402. 



3o6 CHAPITRE XI LE MAGICIEN 

La question revient donc à savoir si le philosophe, tel que le 
comprend Apulée, remplit cette double condition, qui est aussi, 
de son propre aveu, la marque du magicien : avoir des connais- 
sances spéciales, et, en vertu de ces connaissances, détenir un 
pouvoir. 

4 

CONNAISSANCE ET POUVOIR. 

S'il suffisait, pour être magicien, de connaissances spéciales, la 
cause serait entendue : le philosophe serait, de ce seul fait, iden- 
tique au magicien. Nous l'avons vu en effet, le philosophe, tant 
par ses connaissances que par la manière dont il les a acquises, se 
distingue de la foule. Apulée paraît moins préoccupé encore de 
connaître la vérité que de savoir ce qu'ignorent les autres. Etre 
l'homme de son temps qui manie le plus adroitement la parole, 
exceller dans tous les genres littéraires, avoir tout vu, tout lu et 
tout appris, c'est déjà quelque chose : mais si peu de gens arri- 
vent à cette science et à cette maîtrise, il n'y a rien encore là 
qui, pris en soi-même, dépasse le niveau normal des facultés 
humaines. Ce n'est encore que la connaissance vulgaire. La qua- 
lité de philosophe, au contraire, nous l'avons vu, ne se réalise 
dans sa plénitude que par la communication de vérités que la 
raison humaine est impuissante à atteindre, et dont la révélation 
est accordée à ceux-là seuls qui ont commerce avec les démons. 
Ces révélations, Apulée paraît y attacher d'autant plus de prix 
qu'on sera moins à s'en partager le privilège. L'initiation, par 
exemple, est un moyen de connaître la vérité ; mais à combien 
de gens il est commun ! Aussi Apulée ajoute-t-il les mystères aux 
mystères ; et quand Isis donne au héros du dernier livre des 
Métamorphoses l'ordre de passer par une troisième initiation, 
elle le déclare heureux entre tous d'avoir été gratifié à trois 
reprises d'une faveur que les autres hommes obtiennent à peine 
une seule fois au cours de leur existence. Enfin — et plus rares 
encore ceux auxquels pareille grâce est accordée — le philoso- 
phe peut, dans des conditions données, s'élever à la contempla- 
tion du principe inintelligible et ineffable de l'univers. Parvenu 



CONN USSANCE ET POUVOIR h>7 

à ces sommets de la connaissance ou plus rien ne borne la 
vue, il scia non seulement an philosophe au regard <le la foule 
et un initié au regard des profanes, mais un philosophe entre 1rs 
philosophes, un élu entre les élus, un Initié entre les Initiés. 

Le goût désintéressé de la vérité ne suffît pas à expliquer la 
soif de connaître, sons la forme où elle se manifeste chez Apulée. 
Et ce ne sera pas davantage l'amour-propre ni le simple désir 
d'en savoir pins que les autres. Sans doute, cette ambition sied 
bien à sa vanité, et même un peu de mystère convient à son rôle. 
Mais pourquoi se mettre en peine de révélations inaccessibles à 
la foule, incommunicables par nature, à tout le moins secrètes en 
fait ? Ou toute sa profession de philosophie n'est que cabotinage 
eharlatanesque — et même dans ce cas un peu de magie ne 
gâterait rien — ou il faut admettre qu'Apulée attend de la con- 
naissance à laquelle il vise une supériorité réelle et effective. C'est 
là, en général, le propre des doctrines secrètes, en particulier 
de celle du magicien : s'il lui importe de la garder pour lui, 
c'est qu'elle lui assure un pouvoir; s'en laisser dessaisir, c'est 
rester désarmé et devenir un homme comme les autres. 

L'idée, d'ailleurs, que la connaissance confère un pouvoir est 
assez répandue à cette époque pour que nous puissions, avec 
beaucoup de vraisemblance, la prêter à Apulée lui-même. Savoir, 
dit-on, c'est pouvoir. Mais ici, il ne s'agit pas seulement de la 
faculté, que procure la science, de tirer parti des ressources de 
la nature et de prévoir l'avenir ; il s'agit d'une mainmise sur les 
phénomènes, sur la nature, sur la fortune, résultant directement, 
immédiatement de la connaissance. Cette idée est à la base de 
toutes les spéculations gnostiques. Dans les mystères, nous 
l'avons vu, l'initiation s'accompagne d'une transformation, le 
salut est lié à la connaissance du salut, la possession de la vérité 
désarme la fortune ennemie. Et si le philosophe est un initié, ne 
faut-il pas en conclure que lui aussi tient un pouvoir des révé- 
lations dont il est le dépositaire privilégié, et que plus ces révé- 
lations seront nombreuses et parfaites, plus ce pouvoir sera 
supérieur à tout autre? 

En tout cas, nous l'avons vu, les questions qui intéressent Apulée 
sont avant tout celles qui ont une valeur pratique, et que l'homme 



3o8 CHAPITRE XI LE MAGICIEN 

peut appliquer au soin de sa destinée. Et de là vient aussi 
qu'avec un grand nombre de ses contemporains, il cherche la 
vérité non dans l'homme, mais hors de l'homme. Zeller a bien 
montré x comment, du scepticisme et de l'éclectisme philosophi- 
ques réagissant l'un sur l'autre, devait sortir une tendance de plus 
en plus marquée à attendre la connaissance de la vérité non d'un 
effort de l'esprit, mais d'un secours extérieur, d'une illumination 
de rame, d'une révélation. Mais c'est aussi par cette voie que 
l'homme cherchera à atteindre les vérités dont dépend son sort, 
son bonheur dans ce monde et dans l'autre 2 . Quel refuge peu- 
vent offrir, quand de tels intérêts sont en jeu, les constructions 
spécieuses, mais fragiles, que la raison se plaît à élever sur le 
sable mouvant de l'illusion et de l'erreur? Ce qu'il faut, ce sont 
des garanties et des certitudes : à qui les demander, sinon à ceux- 
là mêmes qui sont à la fois la source de la vérité et les maîtres 
de la destinée humaine? 

Mais plus cette connaissance, plus cette gnose est précieuse et 
indispensable, plus on sera porté à mettre en œuvre les moyens 
les plus puissants et les plus efficaces pour forcer la réalité à 
livrer son secret ; plus l'homme est incapable par lui-même d'y 
parvenir, plus il sera tenté de recourir à des forces agissant par 
elles-mêmes et sans sa participation : nombres, combinaisons 
mystérieuses de lettres et de syllabes, ou agents matériels, peu 
importe. De là, en particulier, le rôle de la magie, signalé tout 
à l'heure, dans le néo-platonisme et dans les sectes gnostiques. 
A supposer que la connaissance ainsi acquise n'ait pas une vertu 
propre qu'on puisse qualifier de magique, il résulte de sa nature 
même que, pour l'obtenir, les moyens les plus sûrs sont ceux 
dont se sert la magie. La magie, dans ce cas, consistera dans 
l'application de secrets transmis par tradition ou empiriquement 



1 Philos. (1er Griechen, III, i 3 p. 5/jo ss. — a 3 , p. 70 ss. 

2 « Wcil die Weltractsel, welche (die Gnosis) loesen will, nicht eigentlich intellek- 
tuelle, sondera praktische sind, weil sic letztlich yvùiatç ctunrjpîaç sein will, so versetzt 
sie die Maechte, die dem menschlichen Geiste Kraft und Leben verleihen sollen, in das 
Gebiel des Qebervérnuenftigen. Dorthin fuehrt aber nur eine auf Offenbarung ruhende, 
mit u.uaTaYo.ma verbundene Mathesis. » Harnack, Lehrb. der Dogmengeschichte, I 3 , p« 
221. Cf. Liechtenhan, Die Offenbarvtng im Gnosticismus. 



CONNAISSANCE ET POUVOIR 3og 

découverts, et qui donnent à celui qui les possède le pouvoir 
d'atteindre les plus hautes et les plus précieuses vérités, ou, si 
l'on préfère, et en se plaçant au point de vue d'Apulée, d'agir 
sur les démons, considérés comme instruments des révélations 

divines. 

Mais ces révélations qu'Apulée se flatte apparemment de re- 
cevoir, puisqu'elles sont le privilège du philosophe, en quoi 
pouvaient-elles bien consister? Quel en était l'objet? le contenu ? 
La science et la philosophie d'Apulée ne dépassent pas le niveau 
de la connaissance vulgaire. Qu'il nous parle des démons, qu'il 
nous montre le philosophe vivant dans leur société, c'est fort 
bien ; mais quel bénéfice le philosophe retire-t-il du commerce 
qu'il entretient avec ces êtres divins? c'est là ce qui nous intéres- 
serait, et c'est justement ce qu'Apulée nous laisse ignorer. Vaut-il 
la peine d'être si bien avec les démons pour ne savoir, en som- 
me, que ce que chacun peut savoir? Il est probable qu'Apulée 
ne nous dit pas tout. Sa curiosité devait s'étendre plus loin. Est-il 
croyable, par exemple, qu'il ne se soit jamais interrogé sur l'ori- 
gine du monde et les fins dernières de l'homme ? N'avait-il même 
pas sur ces questions des lumières spéciales? Et cependant, là- 
dessus, c'est en vain qu'on chercherait dans ses œuvres aucun 
renseignement précis. 

Il est vrai que, de ces œuvres, une partie seulement s'est con- 
servée. Mais quand tout nous serait parvenu, en serions-nous 
plus avancés? Nous savons que des narrations cosmogoniques, 
des prophéties eschatologiques étaient parfois récitées en ma- 
nière d'incantations, et avaient comme telles une vertu magique 1 . 
Si Apulée s'est montré si réservé, ne serait-ce pas précisément 
pour ne pas se dépouiller, en en livrant le secret, du pouvoir que 
lui conféraient ces révélations ? 

Mais il y a une explication plus simple. Les vérités de cet ordre 
devaient, sous quelque forme qu'elles y fussent présentées, faire 
partie de la doctrine des mystères : Apulée ne pouvait divulguer 
le secret de l'initiation sans commettre un sacrilège ni trahir 



1 Heim, Incantamenta, p. 4g5 ss. — Vict. Henry, La magie dans l'Inde antique, 
p. 12. 



3lO CHAPITRE XI LE MAGICIEN 

son serment. Soit. Mais les révélations des mystères n'étaient 
pas seulement secrètes : elles avaient un effet pratique et certain. 
L'initié connaissait les mots de passe capables de réduire un jour 
à l'impuissance les g-énies malfaisants qui guettent les âmes 
dans leur voyage vers l'autre monde, et d'affronter victorieuse- 
ment les dangers qui les y attendent; il avait de ce fait un 
pouvoir, et un pouvoir dont l'effet n'était pas nécessairement 
limité à l'objet qui lui était assigné par les enseignements et 
les prescriptions du culte. De là à attacher l'idée d'un pouvoir 
spécial à toute révélation obtenue dans des conditions sem- 
blables, il n'y avait qu'un pas. 

Mais nous pouvons même nous passer de ces révélations. Si 
les fins de la connaissance sont d'ordre pratique, si le but, en 
d'autres termes, est d'exercer une influence sur le cours des 
événements, l'essentiel sera de tenir les démons sous sa dépen- 
dance, d'avoir prise sur eux, et, pour cela, de les connaître. 
L'objet de la connaissance, ce sont les démons eux-mêmes. 
Cette connaissance, en quoi consiste-t-elle et comment s'obtient- 
elle? 

Peut-être un dernier trait, emprunté à Y Apologie elle-même 
(c. 61 ss.), va-t-il mettre un peu de clarté et de précision dans 
les conclusions trop vag-ues auxquelles nous sommes arrivés, et 
nous aider à nous rendre compte du rôle que jouent, dans la 
vie et dans la philosophie d'Apulée, les pratiques et les spécula- 
tions magiques. 



HERMES 



L'accusation prétendait, on s'en souvient, qu'Apulée s'était 
fait faire en secret une statuette en bois qui figurait un squelette 
grimaçant, et à laquelle il rendait un culte sous le nom grec de 
fiaaiXevç. Tout n'était pas faux dans ce rapport ; Apulée n'en 
nie formellement l'exactitude que sur deux points. D'une part, 
la statuette avait été commandée ouvertement à un artisan d'Oea, 
qui l'avait exécutée au su et au vu de tout le monde. D'autre 



III.IOII S .) I I 



part, ci b'esl là surtout qu'il triomphe, l'image en question 
représentait «mi réalité un charmant petit Mercure. Apulée déclare 
en effet qu'il a l'habitude de porter toujours avec lui la figure de 
quelque dieu, pour lui présenter ses hommages cl, lui adresser 
ses prières. Ce qu'on prend pour un instrument magique-est un 
objet de pieté, et témoigne de sa ferveur religieuse. Or, si h 
magie est crime, la religion est vertu. 

A vrai dire, on est un peu surpris qu'Apulée ait pu se flatter 
d'établir à si bon compte sa parfaite innocence. Cette espèce de 
fétiche qui ne le quitte pas a tout l'air d'un amulette. II faut 
croire cependant que l'argument était décisif, et que sa dévotion 
ainsi démontrée à une divinité officiellement reconnue devait suf- 
fire à écarter tout soupçon de magie. 

Cette dévotion peut au moins nous paraître singulièrement 
matérialiste. Mais la foi du philosophe n'est pas celle du vul- 
gaire. Il voit plus haut et plus loin. Il saisit la réalité derrière 
les apparences, et du symbole il comprend le sens caché. Le 
platonicien, en particulier, sait s'élever jusqu'à ces pures et su- 
blimes régions, jusqu'à ce pôle du monde, d'où il rassasie sa vue 
des perfections qui sont de l'autre côté, tù ê§ca tov ov^ccvov. Et 
voilà que brusquement l'idole de bois se transfigure : elle est un 
démon, elle est un dieu ; bien plus, elle est Dieu. C'est ce que 
montre tout d'abord le nom de fiaadevç sous lequel Apulée 
l'invoque. Sans doute, il n'est pas certain, loin de là, que Platon 
ait toujours désigné par là le Dieu suprême. Mais il l'a fait au 
moins dans un passage des Lois (X, 904 A), et le mot a encore 
ce sens dans une lettre, apocryphe peut-être, mais qu'Apulée cite 
comme authentique 1 . Apulée, en tout cas, l'entend ainsi. Qu'est-il 
en effet, ce fiaaiXevç'i « Totius rerum naturae causa et ratio et 
origo initialis, summus animi genitor, aeternus animantum 
sospitator, assiduus mundi sui opifex, sed enim sine opéra opi- 
fex, sine cura sospitator, sine propagatione genitor, neque loco 
neque tempore neque uice ulla comprehensus eoque paucis 
cogitabilis, nemini effabilis. » (64, 536). On le voit, le dieu 



1 « Ilept tov TrdtvTouv (3aotXéa imvr' eWt xal èxeivou ëvexa navra. » {Ep. II, 3i2 E.) 



3l 2 CHAPITRE XI LE MAGICIEN 

défini de la sorte n'est autre chose que le Dieu souverain lui- 
même 1 . 

Voilà donc Hermès devenu le maître de l'univers, et assimilé 
au principe éternel des choses. Or, à l'époque du syncrétisme, 
Hermès est souvent présenté ou invoqué comme dieu universel. 
Mais ce n'est plus l'Hermès hellénique, c'est celui qui joue un 
rôle si important dans les spéculations religieuses de l'Egypte, 
c'est l'Hermès Trismégiste. 

Nous avons eu l'occasion déjà de rappeler les rapports étroits 
qui existent entre les livres hermétiques et les papyrus magiques 
découverts en Egypte. Nous avons vu que, dans ces textes, des 
formules religieuses, des prières, des liturgies sont reproduites 
pour servir d'invocations, d'incantations dans des cérémonies 
magiques. Et l'un des dieux auxquels il y est le plus souvent fait 
appel, c'est Hermès. De longue date, et en Grèce même, Hermès 
présidait à la magie : Apulée le rappelle lui-même 2 . Mais mal- 
gré quelques traits qui subsistent de l'Hermès hellénique, celui 
auquel s'adressent les prières en question, c'est l'Hermès Tris- 
mégiste 3 . Les expressions qui lui sont appliquées dans les livres 
hermétiques et dans les papyrus magiques offrent la plus grande 
ressemblance, et sont parfois identiques. Cet Hermès, de plus, 
a le double caractère de celui d'Apulée : il est présenté, et cela 
parfois dans le même texte, comme démon subordonné au Dieu 
souverain et créé par lui, ou comme dieu suprême et universel 4 . 



1 Cf. de deo S. 3, 123/4 : « Quorum parentem, qui omnium rerum dominator atque 
auctor est, solutum ab omnibus nexibus patiendi aliquid gerendiue, nulla uice ad ali- 
cuius rei munia obstrictum, cur eço nunc dicere exordiar, cum Plato etc. » 

2 « Igitur ut solebat ad magorum cerimonias aduocari Mercurius earminum 
ueetor...» (Apol. 3i, 467) Cf. Wessely, ZP, 102, 2288 ss. où Hermès est appelé irccvTœv 
jAccytov àpyrjy&v^s- 

3 'EpjJLTjç tpiau-eyaç, TptajJieyia-o;: Wessely, ZP, 67, 886; NZP, 38, 56o, etc. 

* Dans une formule où on lui demande son assistance contre les voleurs, le dieu 
grec des voleurs est à la fois Hermès divinité olympienne, Ra monté sur la barque du 
soleil et Jao. {Pap. Brit. XLVI, 176 ; Wessely, ZP, p. i3i. Cf. Dieterich, Abraxas 
p. 63 ss.) — V. encore des invocations comme celles-ci: « 7 Ep[xeç sTnxaXoOu-aî oe tov 
rà -navra Tiepté^ovra. > (Pap. mag. mus. Lugd. Bat. II p. IV. Cf. Dieterich, Abraœas 
p. 16.) « 'Epu-ïj xoopLOxpâxoDp èyxâpSts xûxXe SeXïjvïjç — atpoyyuXe xai TStpâycov' 
ivayôme... iict&oSixatôouve '/XapLuSrj^ôpe -rtxrjvoTtéSiXe x. t. X. » (Wessely, ZP, p. 28). 



il nom DU DIEU 3 I 3 



LE NOM DU DIEU. 

Mais Hermès, c'est le nom vulgaire du dieu, celui sous lequel 
les profanes peuvent le connaître et l'adorer. Il en a un autre fel 
même d'autres), nom mystérieux et secret celui-là, que le fidèle 
connaît, mais qu'il se garde de divulguer, et quia par lui-même 
une vertu. 

Nous touchons ici à une idée à laquelle nous avons fait allusion 
en passant, et qui a, en magie, une importance capitale. Le nom, 
c'est une réalité, c'est quelque chose de vivant, c'est l'expression 
la plus profonde de l'essence d'une personne et d'une chose \ 
Connaître ce nom, c'est avoir prise sur cette personne ou sur 
cette chose ; le tenir secret, c'est garder pour soi seul ce pou- 
voir. 

Les exemples de cette croyance universellement répandue sont 
innombrables. Le sauvage, dans nombre de sociétés primitives, 
cache son vrai nom, dont la découverte le livrerait à la discré- 
tion des sorciers. De même en Inde. « Au dixième ou au dou- 
zième jour a lieu la collation du nom (nàmakarana). On donne 
à l'enfant deux noms : l'un doit rester secret et n'être connu que 
de ses parents; ainsi, les sorciers adverses et plus tard ses enne- 
mis, ignorant son vrai nom, ne pourront diriger contre lui au- 
cune imprécation efficace 2 . » Rome avait un nom secret, qu'il 
ne fallait pas livrer à ses ennemis, de peur de la faire tomber 
elle-même entre leurs mains 3 . Dans le dialogue intitulé Hermip- 



Cf. Wessely, ZP, 137, 4i4 ss. NZP, 44, 734. Jouçuet, REA, igoô, p. 194. — < 'Eiti- 
xaXoùpLat ae rôv ta Tcâvta xtîaavTa. tôv navroç u-eiÇova, as tôv a-JToyévvTjTOv frsov tqv 
itâv-a opiLvTGt xal xâv-a àxo'Jovra /al a-n 6pu>jj.svov. » (Leemans II, 87, 24. Cf. Diele- 
rich, Abrax. 176 ; Reitzenstein, Pjimandres, p. 22.) — Hermès à la fois dieu crée' 
et dieu souverain : v. Dieterich, Abr. p. 16 s.; p. 66 n. 2. 

1 Cf. Frazer, The Golden Boujh, I" 2 , p. 443 ss. (trad. franc, p. 374 ss.) — Lefébure, 
La vertu et la vie du nom (Me'lusine VIII). — « Le nom, dans toutes les maries, c'est 
la personne elle-même. » (V. Henry, La magie dans l'Inde antique, p. 3i). 

2 Victor Henry, La magie dans l'Inde antique, p. 82 s. 

3 Plin. N.H. III, 65. Macrob. Sat. III, 9. 



3 r 4 CHAPITRE XI — LE MAGICIEN 

pos, il est recommandé de changer le nom des morts, si Ton veut 
qu'ils échappent, dans leur voyage aérien, aux puissances mal- 
faisantes. 1 

Ce qui est vrai pour les hommes Test plus encore pour les 
dieux, « Les noms divins avaient toute puissance quand on les 
proférait tels qu'ils avaient été dès l'abord énoncés par les pre- 
miers auteurs des langues... Les rabbins prétendaient que le 
Christ n'avait opéré ses miracles que parce qu'il avait trouvé la 
lecture du nom tétragramme, et ils défendaient, sous les peines 
les plus sévères, d'essayer de l'imiter 2 . » On sait la valeur attri- 
buée dans la Bible au nom de Dieu. Le christianisme attache 
une vertu au nom de la croix 3 . Dans l'exorcisme, il n'est pas 
indifférent de connaître le nom des démons que l'on veut 
chasser. 

D'une façon générale, dans les incantations magiques, la con- 
naissance du nom est un des éléments essentiels du pouvoir du 
magicien 4 . Mais nulle part peut-être la puissance du nom n'est 
attestée plus abondamment que dans les textes magiques de 
l'époque du syncrétisme, et en particulier dans les papyrus égyp- 
tiens. Le magicien connaît le nom véritable du dieu, vLhq&irov 
oiona xod av&evTixôv ovofia 5 . Dans les formules d'invocation, les 
allusions à l'autre ou aux autres noms du dieu que l'on appelle 
à son aide, sont continuelles. Parfois même, ce qu'on invoque, 
ce sont simplement des noms : a ^E'Çoqxi'Çw vaâç, aytoi ayyzloi xal 
ayiu orà/naTcc c \ » Mais c'est surtout quand il s'adresse à Hermès 



1 Hermipp. p. 26 Kroll-Viereck. Cf. Kroll, Antiker Volksglaube (Rh. M. LU, 
1897) p. 345 ss. Radermacher, Zur Hadesmythologie (Rh. M. LX, 1905, p. 584 ss.), 
qui fait de cette idée une application intéressante à Aristophane, Ran. 298 ss. 

2 Revillout, cité : Mélusine, VIII, 218. 

3 « £71' ÔvÔ[aocti oxaupoù. » (Acta apost. apocr. I, p. 78 Lipsius). 

4 « La vieille Egypte croyait que le nom d'un individu était comme son être réel ; qui 
possédait le nom possédait l'être et s'en faisait obéir, comme l'esclave obéit au maître. 
L'art des magiciens consistait à obtenir des dieux la révélation de ces noms sacrés, 
et il n'était moyen qu'ils n'employassent pour arriver à leurs fins. » (Maspéro, Etudes 
de mythol. et d'archèol. égyptiennes, t. II, p. 298). 

5 Dieterich, Abraœas, p. 178. 

Wuensch, Sethianische Ver/Iuchungst. p. 52, 5i. 



LE Nom DU DIEU 3 l •"» 

que le fidèle répète à saiiéié (ju'il connaît son nom, son \ rai nom, 
ses noms « barbares ». « Oîâd aov xal ne @ccQ@aQixà dvôfiarct, 
tpaçvct&ctQ ^itQtxx^X %&&* i((vu'c (toi i-'mi là [iccQfiaQtxù ovôfJÏata,* » 
« lï uxukovuui (fOV ne LSQCC xià fuyû'Acc xal xoimiù 01 OfUCCTCt oïç 
%at'o€iç dxovwv. a » « Jtvoô fioi... ov èativ 10 xqvtziov ovofia x<ù 
ccQQtjJOV êv ccv&Qomoiç.... To yàg ovofxd aov è'%<o coç (pvXccxrrjQiov 
ir xaodt'a vrj ifJifj. :i » Et ce nom rend vainqueur de tontes les 
puissances ennemies. « 'Eôaiç^aœ rr]r rov fxayfotov aov ovôfiavoç 
yvà><iiv. é » Les invocations conçues dans ces termes ou dans des 
termes analogues sont innombrables. 

Or, chez Apulée, il en est de même. Hermès est un nom vul- 
gaire. Quant au dieu dont la statuette est le symbole matériel, 
il l'appelle (iaailevç. Mais ce n'est pas là un nom propre, c'est 
un simple titre, expression de sa souveraineté. Qu'on demande 
à Apulée quel il est, ce dieu, voici ce qu'il répond: « En ultro 
augeo magiae suspicionem : non respondeo tibi, Aemiliane, 
quem colam fiaailta ; quin si ipse proconsul interroget quid sit 
deus meus, taceo. » (65, 537). Apulée nargue son adversaire; il 
a l'air de railler, et de connivence encore avec le philosophe 
appelé à le juger. Il faut bien être Emilianus, pour le mettre en 
demeure de nommer un dieu que Platon lui-même déclare inef- 
fable ! Mais n'est-ce pas jouer sur les mots? D'abord.,- nous le 
savons, Apulée dénature le sens de la déclaration de Platon. Mais 
surtout, que l'esprit n'arrive pas à concevoir Dieu, ni le langage 
à en donner l'idée, cela ne veut pas dire qu'on ne puisse en 
prononcer le nom ; au contraire, ce nom tient lieu de toute 
expression intelligible. En réalité, Apulée ne veut pas le livrer, 
et cela en raison de sa vertu, qu'il perdrait s'il était divulgué 5 . 

1 Wessely, NZP, p. 55, 20. 

2 ici. ZP, p. 85, i6o5. 

3 Pap. Luffd. II, i4i, i4 ss - Leemans (Cf. Dieterich, Abraxas\i. ig5; Reitzenstein 
Poimandres, p. i5). 

4 Dieterich, Abrax. p. 148. 

5 Cf. Foucart, Mystères d'Eleusis, p. 33 ss. « Le nom véritable des divinités qui 
présidaient aux mystères était inconnu des profanes ; il n'était révélé qu'aux initiés. » 
(p. 33). Isis se manifeste d'abord à Lucius en lui faisant connaître son nom vulgaire. 
Il est vraisemblable que cette révélation s'achevait dans la cérémonie d'initiation, par 
la communication du nom secret de la déesse. Nous avons vu en effet qu'Apulée 
semble avoir voulu introduire une sorte de parallélisme entre la métamorphose et l'i- 
nitiation. 



3l6 CHAPITRE XI — LE MAGICIEN 

Mais les textes magiques n'indiquent pas seulement des for- 
mules à prononcer, ils prescrivent aussi l'usage d'objets maté- 
riels. Et l'un des instruments magiques qui sont recommandés 
le plus fréquemment, c'est une statuette d'Hermès 1 . 

Tant de concordances semblent bien établir que la statuette 
d'Apulée était un objet magique, et servait avec le secours de 
prières qui étaient de véritables incantations. 

Celte conclusion est d'une probabilité qui confine à la certi- 
tude. Si elle laisse subsister quelques doutes et soulève quelques 
objections, il nous paraît aisé de dissiper les uns et de réfuter 
les autres. 



REPONSE A QUELQUES OBJECTIONS. 

Est-il nécessaire, d'abord, de s'arrêter au nom du dieu repré- 
senté? Apulée l'appelle, en latin, Mercure. Mais nous l'avons 
vu, Apulée traduit autant qu'il peut les mots grecs en latin. 
De plus, les dieux grecs et romains s'étaient si bien fondus que 
Mercurius et Hermès étaient devenus des termes équivalents. 
Enfin, chose rare, le nom du dieu romain avait passé en grec, 
et précisément en magie on trouve Hermès invoqué sous le nom 
de Mercure 2 . 

Mais, dira-t-on, si les expressions employées par Apulée, pour 
désigner le dieu souverain, s'appliquent ici à Hermès, c'est une 
coïncidence toute fortuite. Apulée aurait pu adorer n'importe 
quel dieu dans le même esprit et dans les mêmes termes. Il avait 
en effet, à ce qu'il affirme, commandé à Cornélius Saturninus 
l'image d'un dieu quelconque, et c'était pur hasard si celui-ci se 
trouvait avoir figuré précisément un Mercure (6t, 532). Assuré- 



1 « IlXocoov 'Epp.fiv. » (Wessely, ZP, io3, 2061, et souvent ailleurs). Cf. Deubner, 
de Incubât, p. 20, n. 1. Cette prescription n'est d'ailleurs pas spéciale à Hermès. V. 
p. ex. Euseb. P. E. V, 12 sq. L'image, ici, donne prise sur le dieu, comme ailleurs 
(dans l'envoûtement, par exemple) elle donne prise sur l'homme. 

2 Sur trois pierres servant d'amulettes et couvertes d'inscriptions magiques, on lit 
entre autres : icopivoo Mep^oupi (?wp£vouç Mepxoupioç). (Wuensch, Antikes Zauberr/e- 
raet ans Pergamon, p. 27 sq.) 



RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS 3 I 7 

ment, nous le savons, Apulée n'est pas embarrassé de considérer 
n'importe quel dieu du paganisme tantôt comme un démon par- 
ticulier et tantôt comme un principe divin universel. La doctrine 
des démons et le syncrétisme conciliaient sans peine ces points 
de vue opposés. Chez Apulée lui-même, on s'en souvient, Isis 
est à la fois un démon, une déesse, et la vie universelle. Mais 
les concordances (pie nous avons relevées s'expliquent-elles 
toutes par autant de coïncidences fortuites? Sommes-nous forcés 
de croire Apulée sur parole? Et s'il veut se donner l'air de n'a- 
voir pas pour Hermès une dévotion spéciale, ne serait-ce pas 
précisément en raison du rôle attribué à ce dieu dans les opé- 
rations magiques? 

Une autre observation confirme cette hypothèse. Les textes 
magiques prescrivent de modeler un Hermès : il s'agit appa- 
remment d'une image d'argile ou de cire. 1 L'Hermès d'Apulée 
est en bois. C'est vrai, mais qu'importe? Divers corps pouvaient 
être employés en pareil cas 2 , et le choix de la matière n'avait 
pas toujours une signification précise. L'argile était commode, 
surtout quand il fallait façonner rapidement une statuette des- 
tinée à servir dans une circonstance déterminée. Que si cepen- 
dant l'on tient à faire état de la matière, est-ce encore pure coïnci- 
dence si l'ébène, dont était fait le petit Mercure d'Apulée, était 
précisément le bois consacré à Hermès ? 3 Ici encore, il est vrai, 
Apulée prétend qu'il n'avait pas désigné le bois d'ébène de pré- 
férence à un autre. Gela s'est trouvé ainsi. Que de rencontres 
fortuites dans cette affaire ! L'insistance même à tout mettre sur 
le compte du hasard, à écarter toute idée de calcul et de prémé- 
ditation, n'est-elle pas plutôt suspecte? D'ailleurs, si Apulée 
n'avait pas choisi l'ébène plutôt qu'un autre bois, il tenait cepen- 



1 Comme, par exemple, l'intention symbolique mise à part, chez Théocrile (II, 28 
sq.) et Virgile {Ed. VIII, 79 sq.) 

2 C'est ainsi que dans le passage de Porphyre cité plus haut (Euseb. P. E. V, 12 sq.) 
il est question d'un £ oavov. 

3 « OXhà aou xat to £uàov xb èj3evvivou. » (Dans une invocation à Hermès : Wessely, 
NZP, p. 55, 12. Cf. p. 59, note. — Il est également question de baguettes d'ébène 
employées dans des opérations magiques : v. Parthey, Abhandl. der k. Akad. der 
Wissensch. zu Berlin, i865, philol.-hist. Abhandl., p. 128, 278 ss. ; 129, 336. 



3l8 CHAPITRE XI LE MAGICIEN 

dant à ce que l'idole fût en bois 1 . Il l'explique en citant un texte 
de Platon 2 . Mais, pour ne rien dire des influences égyptiennes 
qui se manifestent chez Platon, les matières végétales étaient 
consacrées, en Egypte, aux usag-es religieux, tandis que les ma- 
tières animales passaient pour impures : c'est Apulée lui-même 
qui le rappelle ailleurs. 3 Et ces idées d'origine égyptienne, à ten- 
dance ascétique et mystique, seraient plutôt pour nous confirmer 
dans l'explication que nous proposons de la valeur attribuée à la 
petite idole. 

Une dernière question : Apulée a-t-il pu connaître l'hermé- 
tisme? A-t-il pu connaître d'autre part les livres magiques com- 
posés en Egypte, et portant la trace de la même inspiration? 
Rappelons d'abord ce que nous avons déjà constaté à plusieurs 
reprises: la curiosité très vive d'Apulée pour tout ce qui touche 
à l'Egypte. Nous ne savons pas s'il mit jamais à exécution dans 
la suite le projet de voyage à Alexandrie auquel son mariage 
l'avait fait renoncer. Mais cela n'était pas indispensable pour 
recevoir au moins l'écho des croyances qui s'y confondaient et 
s'y heurtaient en une étrange mêlée. Pour Hermès Trismégiste, 
il était déjà connu dans l'Empire à la fin du I er siècle. C'est ce 
que montre, par exemple, le trait final d'une épigramme de 
Martial, qui, sans cela,, eût manqué son effet, faute d'être com- 
pris : 

Hermès Martia saeculi uoluptas, 

Hermès omnibus eruditus armis, 

Hermès et gladiator et magister 



Hermès omnia solus et ter unus 4 



D'autre part, les papyrus magiques qui nous sont parvenus 
semblent dater en moyenne de la fin du troisième et du com- 



1 « Quacumque materia, dummodo liçnea » (61, 532). 

2 Legg. XII, 955 E sq. (Apul. Apol. 65, 537). 

3 Apol. 56, 5i8. 

4 V, 24. Cf. Reitzenstein, Hellenist. Wunderers. p. 127. — « Die Hermetische 
Literatur ist im zweiten und driftcn Jahrhundert fuer aile religioes interessierten 
Gebildeten der allgemeine Ausdruck der Froemmigkeit geworden. » (id. ibid. p. 128). 
On constate peu après Apulée la pénétration de l'hermétisme en Afrique. V. Tertull. 
de Anima 33, 2. Cf. Reitzenstein, Poirn. p. 160. 



CONNAISSANCE PHILOSOPHIQUE El MAGIE 3lQ 

mencemenl du quatrième siècle. Ils remontenl à un original 
sensiblement plus ancien, <jui doit avoir été composé, d'après 
Wesselv l , à l'époque de Tertullien, moins d'un demi-siècle, par 
conséquent, après le procès d'Apulée. Mais les recettes el les 

prescriptions réunies alors en un recueil, en une sorte de corpus, 
dataient île plus loin, et Ton pouvait certainement connaître au 
second siècle des textes magiques d'inspiration hermétique. 
L'Hermès égyptien est invoqué dans des hymnes magiques plus 
anciens 2 . Mais ces spéculations n'étaient pas encore répandues 
hors d'Egypte au point qu'Apulée ne put espérer donner le 
change, et mettre sous le couvert de la religion traditionnelle sa 
dévotion à Hermès. Nous nous croyons donc en droit d'admettre 
que la statuette en question était bien un objet magique, et que 
c'est sous l'influence plus ou moins directe d'idées égyptiennes 
qu'Apulée avait recours à ses vertus. 

Cet objet magique, pouvons-nous nous représenter quel usage 
en faisait Apulée? 



CONNAISSANCE PHILOSOPHIQUE ET MAGIE 

Le but suprême proposé aux efforts du philosophe, c'est la 
connaissance de Dieu. Mais si le langage humain est impuissant 
à donner de Dieu aucune expression adéquate, la raison elle- 
même est incapable d'atteindre jusqu'au fond du divin et d'en 
pénétrer l'essence. Connaître Dieu, c'est s'identifier avec lui. Cette 
identification est possible à la condition, pour l'homme, de 
reprendre sa qualité de démon. En d'autres termes, et pratique- 
ment, l'état propre à la connaissance de Dieu, c'est l'extase. Mais 
cet état, il n'est pas donné à tout le monde d'y arriver. Plotin, 
qui avait plus d'exercice qu'Apulée, et plus d'habitude de la 



1 ZP, p. 36 s. 

2 Dieterich {Abr. p. i33) fait dater de la première moitié du 2e siècle l'hymne 
magique qu'il cite p. 16, et où Hermès, invoqué au début comme dieu universel, et 
assimilé au soleil, est ensuite nommé parmi les dieux créés par le dieu suprême. 



3 20 CHAPITRE XI LE MAGICIEN 

méditation, ne l'a connu que quatre fois au cours de son existence i . 
Sans doute, les démons, formes intelligibles du divin, peuvent 
jouer pour la raison imbécile le rôle de substituts de la divinité. 
Mais pratiquement, que sera-ce que connaître un démon et 
être en relations avec lui? L'embarras reste le même. 

C'est alors qu'interviennent les moyens détournés qui se pas- 
sent, pour agir, du concours de la raison et de la volonté. Si le 
démon — Hermès dans le cas particulier — n'est qu'un des 
aspects du Dieu souverain, l'image, à son tour, est un substitut 
de ce démon. Et cette idole n'est pas seulement un simulacre sen- 
sible, suppléant à l'infirmité humaine, et permettant au croyant 
de se représenter le dieu immatériel, objet de son adoration, 
que son esprit se refuse à concevoir. S'il faut y voir, comme tout 
nous y engage, un objet magique, l'emblème matériel, agissant 
par sa vertu propre, donne prise, en quelque sorte, sur ce dont 
il est la figure. 

L'instrument, toutefois, n'est pas à lui seul efficace : il faut y 
ajouter les paroles consacrées. Or, dans un grand nombre des 
invocations dont il a été question tout à l'heure, le fidèle affirme 
qu'il connaît le dieu (ce qui est une façon d'agir sur lui), ou lui 
demande au contraire de se faire connaître, de se montrer, de se 
révéler sous sa vraie forme. Qu'il s'agisse d'une apparition^ d'une 
émanation (ccTTÔQQoia) ou d'un sentiment plus intime, le bienfait 
que l'on réclame, c'est une communication directe du dieu à 
l'homme. « 2-rj fxoQ(f7J îXaqôç ts (pctvrj&i fxoi.... c 'Ilaiïi fiioi êto^iai 
18 xai dipevôoyç 7TQ0(pav£i'rjç. 2 » De même Osiris, dans les Méta- 
morphoses, se laisse contempler en personne par l'initié 3 . Il 
arrive aussi qu'il soit question tout ensemble d'une émanation du 
dieu, de sa «figure» et de son nom. « JïvveaTcc&rjv aoi ttj leçà 
fioQCffj, êÔvvafJimxhjv roi Uqo) (ïov ovo^iccti, ènêxvyôv oov vfjç 
ârzoQQoîaçA » Et c'est à juste titre, puisque connaître le nom du 



1 Porph. V. Plot. 23. Porphyre ajoute que pour son compte il n'y est encore arrivé 
qu'une fois, dans sa soixante-huitième année. 

* Wessely, ZP, p. 28. 

3 « Non in alienam quampiam personam refbrmatus, sed coram suo illo uenerando 
me dignatus affamine per quietem... irisas est. » (XI, 3o). 

* Wessely, ZP, p. 5o, âi5. 



CONNAISSANCE PHILOSOPHIQUE ET MAGIE 3ai 

dieu, c'est le connaître lui-même. Cette connaissance enfin, nous 
étonnerons-nous encore de la voir présentée comme une identifi- 
cation de l'homme avec son dieu? « 2v yùo t-'yo} x<à èyœ av ■ i<> 
aov ovofia i/iov xcà xô èiiov aov '• èytû yûç eifii xô uôwXqv aov. » x 
a Sv ydo et êya xcà iym av o av mtt® dû yevéç&œ. xô yù(> ovofia 
aov £%(*) (aç (fvkaxi t'iQiov èv xaoâict xt] fi/if].* » Les formules de ce 
genre abondent. La connaissance du dieu, c'est l'union la plus 
intime avec lui. Et connaître un dieu ou un démon, c'est connaître 
Dieu. 

C'est cette connaissance que demande, par exemple, le fidèle 
du Poimandres. « Ma&tïv &éXw xu ovxa xcà vorjacu xr)v xovxwv 
(fvaiv xcà yrwvai xôv iïsôv. 3 » Et le résultat de cette révélation, 
quel est-il ? C'est de devenir semblable à Dieu : « Tovxo taxi tô 
dya&ôv xéXoç toiç yvwaiv èa%t]x6ai^ iïsw&rjvai » 4 — c'est d'avoir 
part à l'immortalité : « 'Eyœ JV (prjf.ii • xé savxovç, w àvâçsç yrjysvtlç, 
sic -O-âvarov êxSsôwxaxe, è'xovxsç è^ovaiav xrjç d&ctvccaiccç fXtxaXa- 
fciv; 5 » Est-il surprenant que l'idée de «connaître» soit devenue 
à cette époque, dans certains milieux, une véritable hantise? Par 
la gnose, l'homme s'affranchit de la fatalité qui pèse sur lui 6 ; il 
échappe à sa condition mortelle ; en un mot, il devient Dieu. 

Cette transformation 7 , cette ascension de l'humain au divin, 
nous l'avons vue s'accomplir par la vertu de l'initiation. Les 
moyens magiques n'agissent pas autrement. Pourquoi, dès lors, 
Apulée n'aurait-il pas eu recours à l'action combinée d'un emblème 
matériel et des formules appropriées, pour obtenir, avec la con- 
naissance philosophique par excellence, le même bienfait, la même 
métamorphose? 

Mais l'action des moyens employés ne s'arrête pas là. Celui 



1 id. ibid. p. 55. 

2 Pap. Ludg. II, \l\i Leemans (Dieterich, Abr. p. ig5; Reitzenstein, Point, p. 17). 

3 Poimandres, p. 328 Reitzenstein. 
* id. ibid. p. 336. 

5 id. ibid. p. 337. 

e Cf. Reitzenstein, Poim. p. 79. 

7 Reitzenstein fait remarquer (Poim. p. 345 ; cf. p. 2i5) que dans les mystères 
d'Isis décrits au livre XI des Métamorphoses, le salut est lié à une TtaXtYYeveaîa. 

21 



«3 2 2 CHAPITRE XI LE MAGICIEN 

qui est parvenu ainsi jusqu'au principe des choses commande à 
la nature même, et non plus à quelques phénomènes pris isolé- 
ment. Bien entendu, d'ailleurs, pour posséder ce pouvoir, il n'est 
pas indispensable de s'en expliquer l'origine; il s'exerce,, en 
dehors de toute spéculation philosophique, par l'usage simultané 
de l'engin matériel et des incantations. Le magicien, qui le dé- 
tient, en transmet une parcelle, quand il livre le secret de la 
recette applicable à une opération donnée. 

Et ces opérations pouvaient être de toute sorte. Hermès est 
invoqué dans toutes les circonstances de la vie. Apulée faisait-il 
de son fétiche un amulette ? s'en servait-il pour forcer les résis- 
tances d'une rebelle? Les textes magiques mettent au service 
de l'amour, avec Hermès Trismégiste, toutes les puissances de 
l'air et des enfers. Lui demandait-il la réussite d'une affaire, 
comme d'autres imploraient son secours contre les voleurs ? Le 
prenait-il pour auxiliaire, avec Esculape, dans l'exercice de la 
médecine ? car l'Hermès égyptien n'avait pas cessé d'être, comme 
son ancêtre grec, le dieu %&ôriog et guérisseur 1 . Apulée enfin 
avait-il recours aux incantations magiques pour triompher de ses 
rivaux? Les cochers du cirque, dont les tombeaux nous ont livré 
en si grand nombre les redoutables défixions, n'étaient pas seuls 
à emprunter contre leurs concurrents les armes de la magie. 
Porphyre rapporte qu'un philosophe du nom d'Olympiodore fit 
appel à la puissance des démons pour combattre Plotin — en pure 
perte d'ailleurs, car Plotin était au-dessus de leurs attaques 2 . 
Apulée en usait-il de même à l'égard de ses adversaires? Autant 
de questions qui restent sans réponse. Mais une fois en posses- 
sion du pouvoir que nous avons dit, rien ne l'empêchait, dans la 
pratique de la vie, de l'employer à toutes fins. 

9 

(( CVRIOSITAS. » 

La magie, pour Apulée, serait alors, en quelque sorte, à deux 
degrés et à double effet. Des recettes empiriquement apprises 

1 Wcsscly, ZP, p. 8i, i443, 1 463 etc. Cf. Deubner, De Incub. p. 20 s. 

2 Porph. V. Plot. 10. 



« CVRIOSITAS )) 



323 



font atteindre d'emblée le principe des choses et donnenl prise 
sur la nature. Le pouvoir acquis par là se répercute en sens 
inverse sur le cours des événements. 

Le magicien, en effet, c'est l'homme qui connaît la nature et les 
natures. Cette connaissance, des chemins divers y donnent accès. 
En recueillant les prescriptions de la sagesse des vieux temps, 
en étudiant les phénomènes, en cherchant les vertus cachées dans 
le sein de la terre, les fibres des plantes et les entrailles des ani- 
maux, il peut espérer que quelque heureuse rencontre lui fera 
découvrir, dans le monde sensible, des correspondances secrètes 
et de mystérieuses harmonies. Mais que, par un moyen quelcon- 
que, il arrive à saisir l'essence des choses, et du même coup il 
sera maître de l'ensemble des phénomènes. La réalité ne se rend 
pas sans combat ; mais pour pénétrer dans la ville assiégée, on 
peut suivre une double tactique : pratiquer une brèche du dehors, 
ou s'introduire par ruse au cœur même de la place, et en ouvrir 
les portes du dedans. 

Il y aurait lieu peut-être d'appliquer cette idée aux recherches 
d'Apulée sur la nature. Jusqu'à présent, la science ne nous est 
apparue que comme la matière dont il alimentait son éloquence. 
Il n'est pas dit cependant qu'il n'y portât pas en même temps un 
intérêt d'un autre ordre. On est surpris, par exemple, quand il 
parle de ses expériences sur les poissons, du singulier mélange, 
qui se révèle chez lui, de curiosité scientifique, de préoccupations 
philosophiques et d'esprit religieux. « Vtrum putas philosopho... 
turpe scire ista an nescire, neglegere an curare, nosse quanta sit 
etiam in istis prouidentiae ratio an de diis immortalibus matri et 
patri credere ? » (3g, 483) « An hariolis licet iocinera rimari, 
philosopho contemplari non licebit, qui se sciât omnium anima- 
lium haruspicem, omnium deum sacerdotem? » (4i, 493) Sans 
doute, il faut, dans des expressions de ce genre, faire la part de 
la déclamation. Il faut se rappeler en outre qu'il cherchait, d'une 
façon très empirique, dans le corps des animaux, des remèdes 
dont l'usage relevait soit de la médecine, soit de la magie. Mais 
Apulée ne distinguait certainement que d'une manière très impar- 
faite le domaine du relatif de celui de l'absolu. Ne pouvait-il pas 
voir dans l'étude des faits un moyen de saisir la réalité derrière 



324 CHAPITRE XI — - LE MAGICIEN 

les apparences, et nourrir plus ou moins consciemment l'espoir 
de commander à la nature à la fois du dedans et du dehors ? 

Or il y avait du temps même d'Apulée, dans cette Egypte qui 
exerçait sur son esprit un si puissant attrait, dans le milieu qui 
vit éclore l'hermétisme et fleurir les sectes gnostiques, des hom- 
mes imbus des mêmes croyances, qui combinaient les recherches 
scientifiques et les spéculations religieuses^ en vue du même effet 
final ; qui, tantôt penchés sur les livres magiques, tantôt surveil- 
lant leurs creusets, interrogeant Démocrite, élève d'Ostanès, ou 
examinant pierres et végétaux, invoquaient les démons, pronon- 
çaient les formules toutes -puissantes, s'efforçaient, par delà le 
monde matériel, d'atteindre l'essence de la nature, et, grâce à 
cette connaissance^ de s'asservir la nature 1 . Est-il si téméraire 
de risquer en terminant l'hypothèse d'une parenté intellectuelle 
entre Apulée et les premiers alchimistes? 

Quoi qu'il en soit, l'expression qui rend le mieux compte de 
son état d'esprit, c'est celle de « curiositas», que les textes de loi 
appliquent parfois à la recherche des secrets qu'il n'est pas per- 
mis à l'homme de connaître 2 . Savoir pour pouvoir, pouvoir pour 
savoir, tel est le but, telle est la méthode. Mais nous sommes 
prévenus maintenant du sens où il faut l'entendre. Ce qui paraît 
caractériser la pensée d'Apulée, c'est un effort plus ou moins 
réfléchi pour solliciter la nature de toutes parts, pour l'obliger 
par tous les moyens à livrer son secret, pour l'enserrer et la faire 
prisonnière dans un double réseau d'investigations empiriques et 



1 L'alchimie « prétendait à la fois enrichir ses adeptes en leur apprenant à fabri- 
quer l'or et l'argent, les mettre à l'abri des maladies par la préparation de la panacée, 
enfin leur procurer le bonheur parfait en les identifiant avec l'âme du monde et l'es- 
prit universel.» (Berthelot, Orig. de l'alchimie, p. 2.) « Les alchimistes ajoutaient à 
leur art... des formules magiques propres à se concilier et même à forcer la volonté 
des dieux (ou des démons), êtres supérieurs que l'on supposait intervenir perpétuel- 
lement dans le cours des choses. » {id. ibid. p. i4 sq.). V. aussi Berthelot, Archéologie 
et histoire des sciences, p. 222 ss. 

2 Cod. Theod. IX, 16, 4 (De diuinandi curiositate omni prohibita) : « Sileat omni- 
bus perpetuo diuinandi curiositas. » — August. CD. X, 9 : « Incantationesetcarmina 
nefariae curiositatis arte composita, quam uel magian uel detestabiliore nomine goe- 
tian uel honorabiliore theurgian uoeant. » Cf. Gat. 7, 11. Tert. de Idol. 9 ; de cultu 
femin. 1,2; etc. 



conclusion Sa5 

de spéculations mystiques, qui se résument pour lui dans le nom 
de philosophie, el auxquelles il nous est difficile de ne pas don- 
ner celui de magie. 



CONCLUSION 

S'il en est ainsi, et quelle que fût l'absurdité du procès intenté 
à Apulée, nous associerons-nous encore aux railleries dont il 
crible ses adversaires? Ces gens-là n'étaient pas si sots qu'il vou- 
drait le faire croire, ni si aveugles. Ils avaient la clairvoyance 
de la haine. Ils avaient entrevu tout au moins que, pour juger 
Apulée et pour le comprendre, on ne saurait séparer chez lui 
l'orateur et le sophiste du savant et de l'érudit, le savant et 
l'érudit du philosophe, le philosophe du magicien. 

vu 

le 25 mars 1908. 

Le Doyen de la Faculté des Lettres 

de l'Université de Paris, 

A. Croiset. 



vu 

ET PERMIS D'iMPRIMER 

Le Vice-Recteur de l'Académie de Paris, 

L. LlARD. 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages 

Renseignements bibliographiques v 

PREMIÈRE PARTIE 

LE PROCÈS D'APULÉE 

Chapitre I. — INTRODUCTION i 

i. Date du procès. Age d'Apulée; son passé. . . 2 

2. Les Métamorphoses étaient-elles composées? . . n 

A. Arguments généraux, p. n. — B. Le livre XI, 
p. 17. — C. Le prologue, p. 20. 

3. Le procès : origine, circonstances diverses . . 25 
4- Le crime de magie ; sanctions légales .... 34 

Chapitre II. — L'ACCUSATION. — LA DÉFENSE 4o 

I. GRIEFS ACCESSOIRES l\2 

i . Beauté ; éloquence ; vers à Calpurnianus ... 4 2 

2. Epigrammes galantes ; .47 

3. Le miroir 5o 

4. Affranchissement de trois esclaves 53 

II. EXERCICE HABITUEL DE LA MAGIE 55 

i. Qu'est-ce qu'un magus ? 55 

2. Les faits 57 

3. Achat de poissons 58 

4. Médecine et magie 68 

5. L'esclave Thallus 74 

6. La femme épileptique 79 

7. Le talisman magique 80 

8. Sacrifices nocturnes 83 

9. La statuette de Mercure 87 



table des matières 



9a$ 



III. MARIAGE D API LEE, 

i. Los preuves. 



ENSORCELLEMENT DE PI dkmii.i.a 



•.». Faits antérieurs au mariage 

3. Herennius RuHnus. 

4. La lettre de Pudentilla 

5. Mariage à la campagne 
0. Age de Pudentilla . 

7. La dot 

8. Mort de Pontianus ; nouvelles intrig 

9. Issue du procès . 



Pagai 

88 

88 



96 

101 
102 
102 
io5 
1 10 



DEUXIEME PARTIE 

L'ORATEUR 
Chapitre III. — LA DÉCLAMATION . . . . 

Rédaction de l'Apologie . 



n5 

n5 

Influence de l'école 121 

Digressions et lieux communs . . . . . . 124 



Le thème de la pauvreté 

A. Origine et développement de quelques lieux 
communs, p. 129. — B. Eloge de la pau- 
vreté, p. i36. — C. La pauvreté, c'est le 
désir, p. i4o. — D. Moins on a de besoins 
plus on est indépendant, p. 148. — E. Exem- 
ples classiques, p. 149. — F. Traits d'inspi- 
ration cynique, p. i52. 

Conséquences du procédé : manque d'unité et de 
mesure 



2 <J 



Chapitre IV. 



i5 7 

164 



LA CONFERENCE 

1. L'Apologie et les Florides 164 

2. Erudition variée . °. ■ 171 

3. Le vulgarisateur 179 

Chapitre V. — APULÉE SOPHISTE ET PHILOSOPHE ... i85 

1. Traits communs avec les sophistes grecs ... i85 

2. Maxime de Tyr, Dion de Pruse, Favorinus . 187 

3. Définition du sophiste 196 

4- Emploi du terme de philosophe 199 

A. Polymathie, p. 199. — B. Talent littéraire, 
p. 200. — C. La philosophie dans les Flo- 
rides, p. 204. — D. Valeur pour Apulée du 
titre de philosophe, p. 207. 



$afl IMU.r. DI. S MATIÈRES 

TROISIÈME PARTIE 

PHILOSOPHIE, RELIGION, MAGIE 

Pages 

Cbapitr] M. - LA PHILOSOPHIE D'APULÉE 209 

1. Profession de platonisme 209 

Valeur des traités philosophiques 211 

Eclectisme 2i5 



cupations religieuses 2; 



s VII. — LES DEMONS 221 

1. Hiérarchie des êtres 221 

Les démons dans les dialogues de Platon . . . 226 

Les démons d'Apulée 232 

\. Formation de la doctrine 236 

ChaPITM VIII. - LKS DKMO.NS BT L'HOMME 2^0 

1. Le démon de Socrate 246 

L'âme humaine 254 

Chapitw IX. — DIEUX ET DÉMONS 258 

1. Valeur de la distinction 258 

2. Les démons et le syncrétisme religieux . . . 263 

X. I \ CONNAISSANCE PHILOSOPHIQUE ... 270 

1. Les sources de la certitude 270 

» Iracles el rè\ élations 272 

Initiation 279 

\. Identification avec Dieu 284 

Valeur de Is doctrine des démons 287 

ception de la philosophie 288 

ftupmû XI. LE MAGICIEN 291 

1. Religion et magie 291 

Philosophie et magie 298 

Recherche d'une définition 3oi 

\. Connaissance et pouvoir 3o6 

Hermès 3 10 

• m du dieu 3i3 A 

7. Réponse ;'< quelques objections 3i6 

H. Connaissance philosophiqne e1 magie .... 3ig 

322 

10. Conclusion 325 



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L'APOLOGIE D'APULEE. PARIS 




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